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12 articles avec rencontres

Josué Guébo, écrivain ivoirien. Causerie.

Publié le par Nathasha Pemba

 

Josué Guébo est un universitaire (philosophe), poète et nouvelliste ivoirien . Il est considéré comme l'une des figures africaines contemporaine de la poésie. Auteur de plusieurs ouvrages, il est aussi un écrivain à la fois engagé et sensible. Il a été, de 2011 à 2016, le 6e président de l'Association des écrivains de Côte d’Ivoire(AECI) et, en 2014, le récipiendaire du Prix Tchicaya U Tam'si pour la poésie africaine et Grand Prix Bernard Dadié en 2017. Il a dirigé en 2015 le collectif "Ce soir tu verras Patrice" en hommage à Emery Patrice Lumumba.

Le Sanctuaire de la Culture l'a rencontré pour vous.

****

Bonjour Josué, Comment ça va ?

 

Je vais bien. J’ai la santé. C’est déjà ça !

 

Quel est ton plus beau souvenir en tant qu’écrivain ?

 

Mon plus beau souvenir se périme chaque fois que j’en rencontre un autre. Chaque fois que je reçois l’exemplaire de mon dernier livre en date, j’ai le sentiment, le soir, d’avoir rencontré mon plus beau souvenir, jusqu’à ce que l’année d’après, ce plus beau souvenir soit détrôné. C’est à croire que mon plus beau souvenir reste toujours à venir.

 

Tu publies en Côte d’Ivoire. Pourquoi cette constance quand on sait aujourd’hui que la plupart des écrivains africains (jeunes ou pas jeunes) résidant sur le continent rêvent de se faire publier chez Gallimard, chez Seuil… Bref en Occident par un éditeur occidental ? Y a-t-il un impact à publier ailleurs que là où l’on réside ?

 

Ce serait plus exact de dire que je publie, aussi, en Côte d’Ivoire. La vérité, c’est que je n’impose aucune limite géographique à une parution. Je publie donc aussi bien en Côte-d’Ivoire, au Sénégal qu’en France. Deux de mes livres viennent d’être traduits  et publiés aux Etats-Unis, à Boston et à Nebraska.  Et cela ne me pose pas de problème. Je respecte la position militante qui veut qu’un auteur ne publie qu’au sein de son pays d’origine. Mais une telle posture me semble peu conforme au présupposé d’universalité dont est porteur tout livre conséquent. Je me dis aussi que si l’on écrit un texte militant – une œuvre de combat donc –  il y a lieu de le porter en terrain symboliquement adverse ; et ce théâtre idéel des opérations n’est pas toujours exclusivement notre propre lieu de séjour.

 

 

Quel est le meilleur signal que tu as reçu de la part d’un lecteur ou d’une lectrice ?

 

J’ai lu l’universitaire  et critique littéraire américain  Afaa M. Weaver dire de ma poésie qu’elle est « Incroyablement élégante » et la comparer à une main  « essential to our redemption ».  J’aurais considéré ce propos comme le meilleur retour sur lecture, si une jeune écolière, à Abidjan, ne m’avait dit avoir adoré un petit livre pour enfant «  Le Père Noël aime l’Attiéké » publié en 2013. Parfois l’écho le plus touchant vient des enfants.

 

La Rentrée Littéraire… Voilà une expression bien à la mode ! Je suis bloggeuse littéraire depuis plusieurs années déjà, mais j’ai du mal à me représenter dans la tête que pour le moment plusieurs pays d’Afrique noire francophone, au niveau des Lettres, sont largement dépendants de la France. Je dis France parce que j’habite au Québec et je sais qu’il y a une rentrée littéraire québécoise comme il existe une rentrée littéraire suisse ou américaine. La France est grande par sa tradition littéraire, ce qu’on ne pourra jamais lui contester, mais les pays africains doivent-ils toujours s’y amarrer ? En tant qu’écrivain ancien président des Écrivains de la Côte d’Ivoire, philosophe, panafricaniste… Quelles sont selon toi les stratégies à mettre en place pour que les littératures d’auteurs africains (vivant dans leurs pays) vibrent sur leurs terres ? Peut-on faire confiance à un éditeur originaire et qui vit sur le Continent ?

 

Je le dis : il faut déjà que se mette en place, à l’initiative des francophones d’Afrique, qui précisément ont l’avantage du nombre, une académie francophone, qui légifère, tranche et fasse autorité quant au destin de la langue française.  Le français, notre langue commune, ne peut être laissée aux seuls soins de l’Académie Française, respectable par la grandeur de ses éminences, mais  trop peu inclusive au regard de la nouvelle donne sociologique. C’est déjà ce premier niveau qu’il faut refonder, avant d’aborder la question de l’écho que pourraient avoir les œuvres d’Afrique sur le continent. Tant que l’on se tient dans l’auto-satellisation – en ne dépolarisant pas les instances de légitimation –  nos stratégies restent une tempête dans un bol de larmes.  Evidemment, pour réussir un tel tour de force, il faut que les Etats francophones acceptent de voter au sein d’instances financières sous-régionales telles que la BCEAO pour l’Afrique occidentale et la BEAC pour l’Afrique centrale, des lignes budgétaires capables de couvrir les charges de projets culturels d’envergure continentale. Ce n’est jamais à l’échelle des micro-Etats que l’on réussira à donner de l’écho significatif aux œuvres produites sur le continent. Les aventures nationales sont condamnées à n’être des destins nains. L’on peut parfois faire confiance à l’édition locale, mais il faut bien comprendre qu’il est aussi important pour tout créateur, de franchir les limites de son lieu de création.

 

Si l’on vous demandait aujourd’hui de conserver dix livres de votre bibliothèque, ce seraient lesquels ?

 

Le premier serait "Gouverneur de la rosée", de Jacques Roumain.  Le deuxième, "Cahier d’un retour au pays natal" de Césaire ; le troisième "J’appartiens au grand jour" de Paul Dakeyo ; le quatrième, "Maiéto pour Zékia" de Bohui Dali ; le cinquième "Les frères Karamazov", de Dostoïevski ; le sixième, "Les liaisons dangereuses" de Chloderlos Laclos ; le septième, les caves du vatican, de Gide ; le huitième, "Si d’aimer" de Hemley Boum, le neuvième "Le vent sur la maison", de Marilène Clément ; le dixième, ma Bible, la version Louis Second.

 

Un mot sur la vie littéraire en Côte d’Ivoire. Comment s’organise-t-elle ? L’État lui accorde-t-elle une place importante ?

 

La vie littéraire en Côte d’Ivoire s’y organise comme toutes les autres composantes socio-culturelles de l’endroit : c’est-à-dire de manière très perfectible.  Aujourd’hui, il y a un nombre important de maisons d’édition, mais les livres produits ne sont pas toujours de la meilleure qualité matérielle ou littéraire. L’Etat organise des activités relativement importantes telles que des salons annuels du Livre, des prix littéraires,  ou des missions d’écrivains hors des frontières nationales, mais tout ceci reste essentiellement institutionnel.  En se rapprochant un peu plus des associations du monde du livre, l’Etat pourrait donner un supplément d’âme à son action, en faveur des lettres.

 

En dehors de la Philosophie et de la Littérature, qu’aime faire Josué ?

 

Il aime écouter de la musique instrumentale de virtuoses comme Jonathan Butler, le guitariste,  ou se délecter de musique chantée, par des génies comme Richard Bona. La musique, Josué aime aussi en jouer.

 

Quel est ton moment de prédilection pour écrire ?

 

Contrairement à l’oiseau de Minerve, je prends mon envol au petit matin.  J’aime particulièrement cette phrase de Tanella Boni qui dit «  Il fait jour dans ma mémoire ».  Pour formuler ma pensée, je me sens à mon aise aux aurores.

 

 

Le Père Noël aimera-t-il de nouveau l’attiéké cette année ? De quelle façon l’idée de ce livre t’est-elle venue ?

 

Ah oui, le Père Noël ne fera pas qu’aimer l’attiéké cette année ! Il dansera aussi le Ziglibity, qui est une danse du sud-ouest ivoirien.  L’idée d’écrire, et de décrire, un père Noël à timbre local m’est venue de la volonté de donner modestement corps à l’idée que je me fais de ce bien grand mot qu’est l’inter-culturalité.  Nous sommes, comme chacun sait, un monde de plus en plus intégré. Doit-on se transformer en aspirateur au service de toutes poussières ou doit-on militer pour l’autisme, crachant sur toute extériorité ? Les deux postures m’ont paru risibles. Je crois que la position qui correspond le mieux à l’histoire et à un progrès consensuel de l’humanité, est celle d’une quête de synthèse, chaque fois renouvelée entre ancrage endogène et apport extérieur. Mon père Noël portait en 2013 encore son bonnet rouge, mais mangeait déjà de l’attiéké. Il n’est pas à exclure qu’il fasse un duo avec Fally Ipupa en 2018 et rende une visite de courtoisie à Kemi Seba, après avoir voyagé non pas à bord d’un chariot, mais après s’être tapé un Circuit fermé brazzavillois ou un Gbaka abidjanais.

