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5 articles avec nouvelles du mois.

Taxi diaries II

Publié le par Nathasha Pemba

30 juin 2015

Quand on n’est pas habitué à écrire, et qu’on décide d’écrire, l’histoire devient compliquée. Sans compter les infidélités, les fatigues. Ceci et cela. Néanmoins, lorsqu'une idée importante me vient en tête, je m’assois et je me mets à écrire. Hier 29 juin, j’ai transporté un gros client comme on dit. Un Africain de chez moi. Certainement un homme politique qui vole l’argent du peuple. Il m’a laissé un gros pourboire. 700 euros. C’est beaucoup. Cela m’a donc permis de paresser ce matin. Oui. J’ai traîné dans mon lit. Il était huit heures quand je me suis pointé à la banque. Pour quelqu’un qui est à son compte personnel, je m’étonne toujours que l’on me pose des questions quand je vais verser de l’argent. 2000 euros, lui ai-je dit. Elle m’a dit : "Ah non je ne peux pas. C’est trop. Montrez moi les preuves".

Wallaï… Où tu as même vu banque refuser l’argent ?

Quelles preuves voulait-elle ? Je lui ai présenté ma carte professionnelle et je lui ai dit que c’est un gros pourboire que j’ai eu. Elle a grimacé. Et elle m’a dit : « désolé ». Je ne peux encaisser plus de 1500 euros. Ah ! Tant pis. J’ai versé 1500 euros. Et j’ai gardé 500 euros pour un autre jour. Ah ! Tant pis! Je m’étonne toujours de cette façon qu’ils ont de considérer les choses. Je crois que si quelqu’un veut magouiller, il ne passera pas par la banque. Et puis même à la banque, on paye les impôts. Où est donc leur problème ?

Bon j’ai fini avec la banque. Aujourd’hui je ne travaille pas. J'emprunte le métro. Cela me permettra de contempler les gens qui passent et repassent. Comme je suis à la gare du nord direction ligne 5. Je  flâne vers la rue des Pyrénées. Un quartier que je connais bien. Des anciens missionnaires qui y habitent ont travaillé chez moi à Abengourou. De temps en temps, je vais dans leur église pour prier. Me voilà donc parti. Que de monde dans le métro ! Et donc de la chaleur garantie. Les odeurs multiformes assurées. Je me débarrasse de mon manteau car j’ai chaud. Il fait très chaud et ces odeurs de personnes peuvent te tuer. Mélanges de transpirations et de parfums de marque. Pas du tout agréable ! Je suis presque sûr que beaucoup de gens ne se lavent même pas le matin quand ils sortent.

Ne pas se laver ! Quelle histoire. Ma mère me tuerait. Même si ma mère repose désormais au cimetière d’Abengourou, je ne pourrais jamais l’oublier. Elle m’a tout donné. Vie, éducation et affection. Quand nous étions des mômes, celui qui ne se lavait pas le matin ne prenait pas de petit déjeuner, ne pouvait aller à l’école. Et le soir, celui qui ne se lavait pas ne mangeait pas. N’entrait pas dans la chambre. Je pense que lors de ces moments, j’aurais pu devenir enfant de la rue. Mais non. Il suffisait d’obéir pour que tout marche. Chez nous les garçons se lavaient deux fois tous les jours. Et les femmes trois fois. Quand je pense que ma femme aujourd’hui ne se lave qu’une fois, je souris. Quand nous nous sommes mariés elle se lavait trois fois par jour. Dès qu’elle a eu notre troisième enfant, elle a commencé à se laver deux fois. Et puis depuis que les enfants ont quitté la maison, elle ne se lave plus qu’une fois. Mais notre salle de bains est envahie par des lingettes, déodorants, parfums et toutes ces choses créées pour que la femme demeure fraîche sans jamais toucher du doigt l’eau du robinet.

Ouf ! Je descends à République pour prendre la ligne 11 et aller à Pyrénées. Là je prends mon temps. Je vois les gens courir, marcher comme s’ils allaient tous à un rendez-vous d’embauche. Ils courent. Et moi je marche. Je prends mon temps. J’entre dans le métro. Celui-ci est moins plein que la ligne 5. Trois arrêts plus tard, je descends et je marche. Oh mon Dieu, ces escaliers longs et épais. Je les tâte et je me demande bien de quelles années ils datent. J’ai juste envie de critiquer. Je réfrène mon désir de critiquer. Je pense juste à mon pays. Nous n’avons ni tram, ni métro, ni moyens de transport sérieux. Pourquoi devrais-je critiquer ce pays ? Non. Je sors de la station de Métro. Et je me dirige chez les pères pour aller prier. Je trouve leur portail fermé. Le gardien me dit qu’ils sont tous en retraite. Ah ! Mon Dieu, Dieu aussi va en retraite ? Quel bazar !

Je m’asseois dans un café. Je prends mon temps. Je n’ai rien à faire. Je demande de l’eau Périer. Je contemple les allées et venues. Les gens qui entrent qui sortent et viennent gratter des fiches de loto. Cash astri, illico, bingo… bref. Ces personnes n’ont pas d’âge. Ni couleurs, ni âges, ni sexes. La seule chose qui les importe, c'est l'argent qu'ils veulent tous gagner. Voilà quelque chose qui est commun aux humains : l’argent. La recherche de l’argent. L’argent est ce qui nous unit de manière très forte et utile, mais aussi ce qui nous sépare, parce qu’à cause de l’argent, des familles entières se sont séparées. Des présidents ne veulent plus quitter le pouvoir. L'argent est vraiment le nerf de la guerre.

Je suis là. Assis, je regarde. Je bois de manière très méticuleuse mon Perrier pour tuer mon temps. À travers le vitrage du tabac, je vois les voitures passer. Les gens, les bus. Tout le monde. Je fais semblant de regarder ma montre pour que le vendeur croie que j’attends quelqu’un. En fait je chôme. Et là. Une heure plus tard, le contenu de mon verre est déjà bien bas. Je n’ai pas envie d’en rajouter. Je lis au fond de la salle : « Toilettes ». Tout d’un coup l’envie d’y aller me vient. Je me lève. Et là, mon téléphone sonne. C’est mon client d’hier.

-Petit frère

-Eh mon Grand ooooo

-Où es-tu ?

-Je flâne dans Paris

-Ah ! On se voit à  11h et demie devant la gare du nord. J’ai encore des courses.

-Ok.

Je me frotte les mains. Mon envie d’aller aux toilettes a disparu.

02 juillet 2015.

Elle est noire. Elle m’a dit qu’elle est chauffeuse de taxis. Je n’ai pas compris. Ce n’est qu’en me baladant avec elle que j’ai compris le vrai enjeu du problème. En fait elle chauffe les taxis. C’est en voyant son matériel arrière que j’ai compris le véritable sens de chauffeuse de taxis. Mais aussi lorsqu’elle m’a dit, à destination, qu’elle avait oublié de retirer des espèces dans un distributeur. Je n’ai pas voulu polémiquer. Je lui ai juste ouvert la portière avec galanterie pour qu’elle s’en aille vite. Je ne me ferai pas prendre avec des sorcières de ce type.

01 Août 2015

Elles sont trois femmes noires. Elles m’arrêtent. Je m’arrête. Elles sont belles. Je ne sais pas encore si elles sont africaines ou américaines. Aujourd’hui nos sœurs utilisent les mêmes produits que les Américaines. Même teint. Même couleur des cheveux. Certaines veulent même ressembler à Rihanna ou à Beyoncé. Fesses emballées dans des collants bien serrés. Pâte rouge sur les lèvres. Faux cils. Faux ongles. Faux cheveux naturels. Bref! Elles sont belles. Quand la première ouvre sa bouche je comprends qu’elles sont mes sœurs. Je descends de la voiture pour leur tendre la main. Je vois l’expression de leurs visages changer. Je comprends. Je replace ma main sans cérémonie dans ma poche. J’ouvre la malle arrière de ma voiture. Elles chuchotent, puis elles décident d'y introduire leur valise.

