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42 articles avec chroniques et analyses litteraires

Zabor ou les psaumes: Kamel Daoud

Publié le par Nathasha Pemba

La sortie de Zabor ou les psaumes de Kamel Daoud constitue l’un des évènements les plus attendu de la prochaine rentrée littéraire dans l’univers francophone de l’édition. Le roman sortira le 17 août 2017 aux Éditions Actes Sud.

 

Zabor est une ode à l’écriture et à l’imaginaire.

 

Zabor, c’est l’histoire d’un jeune garçon orphelin de mère qui sera sauvé de la religion et de plusieurs autres maux sociaux grâce à l’Écriture. Dès son enfance, il écrit... il écrit, mais il écrit toujours parce qu’il a compris que, dans son cas, seule l’écriture lui donnera la force de survivre. Il consigne ses écrits dans des cahiers…

Il essaye de faire comprendre à ses proches que son rapport à l’écriture constitue une force de libération dans sa vie.

 

En réalité, le vrai nom de Zabor c’est Ismaël. C’est à la suite d’un événement qu’on l’a surnommé Zabor, un nom qui signifie « psaumes ».

 

Dans ce roman à voix unique, Zabor parle de sa relation avec son père, avec ses autres frères issus de l’autre mère ainsi qu'avec sa tante célibataire, analphabète et illettrée, mais d’une grande intelligence pratique .

 

À l’école coranique Zabor se familiarise avec la Loi et avec la Divinité. En lisant des romans qui n’ont rien à voir avec la religion il fait la connaissance de la Liberté, du Désir, de l’Étrangeté, du Prodige et de l'Irréel.

 

Zabor et sa tante savent que lui Zabor n’est pas comme les autres. Il a été élevé dans une mouvance religieuse certes, seulement il sait qu’il ne sera jamais l’esclave de la Religion.

 

Zabor a un don. Il en est conscient. Ce don c’est celui de l’écriture; mais aussi de la relation de l’écriture avec la mort. Aussi, lorsqu’il écrit dans son cahier, il pense donner sens à la vie. L’écriture est pour lui une nourriture qui lui permet de lutter contre la mort. Quand il n’écrit pas, il y a un malheur dans le village…

 

"Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, , les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l'immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution: écrire. Mais il fallait écrire toujours, sans cesse, à peine le temps de manger ou d'aller faire mes besoins, de marcher correctement ou de gratter le dos de ma tante en traduisant très librement les dialogues des films étrangers ravivant le souvenir des vies qu'elle n'a jamais vécues. Pauvre femme qui mérite à elle seule un livre qui la rendrait centenaire".

 

Le soir où l’histoire s’écrit, est censé être le jour de la mort de son père. Toute la famille est présente. Que va-t-il faire de son don,  Lui qui peut retarder l’échéance de la mort de son père grâce à la puissance de son écriture ? Zabor écrit…

 

Mon point de vue

Quand j’avais commencé mes études de philosophie, parmi nos professeurs nous avions surnommés quelques uns « Esprit ». Esprit pour souligner la hauteur de leur point de vue. Pour moi Kamel Daoud est un « Esprit ». J’avais beaucoup aimé Meursault Contre-enquête. Et j’ai beaucoup aimé celui-ci même s'il est écrit dans un style tout à fait différent. Ici Zabor, contrairement à Haroun (le frère de l'Étranger), se met dans la peau d’un conteur, d’un historien, d’un révolté ou d’un scribe simplement.

 

À partir de cette lecture, on ressent comme un besoin pour l’auteur de Zabor ou les psaumes », de raconter, de dire la réalité ou de la dédire. Il souligne le caractère incontournable du Verbe (Logos) qui finit toujours, quels que soient les lieux et les temps, par réaliser sa vocation première : devenir un livre. Il y a un Verbe qui est au début; ensuite ce Verbe qui s'incarne dans la parole; Puis ce Verbe qui prend chair sur un papier pour devenir Vie. Vous l'aurez Imaginé chers lecteurs, Daoud m'a fait penser au Prologue de Saint Jean l'Évangéliste. C’est pourquoi je dirais que, dans ce roman, L'Écriture est œuvre de rédemption parce qu’elle a pour vocation d'aider l’humain à sortir de sa misère et d'amener les autres à se libérer aussi.