 

 

Un mot aux jeunes auteurs…

 

Quel autre mot que celui de « lecture » ? L’auteur n’est jamais qu’un lecteur porté à combustion. Tout auteur éclaire son lectorat, en grande partie, des lumières héritées de lectures antérieures. Un talent littéraire sans lecture, si jamais il existe, serait  une torche sans flamme.  On est auteur à la mesure de la somme de lectures réverbérée par notre conscience. Cela ne  remet pas en cause notre créativité personnelle ; mais l’intelligibilité de notre parole, cette homologation minimale de notre œuvre aux normes intersubjective se fait par la lecture. L’auteur sera lecteur ou ne sera pas.    

 

 

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba, pour le Sanctuaire de la Culture

 

Publié dans Rencontres

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Carlos Taveira: Écrire est une passion au même titre que d’autres passions artistiques, il faudra donc ne pas la laisser s’éteindre.

Publié le par Nathasha Pemba

1- Bonjour Monsieur Carlos Taveira, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

 

Comme mes parents, je suis né dans l’ex-colonie portugaise de l’Angola, qui a trouvé son indépendance en novembre 1975. Mes grands-parents portugais furent les premiers à s’établir, assez jeunes, dans la colonie. Avec l’indépendance, le pays a hérité d’une guerre, suite au conflit entre l’Est et l’Ouest ce qui a provoqué le grand exode des descendants des Portugais. Je suis resté en Angola pendant les 10 ans qui suivirent l’indépendance, j’ai été naturellement considéré citoyen du nouveau pays, je m’y suis marié. La guerre ne faisant qu’empirer, j’ai quitté le pays en 1985 pour m’installer à Montréal. Je suis père de trois filles, grand-père de trois petits-enfants, divorcé, et mon gagne pain est l’informatique.

 

2- L’histoire des ancêtres européens de la Nouvelle-France ainsi que celle de l’esclavage semble avoir marqué votre travail d’écrivain. De quelle façon ? Est-ce le besoin d’établir ou de rétablir une vérité ? Ou bien simplement le besoin d’enseigner ?

 

Je me considère le produit d’un empire, en l’occurrence de l’empire portugais. Il fut assez important et contribua à redessiner la carte du monde, souvent de la mauvaise façon. Le Portugal a aussi participé à la traite négrière à grande échelle, surtout vers le Brésil. Je ne peux pas rester indifférent à l’histoire qui a influencé et façonné le pays où je suis né. C’est tout à fait normal que les esclaves fassent irruption dans mes romans, tels que les gens des Premières Nations. Dans le premier livre que j’ai écrit, édité à Lisbonne, il était question d’un homme noir, libre, portant un nom portugais, qui, au 17e siècle, est arrivé au Canada, engagé comme interprète : Mateus da Costa. Puisque ce qu’on connaît de l’homme tient en quelques lignes, le roman n’épouse que les contours flous de sa vie. Ce serait donc impossible de rétablir la vérité sur ses aventures et mésaventures, mon intérêt étant surtout de le faire sortir de l’ombre. C’est là le facteur commun de mes romans : attirer l’attention sur les oubliés.

 

3- Dans Mots et Marées tome 1, il est question de Pedro da Sylva, l’ancêtre des Portugais du Canada. L’idée sous-jacente me paraît originale. C’est comme si vous vouliez rappeler que tout le monde vient toujours de quelque part et que l’histoire des migrations ne date pas d’aujourd’hui. Comment avez-vous réussi à reconstituer cette histoire et à mener agréablement le récit ?

 

 

Les communautés humaines sont le produit de migrations, forcées ou volontaires. Et il y a aussi les migrations individuelles, celles qui ont influencé mes romans. Je me suis penché sur quelques-uns d’entre eux, et une sorte de camaraderie s’est installé entre nous. Si, pour Mateus da Costa, l’information disponible est minime, Pedro da Silva et des personnes qui lui étaient associées générèrent une documentation importante. Internet, heureusement, facilite la recherche historique. On peut consulter en ligne, quitte à débourser des petits montants, toutes sortes de banques de données. Des informations généalogiques, des archives notariales et judiciaires, des recherches universitaires, des images, des cartes anciennes, sont à la disposition des chercheurs intéressés. Et le temps pour le faire ? Puisque je ne regarde la télévision que très rarement, je gagne l’équivalent d’une journée par semaine, consacrée aux recherches et à l’écriture. En vacances, et lorsque possible, je visite les lieux parcourus par mes personnages. Je m’informe abondamment sur les mœurs de l’époque, la façon de s’habiller, les rapports sociaux, etc. Je produis un classeur indexé par date, avec des références et pointeurs vers la documentation récoltée et les sites en ligne. L’action s’encadre dans les évènements historiques, classifiés en toile de fond. Ce processus de recherche, à temps perdu, a pris des années, j’abhorre les anachronismes. En conséquence, l’intrigue doit être corrigée et ajustée fréquemment. Le plus difficile est de dessiner le profil psychologique des personnages. 

 

4- Mots et marées découvre le visage d’une esclave noire, Marie-Josèphe-Angélique. Vous êtes nés à Lobito (sur la côte de l'Angola) et vous avez certainement effleuré l’histoire du royaume Kongo… Pensez-vous que Marie-Josèphe-Angélique soit originaire de ce royaume ?

 

Il est plausible que ses parents soient nés en Afrique, mais il ne s'agit que d’une possibilité. Les actes du jugement de Marie-Josèphe Angélique nous renseignent sur son pays de naissance, elle-même le déclare en réponse à une question du juge, consignée dans les documents: «Interrogé de son nom, surnom, âge qualité et demeure // a dit s’appeler Marie Josèphe, âgée de vingt-neuf ans, née au Portugal». Dans un autre extrait, Angélique explique au juge les motifs d’une tentative échouée de fugue en compagnie de son amoureux français, Claude Butenne Thibaud (un contrebandier de sel déporté vers la Nouvelle-France): «pour se rendre à la Nouvelle Angleterre et de là dans son pays de Portugal vis-à-vis de Madère».

 

5- Ce lien avec l’Afrique par votre naissance… Comment vivez-vous les guerres et les dictatures qui poussent comme des champignons dans ce côté de votre pays de naissance.

 

Je le vis mal, comme tout le monde qui a été obligé à quitter son lieu de naissance. Dans le cas du pays où je suis né, il y avait une dictature, certes, mais un conflit en surcroît : une guerre civile pondue par la haine entre l’Est et l’Ouest. C’était à l’époque où Nelson Mandela était en prison et l’armée raciste sud-africaine de l’apartheid attaquait souvent l’Angola et les pays voisins, tout en occupant la Namibie. Plusieurs motifs expliqueront l’éclosion de ces dictatures, cependant on oublie fréquemment la racine du problème : les pays africains ont hérité leurs frontières de la conférence de Berlin (1884-1885) où les puissances impériales se partagèrent le continent comme un gâteau. Il suffit de jeter un coup d’œil à une carte d’Afrique pour comprendre qu’elle fut divisée à l’aide de règle et équerre, séparant peuples et nations. Le réaménagement de ces nouveaux espaces força les morceaux d’anciennes nations à la cohabitation. Il est donc facile de manipuler les différences culturelles coexistant à l’intérieur de ces frontières et d’y provoquer des guerres. Qui a dit que chaque frontière  africaine est un coup de couteau… qui saigne encore ?

 

6- Marie-Josèphe Angélique, une femme en avance sur son temps ?

 

Non, je ne le crois pas. Elle fut une femme de son temps, n’acceptant point sa condition d’esclave. De plus, les actes nous laissent déduire qu’elle possédait un caractère fougueux. Esprit indomptable, certes, toutefois imprudent puisqu’elle débitait publiquement des menaces envers Blancs et Français. Elle aurait aussi insulté sa maîtresse qui, se trouvant veuve, couchait chez sa sœur par crainte de son esclave. Angélique était, indubitablement, une brave femme, mais bien d’autres, victimes de l’esclavage, le furent aussi. Au Brésil, par exemple, on trouve une panoplie de guerrières comme Dandara (épouse de Zumbi dos Palmares), Luísa Mahin, Tereza de Benguela, Aqualtune du Congo, Maria Filipa de Oliveira, entre autres. Marie-Josèphe Angélique partageait l’étoffe de ces femmes, cependant la Nouvelle-France, dont l’économie ne dépendait pas de l’esclavage, ne possédait pas la masse d’esclaves nécessaire pour déclencher des révoltes comme au Brésil et en Haïti.

 

7- Comment arrivez-vous à redonner vie à une personne tombée presque dans l’oubli ?

 

En la côtoyant quotidiennement à travers les lectures sur son époque, en imaginant la violence des sociétés, en visualisant sa réaction face au fouet, en essayant de me mettre à sa place. Besogne plutôt ardue dans le cas de Marie-Josèphe, car elle était Noire, femme et esclave et je suis Blanc, homme et libre. En ce qui concerne la ségrégation sociale et raciale, j’ai puisé dans les mémoires laissées par 21 ans de vie dans une société coloniale. Bref, il s’agit de collectionner des morceaux de mémoires, personnelles ou collectives,  d’événements éparpillés de par le monde, de coupures d’Histoire et de les rassembler dans une image cohérente.