« Paris Charles de Gaulle », lance l’une. Elle tient dans sa main un sac Chanel. Et pas des moindres. Ce sac à lui seul peut coûter environ 7500 euros. Donc disons un terrain et une petite maison au pays. Pour moi qui pense à acheter une villa à Abengourou, c’est une perte. D’ailleurs ce n’est pas le genre là que je cours. Elle le porte avec un pantacourt blanc, un chemisier rouge et des compensées noirs. Elle est belle et chic. La deuxième porte un sac Lancel Brigitte Bardot rose. Elle le porte de sorte qu’on voit la griffe à travers le logo. Elle a porté une chaussure jaune fluo blanc. Des mocassins. Cheveux ras avec le trait de Mandela jeune à droite. Chaine à la cheville. Pantalon jean blanc. Chemise façonnable Ralph Lauren blanche avec une cravate bleu relâchée. Je connais bien cette chemise. Elle est masculine. Celle-là doit être une sapeuse de Château rouge. Une Congolaise de Brazzaville j’imagine. Je me méfie de ces femmes-là. La troisième est grande de taille. Mais elle a mis des hauts talons. Elle est habillée en robe. Bien fournie par derrière, elle excite à chaque pas qu’elle pose sur le pavé. Sa robe est noire. Ses chaussures sont rouges. Son sac. Un Louis Vuitton Damier marron beige. Elles sentent très bon. Je ne connais pas les parfums des femmes, donc je ne peux pas déterminer les senteurs. Je prends les valises pour les mettre dans mon coffre. Même les valises sont griffées. Bon, en général pour nous qui vivons ici depuis, une valise est toujours griffées, mais les marques de valise un peu pour tous: Samsonite, Delsey, Lys ou Jump. Cependant, là ce sont des valises Louis Vuitton, Lancel et Longchamp.

Je sais que ce n’est pas de la contrefaçon. Les Africains noirs de France achètent rarement de la contrefaçon pour eux-mêmes, sauf si c’est pour aller donner en Afrique. Permettre à un cousin ou une cousine de frimer au quartier. Elles-mêmes ne mettent que des griffes qu’elles arrivent à acquérir à force d’efforts. Sacrifices multiples de leurs salaires. Parfois même prostitution pour les unes et vol pour les autres. Elles entrent souvent dans des réseaux compliqués pour avoir ces marques. Mais aussi les crédits. La mort de l’homme. Payer dix fois. Utiliser sa carte visa. Tout ça c’est mortel. J’appelle ça se mettre la corde au cou. Donc il arrive qu’on prenne un crédit de dix mille euros pour acheter un sac louis Vuitton. Les Blancs nous tiennent vraiment avec leurs griffes là. Tout notre argent reste ici. Pour certains d’entre nous, la griffe est devenue une sorte d’identité… Porter une griffe peut m’attirer les regards des autres. Mais en général cela se passe entre nous les Noirs. Quand je vois les Blancs eux-mêmes dans le métro ou dans la rue, ils ont d’une simplicité à couper le souffle. Un Blanc ne remarque même pas que tu as un sac Prada ou des lunettes Mont blanc.  Sauf les stars bien sûrs où les médias commentent et vous en mettent un tas sur le visage. Pardon oooo le Blanc n'est pas ma référence... mais quand même!

J’aide donc mes belles à mettre leurs valises dans le coffre. J’ouvre les portières. Elle entrent. Et on démarre. C’était devant un hôtel non loin de la gare du nord.

Une Camerounaise, une Congolaise de Brazzaville et une Centrafricaine. L’Afrique centrale, la sous-région où les dictateurs n’aiment pas mourir.

 

18 août 2015

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venu dans ce cahier.

Me voici devant la gare saint Lazare. Depuis qu’on a placé des chaises juste à l’entrée, il est plaisant de s’y poser. Je cherche un parking. Je gare mon taxi. J’entre dans le hall de la gare pour m’attraper un sandwich. Quand je marche, j’aime rester simple, mais impressionner reste tout de même mon objectif. Ainsi ai-je choisi de me balader uniquement avec un livre en main. Un livre dont j’ai la maîtrise du résumé, mais que je n’ai jamais lu. Bien sûr. J’arrive donc dans un café. Il est dix heures. Franchement j’ai faim. Je vais donc manger en mode transition. Jusqu’au soir.

-Bonjour Monsieur me dit la serveuse.

Une Asiatique en somme. Elle a tout d’une asiatique. Petits yeux. Accents.

-Bonjour Madame.

Et hop! Le sourire commercial. Le discours commercial.

-Que puis-je pour vous Monsieur. Je suis à votre service pour tout autre renseignement 

-Un jambon-fromage plus un café fort avec un dessert 

-À emporter ?

-Non sur place.

Elle m’indiqua le montant.

Je pose alors mon livre sur le comptoir et je sors mon portefeuille. Le regard de la vendeuse tombe sur  le livre. Elle me demande :

-Vous lisez ?

 J'opine de la tête.

-Super ; Je vais vous offrir deux livres. Un client me les a offert. Mais je ne sais pas lire en français. Si c’était en vietnamien, je les aurais gardé.

Elle est gentille. Je la remercie. Et je récupère ainsi livres et café.

Après mon café, je parcours tous les magasins pour regarder un peu les femmes se trémousser devant les soldes.

Puis je viens à nouveau m'asseoir devant la gare saint Lazare. Il fait très chaud. Quelques minutes de somnolence, mon téléphone sonne. C’est un client.

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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Taxi diaries 1

Publié le par Nathasha Pemba

Anonymous est mon nom. Puisque c'est comme cela que je me retrouve dans cette société où les gens, à force de courir, à force de chercher leur vie finissent par oublier ce qui peut parfois être essentiel. Mais moi, malgré mon anonymat, malgré ma vie désormais assimilée à un numéro de téléphone et à la plaque jaune posée sur ma voiture, je suis devenu témoin de presque tout. Je fais un métier où je rencontre toutes les couches de la société. Toutes les races. Vous ne pourrez l'imaginer si je ne nous le dis pas. Le médecin aussi rencontre tout le monde. Même le croque-mort. Il peut même arriver à ce dernier de savourer un instant ces vies ne vivant plus devant lui et de se dire: "Nous sommes égaux devant la mort.". Oui, il n'a pas tort. Même lorsque notre richesse nous pousse à nous faire enterrer dans de somptueux cercueils en cuivre ou en marbre, même avec les plus beaux caveaux carrelés ou cimentés, nous finissons tous par redevenir poussière.
 Oui! Nous sommes poussières et notre vocation est de retourner à la poussière.


Je suis chauffeur de taxi. C'est un métier que je fais depuis plus de quarante ans. Depuis que je suis arrivé à Paris. Le taxi, tout le monde, à un moment ou à un autre de son existence, l’emprunte. Quand on se rend à l'hôpital. Quand on voyage. Ou pour être pratique lorsqu'on n'a pas de voiture.
 C'est donc dans cet anonymat qui me caractérise que finalement je me sens un peu fort. Un peu considéré. Mais parfois je suis réduit à un simple objet. Mais je crois que c'est dans ce métier que j'observe le plus de monde. Que j'apprends surtout. 
Quand j'ai quitté mon pays, j'avais dix-huit ans. Je venais de décrocher mon baccalauréat F1. Toute ma famille s'est cotisé pour que je vienne étudier en France. La cotisation est un aspect de la solidarité africaine qui m'a toujours époustouflé. Tout le monde donne sa part. Même le plus pauvre. Je suis originaire de la Côte d’Ivoire.
Quand je suis arrivé, je pensais que je rentrerais. Finalement. Je ne suis jamais rentré. L'incertitude du lendemain. La peur du chômage. Les conflits armés. J'ai choisi de rester dans ce pays. Non pas parce que je voulais, mais parce que je n'avais pas d'autre issue.

Aujourd'hui, j'ai pris une cliente.

Nous sommes à la gare Paris-Montparnasse. Je n'ai pas vraiment de clients. Je languis. Mais je n'ai pas envie de rentrer chez moi. Je suis là et je joue avec mon téléphone intelligent. Finalement je me dis que ce n'est pas une mauvaise chose que l'invention de ces téléphones. Ils nous permettent de nous occuper et d'en apprendre tant sur ce qui se passe dans notre société. Je ne dépense ni essence ni énergie. 

Je pose mes lunettes noires sur mon visage. Je suis là. J'aperçois une belle jeune femme noire qui arrive. Elle s'approche d'un monsieur. Un Blanc qui est là, debout à côté de son trolley. Je pense que c'est son mari… Ou son copain. Je sais que beaucoup de nos sœurs  noires aiment les Blancs, dit-on parce qu'ils sont fidèles. Ils savent aimer. Et aussi parce qu'ils sont gentils. Mais bien sûr! Je me demande toujours sur quels Blancs ils tombent?

Blanc d'Afrique n'est pas Blanc de France dèh. Ici, il y a beaucoup de charges. Donc il ne libère pas aussi facilement l'argent qu'en Afrique où il ne dépense quasiment pas grand-chose. D’ailleurs pour qu’il te respecte, tu dois travailler. En Afrique, ils sont expatriés. Ils ont des bonifications. Ils vivent bien leur vie. Ils peuvent donc donner leur supplément à leurs femmes africaines. Mais côté fidélité, je refuse d'y croire. Je suis un homme et je sais que la fidélité est la plus grande des tortures que l'homme est appelé à subir. Nous les hommes, aimons toujours regarder les belles femmes. Celles-là qui attirent. Oui c'est plus fort que nous. Mais c'est comme cela. La fidélité ou l’infidélité n’a pas de frontière. C’est un trait humain universel.

Et l'amour? Nos sœurs africaines veulent vivre comme des Blancs. Elles vous exigent des câlins à tout bout de champ et veulent qu'on leur dise « je t'aime » chaque heure. Mais c'est quoi cette histoire! Nous on les aime. Nous faisons de notre mieux pour les assister quand elles ont des problèmes dans leurs familles: décès, maladie ou voyage d'un frère en Europe...

Cependant celle que je vois, en dépit de sa beauté, est très naturelle. Aucun vernis sur les ongles. Elle a mis un collant. Des bottes avec 1cm de talon. Ce sont des bottes en daim. Elle a introduit son collant à l'intérieur. C'est un look que j'apprécie chez les femmes. Il leur donne un style de femme de cow-boys et c'est plaisant à regarder. Je dirais même plus: c'est excitant. La fille que j'aperçois porte un manteau au dessus. Elle a une écharpe très colorée. Elle tient elle aussi un tout petit trolley de couleur rouge et un sac à L'épaule. Elle porte des lunettes. Elle est belle dans cette simplicité. Toujours sous mes lunettes, je jette un œil du côté de ce Blanc. Ce dernier est rempli d'admiration devant elle.

Ils discutent. Deux minutes. Trois bonnes minutes. Je suis presque jaloux de ce mec. Je me rêve intérieurement en homme-araigné pour encercler cet homme. Et je vois le mec pointer son doigt vers la droite. Je ne comprends rien. Je pose mes yeux sur mon téléphone. J'entends des coups légers sur ma voiture. Je lève mon regard. Elle est là ma belle. Devant cette voiture. La mienne.

-Excusez-moi. Je voudrais aller à l'aéroport Charles de Gaulle. Mais je ne connais pas l'arrêt des bus d'Air France. Pouvez-vous m'aider?

-Mais bien sûr. Qui refuserait de rendre service à une telle beauté?

Elle sourit. Eh là! Quel beau sourire. Une belle dentition. Cette fille est une fille de la mer. Ça se voit. Elle a un côté Mami wata. Je l’aime déjà.

Je continue.

-Mais pourquoi préférez-vous prendre le bus d'Air France? Je peux vous faire un prix.

-Pourquoi pas... En fait je ne vais pas à Charles de Gaulle. Je vais dans un hôtel à Roissy-en-France. Juste pour être près de l'aéroport pour mon voyage demain matin.

Elle me donne l'adresse. Je connais bien ce secteur.

-Mais je peux vous y amener et je vous fais un prix?

Elle sourit.

-Alors dites-moi votre prix?

-40 euros.

Elle sourit. Elle ouvre la portière et je mets sa petite valise dans mon coffre.

Elle est assise à l'arrière.
 Je sens que nous allons discuter. Elle est bien calme. Je la lorgne à partir de mon rétroviseur. Mon cœur chauffe. Il faut qu'elle me parle. J’ai envie de l'écouter. Je prends le risque de commencer la causerie.


-Vous voyagez dans votre pays? 


-Non. Je vais en Côte d'Ivoire.


-Ah vous êtes ivoirienne?, fis-je les yeux brillants de bonheur.

-Non. Mais vous si.


-Comment vous le savez?


-L'accent ivoirien se reconnait toujours. Moi je suis congolaise.


-Ça fait longtemps que vous êtes ici?


-Euh! Dix ans déjà. J'habite à Toulouse.


-Ah la ville des intellos…


-Ah bon!


-M'oui…Toulouse est très développé en matière de recherche.


-Ah oui…


-Donc vous allez pour vos recherches?


-Oui.


-Si je puis me permettre, que faites-vous comme études?


-Journalisme. Journalisme scientifique.

-Ah! C'est une très bonne chose… Nous avons besoin de gens comme vous pour faire bouger les choses en Afrique.


-Ah ça! J'y compte bien.


-Vous rentrerez?


-Oui. Je crois que je ne peux pas vivre en Occident.


-Vous n'avez pas tort. J'y songe de plus en plus. L'été prochain je vais acheter une villa dans mon pays. J'en ai marre de rester ici. De toutes façons, plus rien ne me retient ici. Mes enfants sont tous casés. Ils ont eu de bons boulots.


-Et votre épouse?

-Elle veut rester ici. Vous savez, vivre dans ce pays n'est pas facile. C’est le règne de l'anonymat. À peine même si quelqu'un t'adresse la parole. Dans le métro, c'est le règne de l'anonymat. Même pas un regard, même pas un sourire. Je suis ici depuis trop longtemps. Je veux me faire plaisir pour mes vieux jours.


-Vous n'avez pas tort. Mais l'Afrique déçoit beaucoup aussi.


-Oui. Tous ces vieux qui ne veulent pas partir. Qui bloquent l'évolution des jeunes et veulent tous modifier les constitutions de leurs pays. C'est pourquoi nous comptons sur des gens comme vous.


-Merci. Je ne vous oublierai pas.

Je suis arrêté devant un feu rouge. Quelques fois ce sont les moments aimés par un chauffeur de taxi. En fait, pas seulement  un chauffeur de taxi. Tous les chauffeurs qui roulent et qui ne sont pas pressés. Même si je reconnais que le chauffeur de taxi l’aime parce qu’il augmente sa course. Cette nuit, je n’ai pas bien dormi. D’abord je suis rentré tard, mais celle qui fait office de ma femme devant l’État n’était pas là. Ça m’a comme rendu un peu jaloux. Même si je sais qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut, comme je fais ce que je veux. Mais tout de même... Je préfère la trouver à la maison lorsque je rentre. Il était deux heures du matin. J’avais eu une course un peu chargée. Des Japonais qui m’avaient demandé de les accompagner au Mont Saint Michel. Je crois que lorsqu’ils me l’avaient demandé, ils ne savaient pas où on allait. C’est assez loin de Paris, mais ils m’ont bien payé. Donc quand je suis rentré, je suis allé à pas aphones, voir dans sa chambre. Elle n’y était pas. Depuis combien de temps elle le fait ?

Je n’ai pas bien dormi, parce que j’étais impatient de la voir rentrer. Elle est rentrée vers quatre heures du matin, les chaussures aux pieds. Elle avait posé une perruque bizarre sur sa tête. Ses cheveux ressemblaient à je ne sais quoi. Ce n’était pas moche, mais en 25 ans de mariage, je n’avais jamais vu cela. J’espère qu’elle n’était pas allée à une réunion de sorcières.

Je somnolai, malgré moi, quelques secondes devant ce feu rouge. J’étais juste à côté d’un bus. Il y avait là un arrêt. Je vis une fille sortir. Une Noire. Une africaine je suppose, car même si il y a beaucoup de Noirs ici à Paris, ils ne sont pas tous africains. En plus un Noir-africain est très distinguable d’un autre Noir. Je voyais donc cette fille africaine. Elle était d’un noir assez particulier. Elle avait porté un collant avec une jupe dessus. Un top noir et une veste noire et blanc en maille recouvraient le buste. Elle avait un derrière très impressionnant. Une poitrine, de véritables airbag. Elle me plut. Je la trouvais très brute. Et je me dis que celle-là, je pourrais la retravailler. Elle me fit un peu sourire. C’était l’été. Le pollen était dans l’air. Je me mis à éternuer et au moment où je me courbais pour chercher un mouchoir, je vis que ma belle brute avait endossé des chaussures qu’elle était obligée de piétiner, parce que cela devait lui faire atrocement mal. Elle marchait tout en lisant le bout de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle cherchait probablement une adresse. A force de la regarder, je me mis à rêvasser. J’entendis un klaxon venant de je ne sais où. Pif le bus était déjà loin. Je dus démarrer pour éviter le désordre.

Ma cliente assise à l’arrière semblait me contempler.

Après quelques embouteillages, je l’ai déposée à son hôtel et je suis vite reparti. Elle m’a donné 50 euros.

En démarrant mon taxi, j’ai aperçu, au coin de l’autel, une jeune dame. Une Noire. Avec deux jumeaux blonds. Elle était tellement affectueuse avec eux qu’elle m’arracha deux larmes. Je pense qu’elle était nounou ou quelque chose comme ça.

10 mars 2015

Aujourd’hui j’ai rencontré un ancien tirailleur. Un Sénégalais. Il était plein de médailles. Il n’était pas seul. Il était avec sa belle. Une belle dame d’environ 80 ans pleine de médailles elle aussi, mais des médailles en or. Je les ai envié. Parfois, j’aimerais être comme eux. Avec mon épouse.

   2 mai 2015

À la réincarnation.