 

8- existe-t-il un lien entre Mots et marées et La traversée des mondes ? Pedro da Sylva et Marie-Josèphe-Angélique

 

Dans le roman sur Pedro da Silva, j’ai «aménagé» une rencontre, dans le marché de la Basse-Ville de Québec, entre lui et une petite noire, esclave de neuf ans qui y était  de passage, arrivée du Portugal. Pedro va à sa rencontre attiré par une chanson en langue portugaise que la petite esclave chante. Ils causent en portugais. Du point de vue spatio-temporel, cette rencontre serait possible, car Marie-Josèphe Angélique naquit vers 1705 et Pedro da Silva mourut en 1717. Elle est toutefois improbable : Angélique voyagea de l’Europe vers New York et la ville de Québec ne se trouvait pas dans le chemin de cette route maritime. Et il y a cette lettre, inventée, qui lie les deux romans, un message qu’Angélique aurait reçu de ses parents. Dans le roman sur Pedro, je fais aussi référence à deux jumeaux qui seraient les descendants, inventés toujours, de Mateus da Costa. J’ai été inspiré par deux jumeaux (probablement Iroquois) qui existèrent vraiment.

 

9- La diversité dans le domaine de la littérature au Québec : On a quelques têtes comme Dany Laferrière, Carlos Taveira, Louenas Hassani, Rodney Saint-Éloi, Blaise Ndala, Felicia Mihali, Josip Novakovich… Quels conseils donnerez vous aux jeunes immigrés qui veulent se lancer dans l’écriture ? Et aux éditeurs qui hésitent parfois à s’engager auprès des personnes inconnues dans le domaine du livre ?

 

Voilà une question dite chargée, étant donné la diversité des parcours. Écrire est une passion au même titre que d’autres passions artistiques, il faudra donc ne pas la laisser s’éteindre. Imaginons que notre écrivain en devenir se produit d’abord en cachette, timidement. Puis, il prend courage et dévoile quelques échantillons à son entourage qui le pousse à aller de l’avant. Mais il se méfie, à tort ou à raison, de cette critique gentille des amis et de la famille. Il peut tester les eaux avec un blogue, demandant des critiques exemptes de compassion. Enfin, il se perfectionne, il écrit son premier roman, il veut éclore dans le monde de l’édition. Il choisit judicieusement les maisons susceptibles d’être intéressées par le type d’œuvre qu’il propose. Il suit les consignes de présentation de son manuscrit (par courriel ou courrier, double-interligne ou pas, pas de formatage... c’est selon le comité de lecture) et, l’espoir au cœur, il le poste à cinq éditeurs. Puis, à un rythme soutenu, il reçoit le premier (poli) refus, le deuxième… le cinquième! Et c’est là qu’on risque de se décourager, cette étape peut annihiler l’œuvre. Dites à vos écrivains en herbe que des auteurs-vétérans se font refuser des manuscrits. Que le «Sanctuaire» de Faulkner fut donné comme impubliable. Que les 3 premiers romans de Stéphan King furent rejetés («Carrie» fut ignoré 30 fois). Que Gallimard a refusé Marcel Proust et Julien Gracq! La liste est longue… Les éditeurs en sont conscients et j’ai le sentiment que leur cauchemar est le refus d’un chef d’oeuvre. Je n’ai pas d’avis à donner aux éditeurs, qu’une demande à faire : aidez vos auteurs à percer, vous n’existez que grâce à leurs plumes et à leur travail, souvent acharné.

Ah ! Et à vos auteurs en devenir citez Albert Einstein : «Le succès n’arrive qu’avec le renoncement» (You never fail until you stop trying).

 

10-Avez-vous gardé un lien avec le Portugal ? Vous sentez-vous proches de Pedro da Sylva ?

 

Je ne peux pas garder un lien avec un pays où je n’ai jamais vécu. Je dirais plutôt que j’ai bâti des ponts avec le Portugal, au long des années, à travers sa culture, son Histoire et son développement contemporain. Et, bien sûr, je me sens proche de Pedro da Silva : si on n’est pas habité par les personnages de nos romans, il vaudra mieux ne pas les écrire. Je me sens donc proche de Mateus, de Pedro, d’Angélique, certes, mais aussi de certains de leurs proches.

 

12- Vous êtes un écrivain, un historien si j’ose dire. Quels sont projets pour les périodes à venir ?

 

Je suis un historien amateur. C’est la faute à mon père qui a peuplé la bibliothèque familiale de livres d’Histoire.  Présentement, j’entretiens un blogue en langue portugaise (O blogue do Beto-Piri) dont les articles se trouvent dans un journal communautaire montréalais. J’ai la bonne intention de poursuivre cette modeste contribution. J’ai aussi donné des conférences en langue française et portugaise, et je continuerai à le faire si on m’invite. Dernièrement, j’ai passé deux années sans écrire vraiment, à cause de certains événements inattendus dans ma vie. Mais je me rattrape et je continue à poursuivre le filon que j’exploite, la lusophonie en Nouvelle-France. De ce chef, vers la mer...

 

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba,

Pour le Blog Le Sanctuaire de la Culture

 

Publié dans Rencontres

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Lilly Rose Agnouret, auteure de romances

Publié le par Nathasha Pemba

1-Qui es-tu Lilly Rose Agnouret ?

 

J'aurais 31 ans. Je suis gabonaise, maman de deux enfants, un fils et une fille de moins de 5 ans. Je vis à Libreville avec mon conjoint. Je suis une lectrice de romances à l'africaine (avec la collection Adoras venue de Côte d'Ivoire ou la collection Sapphire press, venue d'Afrique du Sud) et de romans d'évasion.

 

2-J’ai le souvenir d’une amie, Marthe, qui m’a fait découvrir les romances et plus particulièrement les Harlequin… Y a-t-il une différence entre ce que vous écrivez et les Harlequin ?

 

j'ai beaucoup lu Harlequin quand j'étais au collège et au lycée. Mes grandes sœurs et leurs copines en lisaient, donc je n'avais pas besoin de courir pour en avoir. Aujourd'hui encore quand je m'ennuie, je lis Harlequin. Je pense que l'idée que je me faisais du prince charmant vient sûrement de toutes ces histoires à l'eau de rose que je lisais en grandissant.

Je ne pense pas qu'il y ait une grande différence entre ce que j'écris et les Harlequin. Je veux dire que tout tourne autour de la romance : la rencontre d'un homme une femme, le jeu de séduction, leur idylle et ce que laisse entrevoir l'avenir du couple.

La différence pour ce qui me concerne vient du fait que mes personnages principaux féminins, je tiens à ce qu'ils soient africains. J'essaie, peut-être pas toujours habillement, de faire coller nos réalités africaines avec le monde de la romance.

Mais souvent, ce que l'on me fait comme retour c'est que mes personnages dans ce qui est l'expression de leurs sentiments, restent très occidentalisés.

Bref, le chemin est encore long mais au moins, j'écris des histoire qui me plaisent et que j'aurais aimé lire en grandissant. (rires)

 

Harlequin a cela d'ingénieux que les auteurs arrivent à faire vivre l'environnement dans lequel évoluent les personnages. C'est à dire qu'en plus de suive l’idylle entre les personnage, les descriptions des lieux que visitent les protagonistes de chaque histoires, sont vraiment vivant. Cela donne toujours envie de voyager et de découvrir. Je n'ai jamais été à Hawaï, pourtant en lisant ce genre de romans, j'y ai déjà voyager à plusieurs reprises. Chose fantastique (rire).

 

3- Sinon quelle différence existe-t-il entre les romances et ce qu’on appelle littérature classique (traditionnelle), ou plutôt y a t-il une différence entre ce qu’écrit Lilly Rose ou Fabiola et Modiano ?

 

La différence que je fais entre la Romance et la littérature dite classique, c'est le fait que le public ciblé est différent. Et d'après ce que je vois, la romance est plutôt une littérature d'évasion, de divertissement. On lit une romance lorsque l'on a envie de s'évader, de rêver, de lire sans stress. Elle est là pour émouvoir, plus qu'autre chose.

La littérature générale est là pour parfois instruire, éduquer, pousser les gens à réfléchir et à questionner le monde. Enfin, c'est comme ça que je le vois.

Je ne prétends pas changer le monde en écrivant. J'espère juste que les lectrices passent un moment agréable en tombant amoureuses folles de mes personnages masculins (rires).

 

4-D’où vient le terme romance pour désigner le roman sentimental ?

 

Le plus simple serait de dire roman sentimental. Mais il y a tellement de déclinaisons dans ce terme générique... je pense qu'un jour, les lecteurs eux-mêmes décideront du terme à employer. Qui sait ce que cela donnera. Je me contente de lire et écrire en espérant que l'on cesse de penser que la romance est un sous-genre de littérature.

 

5- Depuis quand écris-tu ?

 

J'écris réellement depuis 2012. je me suis essayée en tenant au quotidien une page sur Facebook sur laquelle je publie depuis lors, un feuilleton que des lecteurs suivent et commentent. Cela m'a encouragée à sortir mon premier roman en 2015.

 

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba

Blog Le Sanctuaire de Pénélope

 

Publié dans Rencontres

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Festival International Kimoko: Sept questions à Huguette Nganga Massanga

Publié le par Nathasha Pemba

Bonjour Huguette. Quelques mots sur les Initiateurs du Festival International Kimoko...

 

Le Festival International KIMOKO (FIK) a été créé en 2004 à Pointe-Noire par un groupe d’artistes et d’amoureux de la culture. Parmi eux Jehf Biyeri, Selma Mayala, Chardin Nkala… Ils ont été rejoints en 2010 par Florès GNALI et Huguette NGANGA MASSANGA. Depuis 3 ans, nous avons un groupe de jeunes bénévoles qui travaillent avec le Comité d’organisation pour les occuper une partie des vacances, mais aussi leur donner envie de découvrir les métiers artistiques que nous faisons valoir. Nous préparons en quelque sorte la relève.

 

Pourquoi Kimoko ?

 

KIMOKO veut dire la causerie en kituba, langue nationale du Congo-Brazzaville. Ce mot renvoie également à l’idée d’échange et du dialogue. Pour les initiateurs, l’idée était de créer un espace d’échange entre artistes et avec un public amoureux des arts de la scène. Ce festival a donc pour objectif de créer des synergies entre artistes pour la promotion des arts de la scène. Il se veut un espace de rencontre entre les artistes et le public ponténégrin par des ateliers, des table-rondes, des spectacles d’une qualité indéniable et gratuits pour permette à toutes les couches sociales d’en profiter.

 

Les fonds d'organisation viennent des fonds propres ou bien, est-ce une subvention de l'État ?

 

Le Festival International Kimoko ne bénéficie d’aucune subvention de l’Etat à ce jour. Il et organisé grâce à la générosité de l’équipe d’organisation, des artistes (qui vendent leurs spectacles à moindre coût, par solidarité) des sponsors et donateurs privés.

 

Quel est l'impact du FIK dans le domaine de la culture ?

 

Le FIK a un impact considérable au niveau culturel congolais parce que c’est désormais un rendez-vous connu au niveau du pays et particulièrement à Pointe-Noire. Le théâtre, le conte, le ballet-théâtre, la danse contemporaine et la musique de recherche ont un rôle d’éducation et de divertissement. La particularité de ces arts est de raconter des histoires, relater des faits d’une certaine manière, de passer un message, à travers des spectacles de tous genres. Pour cela, le thème de cette édition est : « Théâtre et puissance de création ». Au bout de 13 ans et de 10 éditions, le FIK a vu grandir son public de manière progressive. Il participe à la formation artistique, aussi bien des jeunes et enfants que des artistes avec les ateliers gratuits (théâtre, conte, marionnettes, écriture dramatique…). Il permet d’offrir des moments de divertissement durant une semaine aux populations qui n’ont pas souvent de telles occasions. Le FIK concrétise la rencontre entre des artistes venus de partout et qui se retrouvent à Pointe-Noire, quelques fois pour la première fois. Ceci permet de créer des connivences et des projets futurs. Mais aussi de concrétiser l’idée de la solidarité entre artistes autour d’un festival. Un grand nom de la culture qui est invité soutient le festival en collant y son image et sa notoriété. Celui-ci reçoit de la part du festival, l’ouverture à un public, un pays et un projet qui a du potentiel.

 

​​​​​​​Quelle place le théâtre occupe-t-il dans la société ponténégrine en particulier et congolaise en général ?

 

A travers les arts de la scène, le FIK veut participer au bien-être des peuples. Le théâtre notamment a toujours occupé l’espace culturel congolais. Il y a eu des moments plus fastes que d’autres, mais le Congo et la ville de Pointe-Noire, ont toujours été marqué par des troupes et compagnies de théâtre qu’on pouvait trouver sur divers espaces (entreprises, paroisses, écoles, quartiers…). Le ballet-théâtre qu’on appelle ngakatours ont toujours fait danser le public ponténégrin. Bien sûr, ils tendent à disparaitre, mais le FIK, essaie de garder la flamme de ces groupes particuliers, chaque fois qu’il en découvre un qui renait ou subsiste. Bien sûr, il y a une ouverture vers des genres plus modernes comme la danse contemporaine et la musique de recherche.

 

Quelles sont les activités proposées par le FIK ?

 

Le FIK propose des ateliers de formation, des spectacles et des moments plus informels (scènes libres) durant lesquels des artistes qui ne sont pas dans la programmation, peuvent s’exprimer et se présenter au public. Kimoko œuvre aussi à la promotion de la ville de Pointe-Noire, en offrant aux artistes des moments découverte à travers les routes de Pointe-Noire et du Kouilou. Cette année, le Fik célèbre sa 10ème édition. Pour cela, nous avons voulu mettre en avant cette rencontre entre les artistes avec des noms comme Gabriel KINSA (Congo/France), Omar DEFUNZU (Gabon), Olivier NGOUNDE et Valéry NDONGO (Cameroun) et des artistes congolais (Germaine OLOLO, Amanda BAYE, Orlande ZOLA, Michaël THAMSY, Selma MAYALA, Jehf BIYERI…)

 

Un message pour nos lecteurs ?

Notre message pour le public est de leur demander de venir nombreux aux spectacles. Tout est gratuit sur tous les espaces et l’entré est totalement libre. Nous ferons vibrer Pointe-Noire durant 6 jours de 9H-minuit, au son de divers spectacles. Que les artistes qui vivent à Pointe-Noire ou qui sont de passage n’hésitent pas à se joindre à nous au village du festival, tous les soirs après les spectacles prévus au programme. Ils pourront ainsi animer ces moments de scène libre et ainsi prolonger la fête dans une atmosphère détendue.

Propos recueillis par Nathasha Pemba

Le Sanctuaire de Pénélope

Publié dans Rencontres

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Laurent Robert: Exister en tant que poète est une longue patience.

Publié le par Nathasha Pemba

Laurent Robert est né en 1969. Il vit près de Mons, en Belgique. Il a accompli des études de lettres jusqu'au doctorat et il est actuellement professeur de littérature et de didactique du français Langue Étrangère dans l'enseignement supérieur belge. Il écrit essentiellement de la poésie et des articles d'histoire littéraire et d'analyse sur des auteurs méconnus ou oubliés du 19e et du 20e siècle – en particulier sur des femmes poètes. Le Sanctuaire de Pénélope l'a rencontré pour discuter autour de son livre "Guerres"

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la littérature ?

J'ai l'impression que cela a toujours été là, que cela remonte à l'apprentissage de la lecture. Savoir lire et y trouver du plaisir est la chose la plus importante que l'on puisse apprendre. Par la suite, il y a eu les premières grandes lectures à l'adolescence, assez classiques du reste : Fenimore Cooper, Baudelaire, Sartre, Mauriac, Camus, Zola, Boris Vian...

Qu’avez-vous découvert dans l’univers de la poésie ?

Le fait que le poème soit un univers en soi. Un poème peut tout contenir, toute la vie d'un homme ou toute sa philosophie en quelques vers. Il peut aussi ne – presque –  rien dire, si ce n'est « je t'aime » ou « Dieu existe » comme la plupart des sonnets du 16e siècle, ou bien « ceci est de la poésie » comme chez les modernes, mais il le fait, dans le meilleur des cas, de façon éclatante, imparable. La grâce du langage poétique est de pouvoir dire ce tout ou ce rien de manière incontestable – et que le lecteur sache que, là, se produit de la beauté ou de l'art ; qu'il finisse parfois aussi par s'approprier le texte au point de le connaître par cœur ou du moins de se souvenir pour toujours de son existence.

Vous avez écrit un recueil de cent cinquante haïku, ce qui est plutôt rare dans l’univers littéraire occidental, est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots sur le haïku ?

Le haïku est une forme fixe très brève d'origine japonaise, apparue au 17e siècle. Il est constitué en japonais de 17 unités phoniques, réparties en 3 segments respectivement de 5, 7 et 5 unités. Cela donne en français 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes, sans rime. À l'origine, les haïku comportent  un « mot-saison »  –  une allusion à la saison. Ils prévoient aussi une « césure », une rupture de ton entre un des segments et les deux autres. Certains haijins (auteurs de haïku) francophones considèrent que le respect du rythme 5-7-5 est un carcan artificiel et que le haïku est simplement constitué de 3 vers brefs, quelle qu'en soit la longueur. De fait, en anglais, chez Jack Kerouac par exemple – grand auteur de haïku ! –, les vers ne respectent pratiquement jamais ce schéma rythmique et sont souvent même plus brefs, ce que permet l'anglais plus facilement que le français. Certains poètes en revanche pensent que le haïku doit privilégier, encore aujourd'hui, une tonalité bucolique et s'approcher d'un esprit « zen » ou de ce qu'ils pensent être le zen.

Pour ma part, je reste fidèle à la contrainte 5-7-5, que je trouve fertile. Je me fixe généralement une contrainte thématique, mais en la matière tout est possible. Tous les sujets peuvent être abordés en haïku : la profondeur d'une réflexion métaphysique aussi bien que le sexe, la guerre, la politique, les conflits sociaux ou des sujets plus légers. Mon précédent recueil, Métro Stalingrad, évoquait en haïku des lieux d'un quartier populaire de Paris et des lieux de la banlieue industrielle où je vis, en Belgique – très loin à chaque fois du bucolisme, du pittoresque...