Si l’on me demandait aujourd’hui ce que je voudrais faire comme métier, je sauterais sur l’occasion : Homme politique. J’adore ce métier. Non seulement tu gagnes ta vie, mais aussi tu mens pour vivre. Un jour j’ai pris un homme politique. Il est resté avec moi huit heures du temps. Je ne vous parle pas de ma recette de ce jour-là. J’aurais pu dormir un mois. Sans compter le pourboire. J’étais aux anges. À vrai dire, c’est lui qui m’a vraiment donné le goût de faire de la politique dans  une prochaine vie. Il m’a dit que même son téléphone était payé par son parti politique. En dehors de cet homme politique français, il y a tous ces hommes politiques africains qui viennent et qui repartent. Ils te louent pour tout le temps de leur séjour. Avec ceux là, tu dors sur l'argent. Des grands dépensiers. Même si je me réjouis de gagner autant d’argent, je pense tout de même à la misère de notre peuple.

 

 

À suivre, le mois Prochain 

 

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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HAUT LE CŒUR, Nouvelle du mois

Publié le par Nathasha Pemba

Elle pouvait se montrer entreprenante ou manipulatrice, gentille ou méchante. Cela dépendait des lieux et des circonstances. De notre relation, je ne savais qu’une seule chose : elle était ma tante. Du côté de mon père ou de ma mère ? Elle m’avait dit que cela importait peu. Du jour au lendemain, j’ai cessé de lui poser des questions. J’avais décidé de la suivre dans ses affaires. Lorsqu’elles fleurissaient, c’était le bonheur. Lorsque nous passions par des moments de sécheresse, elle me maudissait. Il fallait, dès ce moment-là que je trouve un moyen de ramener un peu d’argent à la maison. Elle disait alors qu’elle devenait vieille, que c’était à mon tour de la nourrir. J’ai été tour à tour mendiant, enfant de la rue ou aveugle. Quelques fois, j’aidais des femmes du marché à porter leur panier de provisions. Un jour, je me suis enfui avec le panier d’une tantine. Ce jour-là, elle m’a embrassé et m’a prise dans ses bras. Elle savait que les câlins étaient ma faiblesse. Je vivais toujours comme une personne qui était en manque perpétuel. J’étais un frustré de grands chemins. J’avais un besoin permanent d’affection. Pour attirer son attention, j’étais même capable de tuer.

Un soir, elle est rentrée toute heureuse à la maison.

-Nous allons changer de résidence. Il faut que nous nous rapprochions du centre ville. Vivre ici à Patra nous éloigne de la ville.

-Où irons-nous ma tante ?

-Fais-moi confiance neveu. Nous allons chasser la faim. Pourquoi nous devons souffrir et observer les autres faire comme si de rien n’était. Nous allons récupérer ce que les gens nous doivent.

-Ok Tante.

Tout commença ce jour-là. Nous n’emportâmes que nos deux traditionnels sacs de voyage. Personne ne savait d’où nous venions. Elle seule savait où nous allions. Au jour le jour, je la vis ramener des tôles d’Alu Congo, aidée par un pousse-pousseur super gentil qui partagea quelques fois son lit. Quelques semaines plus tard, elle est venue avec les énormes casseroles en aluminium. Toujours en provenance d’Alu Congo. Profitant de notre proximité avec la société Sidetra, elle séduisit un constructeur des maisons en planches. Ce dernier l’aida à bâtir une résidence digne d’une reine de Dibodo. Notre nouvelle résidence.

Avec les tôles, on recouvrit le toit. De ce qui restait, on construisit, au fond de ce terrain anarchiquement occupé, une espèce de hutte rectangulaire. À l’intérieur de cette hutte, elle disposa un lit mesurant 1m, 90. Un oreiller de couleur rouge. Trois pierres servant de foyer plus une grande casserole posée dessus. À l’extérieur, une douche en tôle et des latrines en tôles.

-Ngosso ! Ne mets jamais tes pieds dans cette pièce sans mon autorisation. C’est mon sanctuaire.

-Oui ma tante.

-D’ailleurs, j’ai décidé de t’inscrire à l’école Saint-Pierre. On m’a dit qu’il y a une école spéciale qui peut encadrer des enfants en retard comme toi.

J’étais triste d’aller à l’école. Je n’étais pas très content au fond de moi. Elle allait me manquer. Mais comme elle avait décidé, je n’avais pas le choix. Je ne voulais pas qu’elle me renie. Elle était la seule personne dont je pouvais me targuer de posséder un souvenir. Je l’ai considérée, définitivement, comme ma seule famille.

Deux jours plus tard, je suis allé à l’école.

Dès que j’ai regardé la maitresse, madame Tchitembo Émilienne, j’ai compris que je pouvais lui faire confiance. Elle était jolie. De teint clair. Le rose lui allait bien. C’est le genre de femmes que j’aurais voulu avoir pour mère. À son contact, j’ai commencé à rêver d’une mère. Elle a été la première qui a réveillé mon coeur d’enfant. Si j’avais une tante, je devais bien avoir une mère quelque part, pensais-je ! J’ai eu d’autres maitresses, mais, avec madame Émilienne c’était différent. Elle me regardait avec un autre regard. Je ne savais si c’est cela qu’on appelait regard maternel. Je n’ai jamais eu de mère.

Notre première rencontre s’est déroulée dans son bureau où j’ai déboulé comme une pluie imprévisible. Ma tante m’avait donné un paquet d’argent et m’avait envoyé à l’école. Je ne savais pas d’où provenait cet argent. Quand je suis rentrée dans le bureau de Madame Émilienne, elle m’a proposé une chaise. J’ai hésité avant de m’asseoir. C’était la première fois qu’on me proposait une chaise. Elle a ôté ses lunettes et a porté une autre paire. Elle m’a demandé ce que je voulais. J’étais intimidé. Elle s’est levée de sa chaise et est venue boutonner ma chemise. Je m’étais mal boutonné je crois. Elle a pris mes deux mains, puis m’a demandé ce que je voulais, je lui ai tendu mon sachet avec le paquet d’argent. Sans la regarder, j’ai balbutié quelques mots.

-Ma tante m’a dit de venir à l’école. Elle dit que je suis trop grand pour rester à la maison.

-Quel est ton âge ?

-Je ne sais pas…

-Tes parents ?

-Je ne sais pas…

Elle m’a demandé de garder le sachet. Elle est retournée s’asseoir.

-Et pourquoi elle ne t’a accompagné, ta tante ?

-Je ne sais pas.

Elle m’a demandé d’ouvrir mon sachet et de compter l’argent qui s’y trouvait. Je ne savais pas comment elle avait su que je savais compter. J’ai compté. C’était cent mille francs CFA. Elle m’a dit que  c’était trop pour l’école.

-L’assurance, c’est 250 francs. Mais tu ne vas pas payer. Je vais le faire pour toi. Par contre, il te faudra une tenue, quelques cahiers, et un livre du CP.

Je n’ai rien compris.

-Reviens demain avec ta tante. Dis-lui que la maitresse Emilienne veut la voir.

Je savais, au fond de mon cœur, que c’était impossible. C’était perdu d’avance. La réalité était que ma tante décidait de voir les gens quand elle voulait. Et, manifestement, les gens de l’école ne l’intéressaient pas. Sinon, elle ne m’aurait pas envoyé seul.

Après la maitresse, je suis allé traîner au marché avec mes copains mendiants. J’avais caché le sachet d’argent sous ma chemise. Le soir quand je suis arrivé à la maison, j’ai vu que nous avions désormais l’électricité et de l’eau. C’était une surprise de taille. Une pancarte surplombait la maison. HAUT LE CŒUR. Tel était ce qui était marqué dessus. J’avais décidé de ne poser aucune question à ma tante.

 Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle s’est mise à sourire.

-Ngosso, nous allons devenir très riche.

Elle ne m’a posé aucune question sur ma journée à l’école. Nous avons mangé, puis je suis allé au lit. Je trouvais qu’en quelques jours ma tante avait changé. L’argent l’avait transformée et elle semblait tout le temps préoccupée. Elle portait une énorme Bazin de couleur verte avec des hauts talons vertigineux. J’ai refusé de la regarder. J’étais triste.

 

Le lendemain matin, je me suis réveillé très tôt.

J’ai remis ma tenue de la veille. Je me suis présenté dans le bureau de la maitresse Émilienne.

-Bonjour mon ami

-Bonjour la maitresse Émilienne.

-Ça va ? Tu as bien dormi ? Où est ta tante ?

-Elle ne viendra pas.

Elle m’a présenté la même chaise. Elle m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assis.

Quelques minutes plus tard, elle m’a demandé si j’avais déjà mangé, j’ai bougé la tête. Elle a ri. Elle m’a demandé de lui répondre par oui ou non.

-Je n’ai pas faim, lui ai-je dit.

-Ok. Tu vas m’accompagner dans ma classe. Tu vas t’asseoir juste au fond et ne rien dire. Après les cours, je t’accompagne au marché pour que tu achètes tes fournitures scolaires ainsi que ton uniforme. Demain tu commences les cours. Je te suivrai personnellement, en dehors des cours communs. Tu as accumulé beaucoup de retard.

Elle dit ça avec une grande délicatesse. J’étais époustouflé.