Pourquoi avoir choisi le style codifié pour dire les choses ?

À l'origine, sans doute d'abord parce que c'est une forme poétique que j'aime lire. Par la suite, j'ai choisi de m'exprimer en haïku en raison des caractéristiques même de la forme : la brièveté nécessaire qui évite le bavardage, l'épanchement, l'apitoiement sur soi-même ; et la contrainte d'écriture qui est un défi, un aiguillon pour la créativité. En écrivant Guerres, je me suis rendu compte que le haïku était vraiment la forme adéquate pour mon propos, car toute guerre est un univers fragmenté, éclaté – personne n'en a une vue d'ensemble, personne n'y comprend rien. Et le haïku empêche le pathos, le lyrisme déplacé, favorise au contraire le clin d'œil, l'allusion.

Avez-vous été marqué par un auteur japonais précis, spécialiste du haïku ?

Certainement, et presque évidemment, par Bashô (1644-1694), qui est un des plus prolifiques haijins et peut-être le plus brillant. J'aime aussi beaucoup Sôseki (1867-1916) : « Les hommes meurent/ Les hommes vivent/ Passent les oies sauvages ».

Que nous apprennent les cent cinquante haïku de Guerres, votre recueil ?

Je ne sais pas si apprendre est le terme qui convient. Si le lecteur est touché par certains textes, s'il a envie d'aller plus loin, de lire d'autres livres, de s'intéresser aux poètes que je cite ou à la poésie en haïku, bref si sa curiosité est éveillée, alors le pari sera gagné pour moi.

Peut-on dire que le monde est aujourd’hui entre noirceur et sensualité ? J’ai beaucoup aimé ce nouveau genre que je découvre, et le haïku 26 m’a particulièrement touchée :

Les accents de Dieu

Christ est dans le no man’s land

Boueuse Babel

*Ce haïku a-t-il un sens précis ?

C'est ma propre perception qui est entre noirceur et sensualité. J'ai besoin, en poésie, de ressentir les choses et de les communiquer charnellement, beaucoup plus qu'intellectuellement. Je ne souhaite pas m'exprimer de façon abstraite. La noirceur est une évidence pour ce recueil, mais je crains qu'elle le soit aussi pour le monde d'aujourd'hui. De ce point de vue, le terrorisme est pire que la guerre. Ce ne sont pas des soldats qui en combattent d'autres, mais des idiots qui veulent mourir en massacrant des innocents. À la noirceur se joint l'absurdité.

Par ailleurs, comme aurait dit André Gide, j'attends des lecteurs qu'ils m'expliquent mes textes ! Le haïku que vous citez fait référence à une image qui traverse le recueil et qui est celle du babélisme de la guerre. La guerre est le lieu où les langues se confrontent, s'entremêlent, où chacun, également, souffre dans sa langue – ou bien aspire à des jours meilleurs. C'est ce que symbolisent encore les citations de poètes en anglais et en allemand. Le poème interroge aussi la présence de Dieu dans la guerre. Je ne me prononce pas sur un « silence de Dieu » ou sur une responsabilité ou sur le fait que Dieu puisse être un recours. « Les accents de Dieu » sont peut-être les accents de ceux qui le prient, de chaque côté des tranchées. « Christ est dans le no man's land » : cela veut-il dire qu'il n'est d'aucun camp, qu'il est la cible de tous, qu'il est seul face aux hommes en guerre et que cela le désole ? Je n'en sais rien, et je veux laisser le lecteur se faire sa propre interprétation, se raconter sa propre histoire.

Avez-vous d’autres publications en vue ?  

Si oui, dans quel genre ?

J'ai un recueil de tanka qui est terminé et devrait, je l'espère, sortir à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine. Le tanka est la forme noble, ancienne, du poème court japonais. Il est constitué de 5 segments, en français 5 vers de 5, 7, 5, 7 et 7 syllabes. Le haïku est apparu en isolant les trois premiers vers du tanka et en en faisant des textes autonomes. Je travaille actuellement sur d'autres ensembles de textes poétiques.

Quelles sont les difficultés rencontrées par un auteur belge aujourd’hui ?

Les mêmes sans doute qu'un auteur québécois, suisse ou français : il est difficile d'être édité, difficile d'avoir un peu de presse. C'est particulièrement vrai pour la poésie, à laquelle la presse générale ne s'intéresse pas du tout – et la presse littéraire très peu ! Indépendamment de l'effort d'écriture, exister en tant que poète est une longue patience.

Quelle est la différence entre la poésie classique et le haïku ?

Le haïku partage plusieurs caractéristiques avec le sonnet. Tous deux sont des formes anciennes qui ont une origine géographique précise (le Japon, l'Italie), mais qui se sont largement répandues à travers le monde. Ils sont très codifiés mais admettent aussi des adaptations en fonction des langues dans lesquelles ils sont écrits. Or, malgré ces transformations, et par une espèce de mystère propre à ces deux formes, ils ne perdent pas leur identité, ils restent reconnaissables pour ce qu'ils sont : un haïku, un sonnet.

La différence majeure entre le haïku et la poésie versifiée traditionnelle est l'absence de rime. Cependant, si le haïku est, selon moi, plus proche du sonnet que du poème en vers libres ou du poème en prose – formes habituellement associées à la modernité –, son caractère fragmentaire, gnomique, le rend très intéressant pour le lecteur contemporain qui a plus de goût pour les formes brèves. Le haïku peut contenir la poésie la plus élevée et être tout autant une poésie aisément transportable voire « jetable » . On peut lire quelques haïku entre deux stations de métro ; c'est moins simple avec une élégie de Lamartine ou une grande pièce épique de Victor Hugo!

Depuis quand écrivez-vous ? D’où vous vient l’amour pour la littérature ?

Depuis l'adolescence. Comme je l'ai dit, c'est lié à la découverte de la lecture, puis au plaisir de manipuler les mots. Il y a quelque chose du thaumaturge dans le fait de faire aboutir un projet d'écriture – fût-il très modeste.

Quel est votre écrivain de cœur ?

Baudelaire, car c'est le premier poète que j'ai lu de ma propre initiative, le premier  – hormis les récitations enfantines – dont j'ai appris des textes par cœur que je connais encore, le seul enfin que je n'ai jamais moins aimé ou cessé d'aimer.

Quel est votre personnage de roman préféré ?

Le Docteur Pascal, du roman éponyme d'Émile Zola.

Quelle est votre relation avec Wilfred Owen, Georg Trakl et Guillaume Apollinaire ?

Tous les trois sont d'immenses poètes, qui ont pris part à la Première Guerre mondiale, y ont souffert et y sont morts – mais seul Owen est vraiment mort au combat. Chez Owen, je suis fasciné par le mélange de lyrisme et de concrétude dans l'évocation de la guerre. C'est un élégiaque qui a été contraint de décrire sans fioritures ce qu'il voyait, comme dans le célèbre poème « Dulce et decorum est », où il évoque la mort d'un soldat asphyxié à l'ypérite. Trakl meurt au début de la guerre,  d'une overdose de cocaïne. Infirmier, il a sombré dans la folie après avoir découvert l'horreur d'un champ de bataille sur le front de l'Est. Il écrit très peu sur la guerre, mais ses textes sont très forts. Toute sa poésie est la fois sombre et lumineuse. Chez Apollinaire, c'est beaucoup plus la sensualité qui retient mon attention, en particulier à travers les Poèmes à Lou, d'un érotisme toujours brûlant. Je suis en revanche peu impressionné par les Calligrammes. Je vais peut-être choquer, mais je ne pense pas qu'Apollinaire avait grand chose à dire sur la guerre même.

Un Vœu ?

Peut-être à la manière de Lawrence Ferlinghetti : « a rebirth of wonder », une renaissance de la merveille.

Propos recueillis par Nathasha Pemba

Publié dans Rencontres

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Museomix 2016: 5 pays, 15 villes, 17 lieux Le Musée Le Monastère des Augustines à Québec

Publié le par Nathasha Pemba

Une authenticité au cœur des Musées du monde. Amusant, ludique et culturel, Museomix est une occasion rare de découvrir non seulement les Musées du monde, mais aussi de le faire à partir d’un idéal communautaire. J’ai vu des familles entières visiter le Musée le Monastère des Augustines, permettant ainsi une transmission de l’amour de la culture.

Culture ?

Le mot culture est un mot vaste. S’il touche les Lettres et les Arts, les Musées y occupent également une place importante. C’est, en quelque sorte, la mission de Museomix : Rassembler les gens et de Faciliter l'accès au patrimoine. Museomix c’est d’abord un esprit. Il vise à favoriser les collaborations sur des projets. De ce fait, il met en place des rencontres transversales pour que de nouvelles idées et de nouveaux projets émergent. Par ailleurs, l’organisme diffuse les projets, les technologies et les contenus qui font avancer la vision d’un musée ouvert, vivant et en réseau. L’idée de communauté reste fondamentale dans l’esprit de Museomix. Chaque année l’équipe de Museomix choisi des musées, à travers le monde (http://www.museomix.org/lieux-2016/) . Même si on y trouve beaucoup de pays francophones, Museomix est déjà multi-langues. Elle a eu, par le passé des éditions en France, en Italie, au Mexique, en Angleterre, en Belgique flamande, en Suisse et au Canada. On parle aussi d'une édition danoise l'an prochain, entre autre. En somme, Museomix n'a aucune limite territoriale.