-Merci la maitresse.

C’est de cette manière que la maitresse Émilienne est rentrée dans ma vie. J’ai pensé dans ma tête qu’elle pourrait m’aimer comme son fils. À midi, nous avons longé la route de l’église Saint-Pierre. Nous avons dépassé le pont. A quelques mètres de là, des tailleurs installés vendaient des uniformes scolaires. Nous avons acheté mon uniforme bleu kaki à 3000 francs. Nous avons continué plus loin, à la librairie de sept chemins, juste au rond-point Lumumba. Là, nous avons acheté un sac, des stylos des livres et des cahiers. Le tout à 15000 francs. Sur le chemin du retour, elle m’a demandé :

-Ngosso, combien te reste-t-il ?

-82 000, lui ai-je répondu.

-Bravo. Tu es fort en calcul. Demain, tu reviens à la même heure que ce matin. Tu commences les cours.

C’est de cette manière que j’ai commencé l’école dans ma vie.

Quand je repense encore à cette période de mon enfance, je me rends compte que dans la vie, la personne qui vous aide ce n’est pas forcément un membre de votre famille. Je suis assis dans cette belle voiture, mes enfants assis à l’arrière, je ne cesse de penser à ce qu’a été ma vie. Je n’ai plus de nouvelles de la maitresse Émilienne. Après ma tante, c’est la deuxième femme de ma vie que j’ai perdue. Quand j’ai eu mon bac, je suis allée voir la maitresse pour lui dire que grâce à ses efforts, j’allais pouvoir enfin aller à l’université, elle m’avait béni et avoué qu’elle souffrait d’un cancer de l’utérus et que ses jours étaient désormais comptés. J’avais pleuré comme un gamin dans ses bras. C’est la première femme qui a vu mes larmes. Elle s’en est allée avec. Depuis je n’ai plus jamais pleuré. Ma tante, par contre, je l’ai revue, il y a quelques semaines. Elle m’a raconté comment la police avait fait irruption dans notre maison de Sidetra, brûlant tout sur son passage. Avec le temps j’avais fini par apprendre que ma tante, en réalité, n’était pas ma tante. J’étais un enfant volé dans un hôpital à Bertoua au Cameroun. Ayant perdu son enfant, elle avait fait une dépression et m’avait volé. Elle avait donc traversé la frontière jusqu’à Pokola et Ouesso. Elle était arrivée à Brazzaville, puis avait voyagé jusqu’à Pointe-Noire avec moi. HAUT LE COEUR, était en réalité son nouveau business. Elle avait rencontré un gourou qui lui avait dit qu’ils pouvaient, tous les deux faire des affaires. Donner de l’espoir aux femmes qui ne pouvaient tomber enceinte. Sachant que beaucoup de femmes rêvaient d’avoir des enfants, ils avaient ciblé leur catégorie. C’est ainsi qu’elle s’était enrichie. Son gourou concoctait un produit chimique qu’il faisait avaler à ces femmes durant trois mois. Leurs ventres s’enflaient, leurs menstrues cessaient de couler, elles avaient des nausées tout le temps. Bref, elles avaient tous les symptômes des femmes enceintes. Au début, ces femmes venaient accoucher là chez nous. Le Gourou leur faisait avaler des tonnes de drogues pour qu’elles perdent connaissance. Et à la fin, elles se réveillaient leur bébé dans le bras, ne se souvenant plus de rien. Le gourou travaillait avec des sages femmes qui volaient des bébés dans les hôpitaux. C’était un business qui payait très bien.

Après la classe de sixième, ma tante m’avait envoyé en pension et m’avait confié à un tonton qu’elle disait être son ami. C'est lui qui, bien plus tard, avait fini par m'avouer que j'étais un enfant volé. Je ne leur en voulais pas

Son business a duré environ treize ans jusqu’au jour où, Pampame, une femme colonelle est passée par là. Elle a tout subi jusqu’à la fin, mais a décidé d’aller accoucher en France. C’est le jour où tout a basculé. Ma tante a été mise en prison. Son gourou et ses sages femmes mystères se sont volatilisés. La police étant ce qu’elle est ici chez nous, ma tante est sortie six mois plus tard. Aux dernières nouvelles, je suis allée la voir, j’ai revu le même style de construction. Cette fois-ci ce n’est plus « HAUT LE CŒUR», c’est désormais « IL EST VIVANT ». Je ne sais pas ce que cela va donner.

Pour ma part, je suis devenu juge. Je suis marié et père de six enfants. Mon épouse est notaire. Nous nous aimons beaucoup. Je lui ai raconté toute mon histoire. Je ne peux pas dire que je ne suis pas heureux. L’ingratitude n’est pas mon fort. Quand j’ai rencontré mon épouse à la faculté de droit, j’ai tout de suite compris qu’une nouvelle ère s’ouvrait à moi et que j’avais le choix entre la choisir ou choisir de rester dans mon histoire pas excitante certes, mais mon histoire tout de même. J’entrais en première année. Elle était en doctorat de droit, et malgré cela, j’étais son aîné, parce que j’ai cumulé du retard. En réalité, quand je suis arrivé au CP, j’avais 12 ans. Elle m’a parrainé et elle m’a aidé à valider mes sessions sans difficulté. Je suis entré à l’école de magistrature de Bordeaux. Elle y était avec moi de temps en temps, parce qu’elle faisait son doctorat à Brazzaville. Elle est la première femme que j’ai connue. Je n’ai pas eu d’histoires avec d’autres femmes. J’ai toujours eu peur de souffrir. Nous venons de deux mondes différents. Elle est la fille d’un grand avocat. Moi ? Je suis juste moi. Ngosso sans famille et sans prénom. Elle m’a enseigné l’amour du travail et le respect de tous les êtres humains. Quand nous avons décidé de nous marier, son père ne m’a pas caché qu’il espérait pour sa fille un garçon de grande famille comme elle.

-Je pense que tu aimeras profondément ma fille, m’a-t-il dit.

L’amour. C’est ce qui comptait finalement pour lui. Rien d’autre. Malgré l’énormité de nos charges, nous essayons de donner de la place à notre vie de couple, d’aimer nos enfants. L’aînée, Mathilde a aujourd’hui 21 ans. Elle prépare son entrée dans une école doctorale. Elle avait eu son bac à seize ans. Rien à dire. Futée comme sa mère.

Ce matin, en sortant de la maison, mon épouse m’a dit qu’elle avait retrouvé ma vraie famille biologique. Ma mère avait perdu la joie de vivre depuis qu’on m’avait volé, parce que j’étais un enfant de la souffrance et de la misère, un enfant qu’elle a toujours voulu et cherché et qu’elle avait eu du mal à trouver. Avant et après moi, elle n’a pas eu d’enfants. Après cette tragédie, elle avait demandé à mon père de faire des enfants hors lit. Des enfants qu’elle avait élevés. Deux frères et deux sœurs. Je n’avais donc pas de nom. Mes parents n’avaient pas eu le temps de me donner un nom. Je suppose qu’ils en avaient gardé un dans leur cœur. Une mère n’oublie pas ça. J’ai hâte de prendre mon billet d’avion et d’aller leur rendre visite. Ils vivent désormais à N’Gaoundéré, dans le nord du Cameroun. La première chose que je demanderai à ma mère, ce sera mon prénom. Je sais qu’elle ne l’a pas oublié. Peut-être, finalement, qu’elle ressuscitera mes larmes.

 

Nathasha Pemba

 

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Nouvelle du mois: Ils croyaient leur gloire éternelle...

Publié le par Nathasha Pemba

Les enfants avaient crié. Les grands sont sortis de leurs maisons. Cela n’avait rien de surprenant. C’est le contraire qui aurait étonné car dans ce pays, chaque rétablissement ou retour de l’électricité est une occasion de fête. Chaque victoire sportive est une occasion de sauter de joie et de crier. Pour une fois, les chauffeurs de taxis laissaient les clients sortir leur tête ou simplement leur corps à travers les fenêtres. C’était la joie.

Je me trouvais chez mon Cousin. Le ministre des hydrocarbures. Depuis qu’il avait été nommé, il avait renié les membres de son parti d’origine. Il ne jurait plus que par le président, notamment lorsque celui-ci lui avait dit que son fils héritier du trône ne se séparerait jamais des ministres de son père. C’était un pacte. Lorsque j’ai entendu ce cri, par réflexe habituel, j’ai voulu savoir de quoi il était question. Il m’a retenu sur mon fauteuil.

-Oh ! dit-il en me rassurant. Tu vois les bas-fonds qui ne sont pas loin de chez moi, soit le courant est revenu, soit l’eau. Tu ne peux pas le savoir. Ici chez moi la société d’électricité ne coupe jamais le courant.

-Ah oui ! Vous avez peut-être raison, Excellence.

-Oh ! Tu sais. Tous les matins, à force de voir ces pauvres et ces maisons en planche autour de moi, j’ai commencé à avoir de la migraine. J’ai donc racheté toutes les maisons des environs pour étendre mon palais. Et puis, j’ai construit ce mur. Si haut. Pour ne pas voir la misère.

Je ne sais pas pourquoi, mais cet homme me faisait simplement pitié. Depuis qu’il était devenu ministre, j’avais décidé de ne jamais mettre mes pieds chez lui. Pourtant, ce matin-là, en sortant ma voiture du garage, mon gardien m’a dit qu’il y avait le véhicule de l’escadron de la mort qui m’attendait dehors. Ils m’ont embarqué et je me suis retrouvé chez mon cousin. Il voulait me voir. Il manquait des manières. Il m’a dit que s’il avait agi dans les règles, je ne serais pas venu. Il avait constaté que, moi, petit enseignant d’université, je le narguais. Ce quartier qu’il appelait les bas-fonds était celui-là qui nous avait nourris, où nous jouions, à l’époque, au foot, pieds nus, avec nos ballons de chiffons. C’était tellement honteux surtout quand il fallait se souvenir qu’il était, lui, le député de ce bas-fond. Il se faisait appeler honorable, alors qu’il était, en général et selon ses actes, un déshonorable. C’était bien triste, et dire qu’on devait encore supporter cette mouvance de destructeurs et de démagogues dans le pays.

Les cris ont duré plus que de coutume. Environ une heure. C’était inhabituel. Peut-être une insurrection. Le ministre a paniqué. Il a fait huit tours aux toilettes. Il est revenu s’asseoir.

-Tu sais Cousin. On est cousins. Et cela personne ne pourra le changer. Je ne veux plus que tu continues à me narguer. Je suis ton frère.

-Oh Couz ! Je ne te nargue pas. Tu sais. J’ai beaucoup de travail à l’université en ce moment. Les mémoires, les thèses. Ce n’est pas évident. Et puis ta belle-sœur qui m’aidait auparavant n’est pas là en ce moment.

-Ah ! Bon ! Et où se trouve-t-elle ?

-Elle est à Dakar pour une formation.

-Elle est déjà bétologue. Elle cherche quoi encore !

J’ai souri en écoutant le mot « bétologue ». Mon cousin savait que ma femme était diabétologue. Mais en privée, c’était une façon de se moquer de son chef, le Chef de l’État, qui n’avait jamais su prononcer diabétologue. Il disait toujours diabletologue. Et un jour, un des proches du Chef lui avait dit que c’était simple de faire bétologue. Que ça se disait aussi. Il avait donc adopté le néologisme qui sonnait tellement drôle aux oreilles.

Le chef de l’État n’a jamais apprécié mon épouse. « Trop arrogante », dit-il souvent. « Et même hautaine » disait-il aussi. En réalité, ils avaient grandi dans la même ruelle. Et à l’époque de l’indépendance, le papa de  ma Micheline était ministre. Et soi-disant… Soi-disant qu’elle était arrogante. Que son père ne voulait pas les voir avec les jeunes du quartier. Et puisque ma Micheline se prenait pour Marie-Curie, qu’elle ne les saluait pas et qu’elle les regardait de haut, le futur Chef d’État avait finalement décrété qu’elle était laide. J’ai tellement ri quand j’ai appris toute cette histoire. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que son orgueil de mâle avait été touché, et qu’en devenant président, il s’était imaginé que toutes les femmes tomberaient à ses pieds. Il ne savait pas que les femmes, toutes les femmes, ne se définissaient pas sous les yeux d’un homme. C’était vraiment mal connaître ma Micheline. Il y a une race de femmes sur terre qui ne se courbe que par amour. Et même là ! Ces femmes de caractère. Ma Micheline l’incarne parfaitement. C’est une défaite de notre président.

Le téléphone de mon cousin s’est mis à sonner. Il s’est levé. Puis il a crié.

-Nooooooonnnn ! Ce n’est pas possible !!!

Il est revenu s’asseoir. Il a commencé à zapper les chaines de télévision. L’air déçu et distrait. Traumatisé pour sûr. Il s’est levé, est allé aux toilettes. Il est revenu s’asseoir et a bu un verre de whisky d’un trait. Il s’est déplacé vers la chaîne musicale. C’est curieux, malgré l’arrivée des cd, il avait toujours gardé son tourne-disque. Il a sorti un disque d’or de Tabu Ley. Il s’est mis à danser seul la rumba congolaise. Il a dansé environ dix minutes. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui était arrivé. Assurément pas une bonne nouvelle. Il m’aurait sauté au cou. Mais que se passait-il donc ?

Mon cousin est revenu s’asseoir devant moi. Il a voulu prendre un autre verre. Je l’en ai empêché. Je ne pouvais pas le voir se détruire en ma présence comme cela. J’ai pris son verre.

-Dis-moi, Cousin, que se passe-t-il ?

Il a laissé couler une larme. Puis une deuxième. Puis un torrent. Je l’ai pris dans mes bras.

-Le chef de l’État vient de mourir.

- ????

-Oui. Il est mort lors d’une embuscade.

Il avait voulu se rapprocher des populations, donc il était descendu dans un maquis pour aller manger du poisson braisé. Un jeune est d’abord arrivé avec une lance-pierre. Ensuite un groupe. La police n’a pas su les neutraliser. Tout le monde a décampé, laissant là, le président à son triste sort. Les jeunes l’ont cueilli comme un oiseau. Il est mort sur place.

Ce n’était pas le moment de poser des questions. D’ailleurs après 50 ans de règne, et de règne clanisme, nous désirions tous son départ. Cette mort venait de nous délivrer. En mars dernier, il avait fêté ses 50 ans de règne avec faste, alors qu’une partie de pays était chaque jour exterminée. Il s’était cru indéboulonnable. Beaucoup souhaitaient une mort naturelle, mais là il était mort par l’épée parce qu’il tuait par l’épée. On disait que tout en lui était devenu artificiel, même le sexe et les cils. Il s’était tout fait remplacer pour durer toujours. Très arrogant à l’égard du peuple et de ses collaborateurs, il se laissait consoler dans l’idée qu’il était un fin politique. Le m’as-tu vu était le moteur de son règne. Il avait le statut de Dieu. Pourtant, au niveau moral, personne ne pouvait le prendre pour une référence. Il inventé le crime de lèse-majesté à sa famille, à ses biens et même à ses idées. Il faisait l’objet du culte de la personnalité dans un pays dit démocratique.

Avec sa famille, il s’est servi dans les caisses de l’État. Ses enfants et ses amis sont devenus les businessmen de la nation. Ils accaparent toutes les terres et privent la population du droit de propriété. Le fameux slogan « Tout pour le peuple, rien que pour le peuple » était devenu « Tout pour le pouvoir, rien pour le peuple ». C’est à partir de ce moment que j’ai rompu avec la plupart de mes amis. Rompu, parce que j’avais décidé d’être honnête. Ce que m’a reproché mon cousin qui disait que tout le monde me traitait d’arrogant. On avait commencé à m’appeler « le petit professeur d’université ». Pour m’humilier probablement. Nos relations étaient devenues toxiques, faites d’hypocrisie profonde. J’ai décidé de couper avec tous. Mais il m’arrivait de rencontrer mon cousin lors des décès de famille où j’étais le plus souvent dans un coin, jouant au scrabble et lui, toujours dans un salon spécial aménagé à son intention, avec gardes et gendarmes. Il distribuait alors des billets de banque à ses courtisans du moment. Mon tout dernier souvenir remontait au décès de sa maman, donc de ma tante. Le président de la République était venu en personne soutenir la famille. Il avait fait montre d’une simplicité qui avait étonné les gens. Les élections n’étant pas loin, il était déjà en campagne. Il s’était assis sur la natte avec deux de mes cousines. L’image était belle, mais stratégique. J’avais ri en le voyant ainsi. Ce soir-là, la ruelle de la maison de ma tante était devenue une petite caserne. Des bandits ? Oui. Genre ALI BABA et les quarante voleurs.