La culture du Musée occupe une place de choix dans le monde contemporain car, en plus de conserver pour transmettre et lier les générations entre elles, le Musée reste un lieu où s’échangent les idées et les expériences. Il porte une histoire inscrite dans le passé certes, mais il reste un témoin réel de la culture, puisqu’il est un lieu physique capable de produire des opportunités spirituelles, sensorielles et sociales. On dira donc que le Musée, en tant que valeur culturelle donne de voir à quel point l’individu et les communautés, selon divers contextes peuvent inventer et penser le Musée.

Le premier Museomix a eu lieu au musée des arts décoratifs de Paris, en 2011. Depuis ses débuts, l'objectif de Museomix est de créer un contexte où la communauté s'approprie son patrimoine. À l'aide d'outils numériques, Museomix cherche à ouvrir les musées et faciliter les échanges avec sa communauté. Museomix, c’est aussi un esprit qui a pour slogan : «People Make Museums». Ce qui traduit la volonté des organisateurs de faire prendre conscience à chaque communauté vivante que le Musée incarne la culture d’une communauté

Museomix à Québec

Cette année, dans la ville de Québec, le Monastère des Augustines a été choisi. Véronique, l’une des membres de l’équipe Museomix Canada nous a dit que le Monastère des Augustines est un lieu unique, chargé de près de 400 ans d'histoire. C’est un lieu inspirant.

« Nous étions très tenté d'inviter la communauté locale à découvrir ce joyau encore si peu connu chez nous. Le Monastère des Augustines a été transformé et rénové il y a un an pour en faire un centre de santé globale et d'hébergement, ouverts à tous. Pour la communauté Museomix Québec, le Musée des Augustines représente une occasion exceptionnelle de (re)penser la médiation et les fonctions commerciales, hors des sentiers battus et de la vitesse de nos modes de production. L’histoire qui habite ces espaces patrimoniaux d’une grande beauté, leur restauration et l’hébergement exemplaires, la richesse des collections qui y sont conservées et la nature des activités qui s’y sont déroulées pendant près de quatre cents ans regorgent de possibilités ».

 

Y a-t-il un critère pour choisir le lieu où doit se dérouler un Museomix ?

Le musée doit d'abord être ouvert à l'accueil d'une organisation singulière comme peut l'être Museomix. Ce qui peut faire peur! Lorsque le musée décide d'ouvrir ses portes à la communauté, il doit être en mesure de lui donner accès à ses collections et accepter d'ouvrir gratuitement au public pour l'exploration des prototypes le dimanche. Le musée hôte doit participer à l'élaboration des terrains de jeux proposés aux museomixeurs, sans «passer ses commandes». Et comme Museomix, c'est beaucoup de gens, il faut que le musée puisse physiquement accueillir le groupe, sur trois jours, en réservant des espaces de travail, une aire de repos et un endroit où manger.

 

Nathasha Pemba

 

Aller plus loin avec Museomix : http://www.museomix.org/

Publié dans Rencontres

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Richard Ali: Je suis, pour ma part, très heureux d’être en train de mener le bon combat !

Publié le par Nathasha Pemba

Écrivain et auteur, passionné du Livre et Directeur de la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles à Kinshasa, Richard Ali A MUTU KAHAMBO, originaire de la République démocratique du Congo, plus connu sur la scène littéraire et dans la société sous le nom de "Richard Ali" est avant tout Juriste de formation, concepteur-rédacteur et présentateur d'une émission littéraire à la chaîne de télévision congolaise "b-one littératures". Il est aussi  l'initiateur de l'Association des Jeunes écrivains du Congo (AJECO)

Dans le cadre de la Rubrique « Rencontres » de mon blog, je l’ai rencontré virtuellement pour qu’il nous parle de cette passion du livre qu’il porte non seulement comme espérance du Développement intégral humain, mais aussi comme Valeur culturelle.

Un mot sur le Centre Wallonie-Bruxelles ?

 C'est un grand centre culturel situé en plein centre-ville et considéré à ce jour comme un des hauts-lieux de la culture congolaise, privilégiant des créations, des rencontres, des échanges, des débats, de partenariats culturels et d'amitiés.

Peut-on le considérer comme l’équivalent de l’Institut Français du Congo à Brazzaville ?

La Bibliothèque Wallonie-Bruxelles est aussi une autre branche de la Délégation: une bibliothèque publique de la Délégation pour les lecteurs congolais et même de tous les horizons. Vous aurez donc compris que la Délégation a, à la fois, en sus d'autres départements, un centre culturel et une bibliothèque. Toutefois, il faut noter que quand je parle de la Délégation, je ne parle pas de l'Ambassade du Royaume de Belgique; c'est ce que je voulais un peu souligner pour bien relativiser quant à votre question sur la comparaison du Centre Wallonie-Bruxelles avec l'Institut-Français.  En tout état de cause, on peut bien admettre cette comparaison. 

Un mot sur les activités du centre ?

En ce qui concerne les activités du Centre, je ferai de mon mieux pour que le Responsable du Centre, le Directeur-adjoint, vous en parle, car c'est lui la bouche autorisée pour ce département. Moi, comme je vous l'ai dit, c'est la Bibliothèque. Toutefois, le Centre offre ou organise plusieurs activités chaque mois, notamment les spectacles de théâtre, de danse, de ballet, de musique (concert), de percussion, de la mode, des expositions photos, des conférences-débats, des projections cinématographiques, des clubs des discussions d'arts, etc. ces différentes activités sont programmées mensuellement et publiées dans un agenda qu'on tire à de milliers d'exemplaires et qu'on distribue gratuitement à travers la ville. 

La Bibliothèque pour sa part, reste une des plus importantes de la ville, et accueille chaque jour une centaine de lecteurs: jeunes comme adultes. C’est une bibliothèque publique avec une diversité d'ouvrages dans tous les domaines. A ce jour, les abonnements se multiplient sans cesse. Nous offrons un abonnement annuel pour des frais équivalents à moins de deux dollars. Et, puisqu'il faut faire vivre cette Bibliothèque, chaque mois nous donnons l'opportunité aux auteurs et écrivains congolais de venir présenter leurs ouvrages dans nos salles, nous organisons donc des débats autour des publications, des soirées de poésie et de slam, des rencontre-échanges élèves et auteurs, des visites guidées, café-presse, etc.

Parlez-nous du Prix Littéraire Zamenga...

Le Prix Littéraire Zamenga, pour le présenter rapidement, est un concours des nouvelles littéraires inédites (ne dépassant pas 8 pages) écrites en français par des auteurs congolais (amateurs comme professionnels) sans limite d'âges et dont le gagnant remporte un Prix de 1000$US plus une publication de l'une de ses œuvres aux éditions Mediapsaul et Mabiki.

Ce prix est une initiative de l'Association des Jeunes écrivains du Congo (AJECO) que je préside, avec l'Association pour le Leadership, L'Excellence et la Formation (ALEF) de l'honorable Serge Maabe (parrain de la première édition en cours) en collaboration avec la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles, les éditions Mediaspaul et Mabiki,  le Magazine JeuneCongolais et l'asbl Elongo-Elonga. La date limite pour réception des textes de cette première édition en cours est fixée au 31 décembre 2016 à minuit, heure de Kinshasa, à l'adresse: prixzamenga@gmail.com ou à déposer physiquement à la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles Kinshasa.

Pourquoi avoir choisi de donner le patronyme de Zamenga à ce prix ? Pourquoi pas Antoine-Roger Bolamba, par exemple, considéré comme le premier écrivain de la RDC ?

Le Patronyme "Zamenga" s’est imposé de lui-même face aux autres, notamment celui que vous citez; Bolamba, comme on a eu à penser ou encore V.-Y Mudimbe, etc. En créant ce concours, nous voulons revaloriser la littérature congolaise, la promouvoir, faire savoir à la population congolaise que ses écrivains existent, et qu’il est, par ailleurs, possible de les honorer. C’est pourquoi la mémoire de l'un de ces écrivains-auteurs congolais, et pas le moindre, Batukezanga Zamenga reste pour nous un choix essentiel.  Le choix pour Zamenga trouve son origine dans les rues congolaises, notamment à Kinshasa. À Kinshasa, jeunes comme vieux, surtout les profanes, connaissent Zamenga et le vénèrent.

Il faut aussi noter que Zamenga Batukezanga reste à ce jour, l'unique auteur congolais le plus lu et donc le plus connu du public ou du lectorat congolais. Il faut être un peu branché en littérature pour connaître tous ces autres noms-là: tels Bolamba, Mudimbe, Pius Nkashama, etc. 

Nous n'avons donc pas voulu nous exposer à cette difficulté là pour ce premier projet d'envergure. Vous aurez donc compris qu'on ne voulait pas faire un projet puis après qu'on se mette à expliquer tant de choses aux gens en commençant par exemple sur le nom qu'allait porter le Prix si ce n'était pas "Zamenga" dans le cas d'espèce. Cela étant dit, soyez rassurée que très bientôt d'autres prix ou initiatives littéraires verront le jour et porteront bien les noms d'autres auteurs congolais, et surtout de ses pères comme celui de Bolamba  Lokolé.   

Que sont devenues les œuvres de Zamenga ? Sont-elles vulgarisées ? Enseignées ? Lues en dehors de la RDC ?

Zamenga continue de maintenir le record de vente d’œuvres littéraires, toutes générations confondues. Zamenga nous a quitté, mais son éditeur continue toujours de tirer chaque année des milliers d'exemplaires de ses titres. Pour faire place à d'autres auteurs congolais, certaines écoles commencent même à refuser que les élèves exposent sur Zamenga, car depuis des décennies sur dix ouvrages que rapportent les élèves pour exposer au cours de français, huit sont des titres de Zamenga. Je vous parle ici de choses vécues et vérifiables à Kinshasa.

Quelle est la place de Zamenga dans la littérature congolaise ?

Zamenga n'est pas compté parmi les pionniers de la littérature congolaise, moins encore parmi ses plus talentueux, mais il demeure un écrivain d'exception qui a su pénétrer les cœurs de ses lecteurs congolais à travers ses courtes histoires faisant de lui, l'auteur le plus populaire du Congo-Kinshasa. 

Ces trois prix sont-ils issus d’un financement externe ou des fonds propres ?

Jusque-là, le Prix reste ouvert à toutes collaborations externes: privées ou publiques. C'est dire que ceux ou celles qui ont apprécié cette initiative et désirent nous appuyer sont vivement les bienvenus! Toutefois, comme je vous l'ai dit au début, il y a un ami, jeune député provincial de Kinshasa et très passionné des littératures, Honorable Serge Maabe, qui est aussi Président d'une structure organisant des ateliers littéraires "ALEF", c'est bien avec lui que nous avons pensé lancer ce projet et qui, pour le moment, s'est d'une certaine manière porté garant pour le succès de la première édition et ce,  avec ses propres moyens.  Personnellement, je suis resté très flatté de son geste.

Le Prix est immense, et il nous faut beaucoup de moyens. Ceux qui voudront rejoindre l'Honorable Maabe, sont vraiment attendus. Il est temps pour que la littérature congolaise ait aussi des mécènes.

Est-ce le premier prix en RDC ? 

Le Prix Littéraire Zamenga n'est pas le premier prix littéraire qui est organisé sur l'espace congolais.  D'autres prix ont existé il y a bien longtemps, et même très récemment ici nous avions eu le Prix littéraire Mark Twain, qui a été organisé par l'ambassade des États-Unis à Kinshasa.

Toutefois, on se doit quand même souligner que le Prix Zamenga doit aujourd'hui se présenter comme le premier des plus prestigieux prix littéraires organisés au Congo-Kinshasa par des congolais eux-mêmes. Jusqu'à ce jour, aucun prix littéraire décerné au pays ne dépassait la somme de 1000$ pour le gagnant, Mark Twain qui battait le record jusque là se limitait à 500$ et ce, pour le premier seulement; alors que le Prix Zamenga récompense et le premier (1000$), et le deuxième (500$), et le troisième (300$) sans compter les autres récompenses surprises au jour de la remise des prix le 28 janvier 2017. 

Les Congolais démocratiques s’intéressent-ils à la lecture ? Quelle note donneras-tu de 1 à 10 ?

Savoir si les congolais de Kinshasa s'intéressent-ils à la lecture, je vous répondrai sans autres commentaires: OUI! La note sera alors de 8/10! 

Quelle démarche le centre Wallonie-Bruxelles déploie-t-il pour développer la culture du lire et de l’écrire ?

Déjà en mettant en place cette grande et belle bibliothèque publique en plein centre-ville et surtout à cette modique somme pour un abonnement annuel: juste 1500Fc (adultes) et 1000Fc (élèves), tout est dit, fait et réglé! Mais, voilà qu'on ne s'est pas arrêté là ! Nous avons mis en place, comme je vous l'ai dit, toute une politique d'animation littéraire pour faire vivre la bibliothèque, attirer plus de lecteurs, accompagner les auteurs, assister les jeunes talents littéraires, renforcer les capacités des éditeurs, appuyer d'autres bibliothèques partenaires, etc.

Je viens de vous parler du Prix ZAMENGA, et voilà, la Bibliothèque est un des grands partenaires de cette initiative.

Je vous parlerais par exemple de ce que la Bibliothèque a initié cette année: La première édition de LA GRANDE RENTRÉE LITTÉRAIRE DE KINSHASA. Une initiative qui a apporté un souffle nouveau au secteur littéraire congolais.  Il y a aussi les SOIRÉES POÉSIES ET SLAM que nous organisons depuis un temps et qui drainent un monde fou qu'à chaque édition la salle de lecture refuse du monde. Ces activités comme tant d'autres permettent aussi de faire connaître la Bibliothèque aux curieux et de les fidéliser comme abonnés. 

Demain ministre de la culture ou de l’éducation, quelles seraient tes priorités ?

Ahhhhahhhahha! (rires). Depuis que je monte les marches de la culture, les gens me le souhaitent. Ce conditionnel serait-il prophétique? (Mdr, juste pour blaguer). Non, mais je pense sérieusement, le premier défi serait de redonner à la CULTURE et à l'ÉDUCATION les places qui leur reviennent dans une société qui se veut compétitive et qui veut réellement perdurer dans le temps! Le vrai développement d'une NATION doit passer par ces deux piliers. Il est très étonnant de constater que jusqu'à ces jours, nos dirigeants continuent de faire de ces Ministères les enfants pauvres de leur gouvernement! Je suis toujours étonné que des Ministres sont nommés et passent dans ce secteur sans batailler pour qu'il y ait ne fut-ce qu'une Bibliothèque par commune (arrondissement), ils sont nommés et passent et pas un seul n'a pensé ériger le monument d’un grand nom de la littérature congolaise. Ils passent sans vraiment revoir le programme de l'enseignement. Par exemple, on  continue de faire reprendre la classe à un élève parce qu'il n'a pu faire une déclinaison latine, parce qu'il n'a pas bien écrit le nom d'un certain PEPIN LE BREF, parce que, parce que, non, mais sérieux! On "chasse" un élève de l'école parce qu'il a du mal à parler correctement le français!

Le défi est énorme, mais rien n'est impossible. Il suffit simplement de placer les hommes qu'il faut aux places qu'il faut. Bientôt, en RDC, il y aura un nouveau gouvernement de cohésion nationale, je prie que l'on nomme un vrai homme de culture à ce poste, en attendant que s'accomplisse votre "conditionnel-prophétique"... (rirrrrrres)

Quelle est la visibilité de l’écrivain congolais à l’interne comme à l’externe ?

Il y a quelques temps encore, on pouvait parler de « sommeil » dans le secteur littéraire congolais. Aujourd'hui c'est  vraiment avec fierté que ce secteur culturel reprend peu à peu sa place car notre littérature retrouve ses couleurs des années 70-80- et début 90. A l'externe, Il y a des visages qui vont désormais au-delà de l’espace congolais. C’est le cas de Jean Bofane, Fiston Mwanza, Pie Tshibanda, Clémentine Madiya, Bibish Mumbu, Bienvenu Sene Mongaba, Joelle Sambi, etc. A l'interne, anciens comme nouveaux, ils sont tous là, plume à la main, pour de nouvelles aventures. Je parlerai d’environ une centaine si pas plus. D'ailleurs, il y a des nouveaux talents qui émergent en poésie, dans la nouvelle, le roman, le théâtre...

Les lettres congolaises deviennent de plus en plus visibles! Je suis, pour ma part, très heureux d’être en train de mener le bon combat! Une nouvelle histoire pour cette littérature est en train de s'écrire en lettres d'or!

 

Nathasha Pemba et Richard Ali.

 

Publié dans Rencontres

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Le libraire dans la vie du lecteur: une belle symphonie

Publié le par Nathasha Pemba

Le Libraire ce n'est pas seulement celui qui encaisse les sous. Vous indique le lieu où placer votre carte bancaire. Vous tend un ticket et vous demande: « besoin d'une poche? ». Et qui, à la fin, répète: "Merci-Au revoir". Sans oublier « À bientôt ». Il en existe certainement, ce genre de libraires, ceux-là qui dévergondent le métier et pervertissent la vocation. Ceux qui sont passionnés du Lucre et non pas du Livre. Pourtant on ne peut être libraire sans aimer le livre. Même si on décide de vivre de son salaire de libraire, il faut aimer livre, parce si un libraire n’est pas capable de transmettre sa passion à un lecteur, il va à l’encontre de sa vocation, puisque c’est à travers cette transmission de sa passion qu’il peut réussir à vendre un livre.