Mon cousin s’est excusé pour aller prendre un bain. Il m’a dit que cela lui ferait un grand bien, parce que c’était le jour le plus triste de sa vie. Moi qui croyais que c’était le jour de la mort de sa mère. Je ne le reconnaissais plus. Mon cousin et moi avions grandi dans le même enclos. Proches, nous avons eu notre bac ensemble. Nous sommes allés à l’université ensemble. Il a choisi d’étudier le Droit, droit malheureusement qu’il a choisi de violer en entrant dans la politique. Moi, j’ai opté pour la philosophie. C’est donc de cette façon que, ayant vécu plusieurs années ensemble au campus, nos liens se sont soudés. Nous sommes comme deux frères. Lorsque le parti au pouvoir est passé pour le recrutement à l’université, j’ai vu comment ses yeux brillaient. Il a choisi de partir. Moi, j’ai choisi de rester. Ce n’est pas que je n’aimais pas la politique. Non, je ne voulais pas sacrifier mes valeurs.  Il y a des moments dans la vie où on n'est obligé de faire le tri. Le bon tri. L’appel s’est fait pressant. J’ai résisté. le cousin n’a pas eu le temps de faire sa maîtrise, mais avait déjà commencé à occuper des postes au sein du parti avec un salaire mirobolant à l’époque.  Après ma maîtrise, j’ai voyagé en France pour faire d’abord mon DEA puis ma thèse de doctorat. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon épouse. Elle était interne à la Pitié Salpêtrière. Nos trois enfants y sont nés. Puis le temps de sa spécialité et de la fin de ma thèse, nous avons décidé de rentrer au pays. À notre arrivée, nous avons remarqué que la politique était devenue la planche de salut de tous ceux de notre génération. Nous avons résisté. Et Dieu seul sait comment nous avons dû trimer pour obtenir des postes.

-Tu penses que cette veste fera l’affaire ?

C’était le Cousin qui me montrait une veste noire.

-Oui. Elle est noire. Et c’est un intemporel.

Il l’a mise au-dessus de son marcel. J’ai compris qu’il était vraiment traumatisé.

-Dis Cousin, tu as oublié de mettre une chemise.

-Ça va aller, Cousin. J’ai chaud. Très chaud.

-Et dans ce cas, pourquoi ne pas mettre une chemise ?

-Tu poses trop de questions, Cousin. On y va ?

-Où ça ?

-À la résidence du fils de l’ancien chef de l’État.

-Faire quoi ?

-Tu verras. Je ne peux pas conduire… Je veux que tu m’accompagnes.

Là il m’a épaté. Il n’a jamais conduit sauf dans des occasions très rares. Et commencer à appeler le président ancien chef de l’État me parut tellement prématuré. On aurait dit qu’il attendait cette mort depuis toujours.

-Et ton chauffeur ? Ou bien ton épouse ?

-Acceptes-tu, oui ou non, de me conduire ?

-Oui, c’est si important que cela.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, Monsieur le Ministre et moi dans ma vieille Renault espace verte. Pour la première fois, je devais découvrir à quoi ressemblait le palais du Fils. Nous bifurquâmes à travers plusieurs avenues jusqu’à l’arrivée, découvrant une rue envahie par une population en liesse.

C’était une immense maison. Du portail aux poignets des portes, tout était en or. Des lions en or avec un regard perçant. Une richesse si insolente qu’elle n’avait aucune de valeur à côté d’un peuple qui vivait en dessous d’un dollar par jour. À l’intérieur même de ce palais, il y avait plusieurs barrages. Au dernier, un policier nous a autorisé le passage. Un Trois étoiles. En sortant de la voiture, mon frère, disons mon cousin, ôta sa veste et ses chaussures. En marcel et pieds nus, il courut se jeter aux pieds du Fils de notre chef de l’État. Telle Marie-Madeleine aux pieds du Maître, il pleura de toutes ses forces et de toutes ces larmes. Je n’ai pas pu sortir de la voiture. J’étais très étonné. Je n’avais jamais vu ça. Je pense que la dictature de l’ambition avait eu raison de mon cousin. Je ne parvenais pas à bouger. Sa veste sur le siège du passager. Monsieur trois étoiles est passé devant moi et m’a invité à rejoindre les employés qui étaient assis, dans un coin, l’air penaud. Tandis qu’en face d’eux j’ai vu des Ministres et autres autorités politico-administratives le regard pensif. Je ne pouvais que les déplorer car ils avaient l’air abattu.

Me retournant vers Monsieur Trois étoiles, je l’ai regardé. Et je lui ai dit que je devais aller chercher la femme du Ministre parce que leur chauffeur était malade. Lui tendant la veste et les chaussures du Cousin, j’ai démarré mon auto. Je suis parti. À peine le portail passé, j’ai entendu des tirs d’armes chez le Fils. Je n’ai pas voulu me retourner. Ce que je sais c’est que dans la famille présidentielle, il n’y avait pas que le Fils. Il était Fils unique certes, mais il y avait aussi les autres membres de la famille. Et pour un président qui s’était comporté comme un roi ou chef de clan, le pouvoir devait revenir aux neveux. Sans oublier l’état major politique qui devait certainement aussi revendiquer son droit…

 

Nathasha Pemba

 

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L'improbable fraternité. Nouvelle.

Publié le par Nathasha Pemba

Nous nous tenons toutes les deux sur la rampe de l’escalator quand nous descendons. Devant le vendeur des glaces sur la place Laurier, se tient un homme. Il nous guette. Il pose sa main sur son front comme pour se protéger du soleil. Son autre main tient un sac en plastique. Il a un sac posé sur le dos. Il nous regarde. Il ne fait pas chaud. Il n’y a pas de soleil que les filtres de la toiture ne laissent nous envahir. Il fait bon vivre ici. On se croirait dans une autre ville. Je me dis qu’il utilise simultanément sa main et son front pour nous identifier. Personnellement, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu. Je suis arrivée il y a une semaine ici. À Québec. J’ai dormi sept jours d’affilée. Pour me remettre du décalage horaire. Enfin je n’ai pas dormi, dirais-je. J’ai vécu entre mon lit, les toilettes et la salle de bain durant sept jours. Et la salle à manger aussi.

Lorsque nous sommes devant lui, il s’approche de nous. Il approche son visage de celui de Lénaelle. Probablement pour l’embrasser. C’est curieux ! Il a la physionomie des gens qui aiment les bisous. Dans le quartier où j’ai grandi, il y en avait un comme cela. Pendant longtemps nous l’avions surnommé « tonton Bisard ». À son insu bien sûr. Je connais ce genre de personnes et je refuse de me laisser embrasser gratuitement comme ça. Je sors rapidement ma main de la poche de ma veste. Et j’attends qu’il finisse avec Lénaelle. Si c’est son ami, je ne veux pas lui donner de mauvaises habitudes. Je ne pense pas que ce soit son petit-ami. Il est trop âgé

Quand il s’est approché de moi, je lui ai rapidement tendu la main. Probablement gêné, il n’a pas hésité à me dire :

-Y a-t-il des jeunes et jolies dames qui n’aiment pas les bisous ici ?

Je n’ai pas répondu. Vilaine blague. Relou et chelou. J’ai imposé la main. Il l’a prise dans ses mains. A voulu la porter vers sa bouche pour me faire un baisemain comme à l’époque de Louis XIV. J’ai retiré ma main. Et là, faussement outrée, je lui ai dit que la salutation viendrait la prochaine fois.

-Pas mal, dit-il en souriant.

Je m’éloigne d’eux. Je vais m’asseoir chez le vendeur des glaces. Lénaelle me fusille du regard. Elle me connaît un peu. Elle sait que je ne suis pas facile.

Ce matin Lénaelle a entrepris de me faire visiter les lieux des shoppings à coût pas très élevés. Nous sommes assez chargées. Manteaux doudounes, bottes, écharpes, pull, jeans, collant. Il faut se préparer pour l’hiver à venir. Le bon monsieur n’a pas pris la peine de nous proposer son aide. Pourtant il nous a imposé sa présence. Je suis assise. Je commande une glace chocolat menthe. Je vois qu’ils discutent. Vu la mine gaie de mon amie, je me dis qu’ils doivent bien se connaître. Elle gesticule. Elle rit. Elle sort des « Ooooh » et des « Aaaah ». Sa bouche change de forme à tout moment.

Il est en bleu blanc rouge. Il tient désormais son sac à dos à la main. Le frappe légèrement sur son genou droit. Un signe de timidité, disait ma mère. Quand tu vois un homme multiplier des gestes incompréhensibles et sans intérêt, cela signifie qu’il a peur de rater son coup. Qu’il est timide. Un homme trop gentil. Non.

Environ une heure plus tard, mon amie vient me rejoindre.

-C’est qui cet homme ?

Elle éclate de rire. Elle me paraît comme transportée dans un autre monde. Emportée par une exultation surnaturelle. Je ne comprends rien. Je n’ai rien vu venir. Bon je sais que cela ne peut être son ami. Ce n’est pas son genre, sauf si en quittant le pays, elle a changé de genre. Devant mon regard étonné, elle est prise d’un fou rire dont les enjeux dépassent vraisemblablement mon entendement. J’attends qu’elle se calme. Il a fallu encore vingt minutes. Elle a des larmes aux yeux. Des larmes de fou rire bien sûr. Elle se calme. Je fournis un effort pour ne pas paraître comme une idiote devant elle. La connaissant, elle peut encore éclater de rire. C’est comme si je savais. En moins d’une minute, elle sursaute. Elle crie : « les toilettes !!! ». Je regarde autour de nous. Les gens passent. Repassent. Et passent encore. Dans cette foulée humaine, chacun est visible, mais anonyme. Elle a empoigné ma jupe avec sa main les jambes jointes.

-S’il te plaît, je vais faire dans mes vêtements Je n’en peux plus. Les toilettes !!!!

Je ne réponds pas. Je prends ses affaires et je la laisse partir.

En sortant des toilettes, je fais attention à ne pas la faire rire, parce que je veux qu’elle me parle de cet homme.

-C’est un Africain. Je suppose.

-Ça se voit que c’est un Africain, dis donc !

-Non. Mademoiselle, je suis désolée. Tous les Noirs ne sont pas des Africains.

-Ok. Tu as raison.

-Parle-moi de lui.

-Un vieux avec qui j’aime discuter. À chaque fois qu’il me voit, il vient toujours me demander mon CV.

-Ah ! Mais j’ai de la chance, alors ! Il pourra me trouver du travail. Sauf s’il est un tyran des bisous.

-Cela m’étonnerait parce que je ne pense pas qu’il travaille lui-même.

Nous éclatons de rire. Cette fois-ci nous prenons la peine de ne pas trop rire.

-C’est quoi son nom ?

-Je n’en sais rien.

Désormais j’ai un appartement. C’est rassurant et cela est le signe de mon indépendance. J’ai passé un mois chez Lénaelle. Elle travaille dans une grande boîte ici. Elle gagne très bien sa vie. Sa maison est composée de quatre chambres, deux salles de bain. Résidence sécurisée. Elle vit seule. Je suis partie de chez elle parce qu’elle a refusé que je participe aux charges et au loyer. Je suis partie un matin. Elle était au boulot. Le soir, en rentrant, elle m’a téléphoné en riant.

-Rien ne m’étonne en fait. Chaque soir, en rentrant, j’avais peur de ne pas te trouver.

Rien n’a changé. Elle vient chez moi tous les week-ends. Elle ne repart que le lundi matin. Et moi aussi je le fais souvent. D'ailleurs j'ai toujours une clé de sa maison. Mais au moins nous sommes chacune chez elle. Lorsque je lui parle de la juste distance, elle dit que j’exagère. Qu’elle ne me mettrait jamais dehors. Je ris dans mon cœur. Je sais qu'elle ne peut pas me mettre dehors. En réalité, le problème n’est pas de mettre quelqu’un dehors, mais de le mettre mal à l’aise en l’hébergeant. J’ai vu des gens héberger gentiment des gens et leur répéter tous les jours « le courant coûte cher. Éteins toujours » ou encore « l’eau coûte cher ». Des choses comme ça. Ce qui n’est pas du tout faux d’ailleurs. La vie coûte cher par ici. Mais ce n’est vraiment pas ce que j’ai envie d’entendre tous les jours. Alors, je préfère rester chez moi. Dormir jusqu’à midi. Et aller voir les gens. La juste distance.

Plusieurs semaines se sont écoulées. Je suis à l’épicerie. J’attends mon tour pour payer. J’entends une voix masculine.

-Ça va ?

Je me retourne. C’est le Monsieur aux bisous. Il approche son visage. Certainement pour plaquer sur l’une de mes joues, l’un de ses bisous dont il est désormais l’incarnation. Je me retourne très vite. J’ai décidé de l’ignorer. Je me demande pourquoi il n’embrasse pas les autres filles qui sont autour de nous. Je franchis la caisse. Je passe vite. J’ouvre la porte. Il est devant moi.

-As-tu un CV ?

Je ne réponds pas. Je continue. Il a compris qu’il ne doit pas insister.

Quelques mois plus tard… On se retrouve un jour dans un centre d’achat. Je suis avec une camarade de classe. On l’aperçoit. Il vient vers nous. Il sourit. Puis il se ravise. Je demande à ma camarade si elle le connaît. Elle m’explique qu’en fait, le type adore les personnes de sexe féminin. Ce qui ne m’étonne pas.

-Bah. C’est un dragueur.

-Ah bon ! Il veut…

-Oui.

Il a rasé les murs. Il a disparu.

Nous éclatons de rire. Je me dis que le CV est peut-être sa méthode d’aborder les filles. Ah ! Quelle histoire. Le type doit certainement se dire que toutes les femmes noires dans ce pays sont à la recherche d’un travail. Je souris. Je me demande combien de CV il doit conserver chez lui. Quand je pense qu’il doit être le père de quelqu’un quelque part dans l’univers !

Cela fait déjà plus d’une année que je vais travailler dans un musée. Ce soir en rentrant, je suis fatiguée. J’ai travaillé toute la journée. J’ai envie de me projeter dans les feux de signalisation pour qu’ils restent éternellement au vert du côté des piétons. Tout me paraît lent et long. Je n’ai pas envie de réfléchir. J’observe dans le vide l’inédit de cette soirée. Tout le monde est pressé. Un moment d’attention. J’aperçois un homme. Vêtu de bleu blanc rouge, un sachet en main. Je me dis que je vais l’ignorer. Je suis fatiguée. Pourtant dans mon éreintement, j’ai envie de réfléchir sur ce frère improbable qui court sur tout ce qui est Féminin et Noire. Je ne le définirais pas comme un panafricaniste. Non. C’est trop réducteur. Il est plus que cela. Toute personne à la peau noire l’attire. Je me suis toujours posée la question de savoir pourquoi ? Je n’ai jamais obtenu de réponse. Sauf dans mon imagination. Est-il un homme en profonde solitude ? La solitude tue. Nous l’ignorons souvent dans ce monde où nous avons choisi de courir même en dormant. Il y a des gens qui ne vivent que par leur travail. En dehors, c’est la catastrophe. Peut-être que faute de pleurer, l’improbable frère est obligé de forcer la fraternité. Il y a beaucoup d’hommes ici qui ont été mis dehors par leurs ex, traqués par la justice, ils vivent désormais dans la rue. La confiance leur a été volée. À travers l’idée du CV. Je ne vois pas comment cet homme qui pourrait avoir plus de 60 ans peut rechercher quelque chose qu’on a peur de nommer fraternité. Il le fait si mal que tout le monde le fuit. Personnellement il m’ennuie, mais j’ai envie de me dire que c’est une personne à aider. Peut-être prendre une journée entière et l’écouter. On ne peut pas s’accrocher ainsi à quelque chose qui ne fonctionne pas. Que se passe-t-il ? Bon j’arrête de faire la psy.

Le feu pour les pétons passe au vert. Je traverse. Je tombe juste devant lui. Obligée de le confronter. Il s’approche. Je lui dis en l’engueulant :

-Vous devez arrêter avec vos bisous. C’est du harcèlement !

Il se sent intimidé. Il reste dans son coin. Je suis un peu triste. Mais c’est une technique que j’utilise pour calmer les gens et leur faire prendre conscience qu’il y a des attitudes qui ne sont pas normales avec tout le monde. On ne force rien dans les sentiments. Le bus arrive. J’entre la première. Je m’assois. Il entre. Il vient s’asseoir juste à mes côtés. Il se tourne vers moi. Je range mes écouteurs dans le sac. Ça y est ! Je vais l’écouter. Je veux savoir ce qu’il attend de moi.

-Je suis Béninois !

Je suis étonnée. Je suis Béninoise aussi. Mais je ne le lui dis pas.

-Tu es Africaine ?

J’ai envie de rire. Mais je me retiens. Pour la première fois, il ne me parle pas de CV.

-Non. Je suis Haïtienne.

-Ok. Ce n’est pas grave. Nous sommes tous frères. Vous avez un beau sourire.

-Merci.

Puisqu’il est assis à mes côtés, je décide de l’observer à son insu. Il porte un pantalon Jeans bleu. Une chemise à carreaux, bleu blanc rouge. Feutre bleu sur le crâne. La monture de ses lunettes seule est différente. Elle est mauve. Il s’est mis à regarder droit devant lui. J’ai fermé les yeux. En les rouvrant, il n’était plus là. J’avais oublié que le frère improbable accostait toute fille africaine qu’il rencontrait sur son chemin. En me retournant, j’ai vu qu’il était assis à côté d’une fille noire. Il fait en sorte que la fille ne lui pose aucune question sur moi. Il m’ignore. Je réfléchis sur lui en me disant qu’il doit avoir un problème. Je veux l’inviter. Je ne sais pas où il va, mais je vais le faire. C’est inquiétant qu’un homme accoste ainsi les femmes.

Quelques arrêts de plus. La fille avec qui il discutait descend. Une autre fille noire monte. Il se déplace vers elle. Je sens que je vais avoir du fil à retordre si je dois discuter avec lui un jour. Peut-être que je précipite trop les choses. Je ferme les yeux. Je suis fatiguée.

Une station avant la mienne, je le vois descendre avec la fille noire. Je les vois partir. Impuissante. Je n’ai pas eu le courage de lui proposer mon aide. Il va probablement chercher le CV de cette fille. Le bus s’éloigne.

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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