Hier j'ai rencontré un Libraire, je suis restée plus d'une heure à parler Livres avec lui. Je revenais de mon travail et je suis passée dans cette grande et belle Librairie au cœur de Sainte Foy, à la place « Pyramide ». La librairie « La liberté » est la première librairie où j’ai posé mes pas quand je suis arrivée dans la ville de Québec. Depuis lors, je suis devenue une fidèle discrète. J’y vais quasiment toutes les semaines, puisqu’elle se situe sur mon chemin, entre le parcours des bus 7 et 13 que j’emprunte pour rentrer chez moi. Ce soir-là, en discutant avec un des libraires, je ne me suis pas rendue compte que le temps passait. J’ai oublié ma faim. Je cherchais précisément trois livres: « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, « Paris est une fête » d'Hemingway et « De nos frères blessés » de Joseph Andras. Les deux premiers étaient ses préférés. Il savait exactement sur quels rayons ils se trouvaient. Et le troisième, « De nos frères blessés », qui vient tout juste de sortir nous a conduit vers un auteur que nous affectionnions tous les deux, Kamel Daoud avec « Meursault Contre-enquête ». Ce livre qui est devenu un livre référence pour moi. Puis je lui ai parlé de mon désir de découvrir les Lettres québécoises. Je trouve que cela est utile surtout lorsqu’on vit là. J’en ai déjà lu quelques uns, mais ce n’est pas assez. Je lui ai parlé donc des trois premiers sur ma liste(« L’orangeraie », « L’école des chiens », « La femme qui fuit »). Il m'a dit que c'était un bon choix. Ensuite il m’a parlé de « Journal 1955-1962» de Mouloud Feraoun, un livre qui me plairait probablement, selon lui. En lui parlant de l’urgence de lire « le deuxième sexe » pour des besoins académiques, il m’a suggéré une auteure québécoise « Annie Cloutier », qui donne une autre approche du féminisme dans « Aimer, Materner, Jubiler. L’impensé féministe ». Il m’a demandé quel auteur africain lui suggérerais-je à lire pour l’été. « Congo Inc. Le testament de Bismarck » de Jean Bofane, a été mon conseil. C’est un livre que j’ai lu et aimé. Puis nous avons parlé des écrits de Tocqueville sur le féminisme et sur l’esclavage en Amérique. J’ai découvert donc que j’avais en face de moi un passionné de lettres. Puis il fallait que je rentre à la maison. À la fin, nous étions tous les deux contents, parce que lui a fait son métier, conseil, vente et partage, et moi j’ai appris et acheté. L’argent est entré dans la caisse, la culture s’est exaltée. Tout le monde était content.

Le libraire ou la libraire, pour moi, c’est l’homme ou la femme de la rencontre. Si « au commencement est la relation », comme l’écrit Buber dans « Je et Tu » (citant Bachelard), je pense qu’au préalable est la rencontre. Il y a au fondement de la relation avec le libraire, la rencontre. Ce moment où pour la première fois l’on comprend dans son cœur qu’on reviendra toujours dans ces lieux. Pas toujours pour acheter, mais pour toucher, humer et discuter, car le libraire nous aura partagé le goût des livres, le goût des bons livres. À la fin j’ai fini par demander son nom au libraire. Pour revenir. Ou pour recommander des amis. Joël Vallières est son nom. Et je le remercie d’avoir su comprendre, en m’aidant à choisir sans s’imposer, quels étaient mes choix. Je souhaite une longue vie au métier de Libraire.

Nathasha Pemba

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Une minute à l'aéroport Pierre-Elliot Trudeau de Montréal

Publié le par Nathasha Pemba

Il y a tant de choses qui se passent dans les aéroports. Des larmes. de joie, mais des fois de tristesse. L'angoisse. L'impatience. Le bonheur. Quand on mène depuis bientôt plus de 20 ans une vie de globe trotteuse comme moi, on croit avoir déjà tout vu dans un aéroport, non. Chaque minute passée dans un aéroport est unique. Que d'anecdotes. J'en remplirai un cahier de 1000 pages. Quand on voyage, on va toujours à la rencontre de l'autre qui n'est pas seulement un autre moi, mais aussi une identité, une réalité, une culture, une conviction. Forcément nous rompons temporairement avec notre univers habituel. On est alors amené, dans cette ouverture au monde, à explorer et à rencontrer de nouvelles altérités, de nouvelles manières d'être.

Je suis sortie de chez moi à 6h 20 du matin. Mon bus était prévu pour 7h. À la gare routière, j'ai trouvé quelques personnes, certainement des accrocs à la ponctualité comme moi. Une dame de l'autre côté, un couple multiculturel se bichonnant, deux jeunes demoiselles, smartphones en main et les écouteurs aux tympans. Le bus est arrivé et a ouvert ses portes. Je suis allée m'asseoir dans un coin. Pour manger. Et Lire. Et boire aussi peut-être.

Entre sommeil, internet, lecture et grignotage, le voyage m'a paru moins long. Trois heures plus tard, nous sommes arrivés. Je suis descendue du bus. Je connais cet aéroport par coeur. J'ai jeté un coup d'oeil sur le tableau des arrivées. Il était indiqué une 1h 30 de retard à côté du vol que j'étais venue attendre. Rien d'étonnant car les retards sont consubstantiels aux voyages. Quoique. Je me suis assise dans un coin et j'ai continué ma lecture. j'ai vu plusieurs personnes passer. Des couples. Des personnes seules. À ma gauche, se tenait une femme. Plus loin, un homme, certainement son époux avec deux enfants dans deux poussettes différentes. De l'autre côté vers ma droite, se tenait un Quinquagénaire. Il tenait précieusement en main la laisse de son chien. Bref, la vie tournait.

Il est arrivé. Il portait un chapeau sur la tête, un sac en main. Dans un aéroport, ce n'est pas un look rare. Moi je n’avais que mon livre et mon crayon. Je lisais Congo Inc. de Jean Bofane, publié chez Actes Sud. Il s'est approché de moi. Tout en s'excusant de me sortir de ma lecture, il a voulu savoir ce que je lisais. Lui donner le titre lui semblait insuffisant. Il voulait en faire une photo parce qu'il voulait s'en procurer. J'ai reconnu un amoureux des Lettres. Puis il s'est assis pour faire une photo du livre avec son Smartphone. Puis finalement il a voulu connaître mes origines, puis il m'a parlé des siennes. Puis nous avons parlé de la rencontre des cultures, notamment du choc qu'elle pouvait produire à certains moments. De l'effort que pouvait fournir les uns et les autres, au-delà de leur différence pour faire exister le Vivre ensemble. Puis finalement, je ne sais trop comment, il m'a dit qu'il écrivait. Beaucoup de gens écrivent. Moi aussi j'écris. Pourtant écrire est toujours différent d'écrire, parce que dans la littérature le plus souvent c'est une subjectivité qui se narre ou se laisser narrer. Dans tous les cas, j'ai su que c'était un écrivain. Il y a toujours ce quelque chose chez les écrivains d'une certaine catégorie qui me séduit: leur simplicité.

Nous avons parlé de tout et de rien. De notre vision de l'univers, de ses livres, de ma formation philosophique. D'un peu de tout, de la nouvelle version de la série "Roots". De la question de l'assimilation… Et de Tocqueville aussi.

Mon visiteur, celui que je suis allée attendre, est arrivé. J'ai été obligée de m'en aller. J'ai promis lire son livre. D'ailleurs j'ai déjà passé ma commande à la librairie.

Lui, c'est Daniel Guénette, écrivain québécois, auteur de plusieurs ouvrages dont le plus récent s'intitule L'école des chiens.

Embarquement immédiat pour la littérature.

Nathasha Pemba

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Souvenir au salon du livre de Québec

Publié le par Nathasha Pemba

Souvenir au salon du livre de Québec

Il y a des souvenirs qu'on a juste envie d'éterniser.

Au salon du livre de Québec, j'ai rencontré l'Immortel Dany Laferrière de l'Académie Française.

Inutile de chercher à savoir si j'étais contente... Ça se voit on dirait.

Quand on rencontre ce genre de personne traversée par une simplicité ineffable, on ne peut rien dire. Bon si. Un peu. En fait, j'ai toujours rêvé rencontrer Cet Écrivain, alors je me suis dit : "C'est aujourd'hui ou jamais". Inutile de ne rien dire et de se mettre à regretter après. Ce qui est assez beau au Québec c'est que l'on peut facilement se tutoyer ou appeler quelqu'un par son prénom. Tout compte fait, je n'avais pas envie de dire "Monsieur Laferrière". Non pas ça!

Alors ?

"Bonjour! Vous savez Dany...je vous vénère pour ne pas dire "je vous adore...".

Entre l'amour et l'adoration je crois que la vénération convient... même si on est toujours Conscient, pour nous autre chrétiens que c'est Dieu seul qu'on adore...

J'ai lu presque toutes ses oeuvres. Et je pense ne pas m'arrêter à une recension. L'avenir nous inspirera. Il y a à dire et à transmettre de ce grand homme! Je pense qu'il faut dire aux gens qu'on les aime et apprécie quand ils sont vivants. Que Dieu nous prête vie!

Vive la littérature!

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