 

Zabor ou les psaumes est bien écrit et il permet à chaque lecteur de vivre l'expérience de la liberté comme Volonté.

 

Je recommande la lecture de ce roman.

 

Nathasha Pemba

 

Références:

Kamel Daoud, Zabour ou les psaumes, Arles, Actes Sud, Paraîtra le 16 août 2017.

 

Quatrième de couverture

Orphelin de mère, mis à l'écart par son père, il a grandi dans la compagnie des livres qui lui ont offert une nouvelle langue. Depuis toujours, il est convaincu d'avoir un don : s'il écrit, il repousse la mort ; celui qu'il enferme dans les phrases de ses cahiers gagne du temps de vie. Ce soir, c'est auprès de son père moribond qu'il est appelé par un demi-frère honni... Fable, parabole, confession, le deuxième roman de Kamel Daoud célèbre la folle puissance de l'imaginaire et rend hommage à la langue française comme espace d'infinie liberté.

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Demain j'aurai 25 ans de Ketsia Béatrice Safou

Publié le par Nathasha Pemba

Demain j'aurais 25 ans est un récit autobiographique dans lequel l'auteure parle de sa vie, à partir de son arrivée en France à l'âge de quatorze ans jusqu'à la veille de ses 25 ans. Le récit est composé de trois parties.

Dans la première partie Ketsia Béatrice Safou adopte le style d'un enfant qui est heureux au milieu des enfants de la famille jusqu'à ce que ses parents biologiques, immigrés en France, décident de procéder à un regroupement familial. Elle raconte comment dans toute la folie de son adolescence, elle se débat avec le consulat de France à Pointe-Noire, avec son passeport puis avec son visa qu'elle est obligée de cacher dans sa culotte afin de ne pas se le faire dérober.

Avec la joie de partir viennent les larmes de la séparation puis les promesses et les espoirs.

À son arrivée en France, l'auteure va de l'étonnement à l'engagement. Bien qu'elle soit en famille, Ketsia Béatrice se sent parfois comme une "nouvelle" parce qu'elle sent qu'elle va devoir s'adapter à certaines habitudes.  Après l'obtention de son bac, elle décide de prendre sa vie en main en maintenant très fort le lien familial.

La deuxième partie du récit est exclusivement consacrée à l'Amour qui vient avec le succès. L'amour pour un homme âgé, puis pour un autre Ludovic, moins âgé que le premier feront partie de ses expériences. Cependant la première expérience pour le premier amour envers cette personne âgée (qui peut avoir l'âge de son père) semble avoir marqué l'auteure puisqu'elle y revient sans cesse. Entre les lignes se faufilent continuellement des rebondissements après de multiples joies suivies des déceptions et des diffamations. Au milieu de ces vents contraires, l'auteure sait qu'elle doit tenir malgré tout.

Ce chef congolais qui, loin d'aimer d'amour la fille, vivait sans doute le fantasme de découvrir le corps d'une fille sortie droit de l'adolescence, de le posséder (le corps) et de lui intimer un silence qu'aucun sens humain ne pourrait tolérer. À partir de ce rejet, le désespoir arrive dans le coeur de l'auteure qui finit par comprendre que cet homme-là, Coco le chef, n'est en réalité qu'un curieux qui voulait découvrir son corps... Un "salaud" de plus selon la meilleure amie de l'auteure. 

"Je raccroche, mon visage s’inonde de larmes. Je perds toutes mes forces et m’écroule sur le lit. Je pleure comme rarement j’ai pleuré. Personne n’est au courant de cette relation, donc personne ne peut me consoler. Ce n’est peut-être pas la première bourrasque que j’affronte, mais c’est la pire de toutes et je ne suis pas très vaillante. (…) Je mesure ce soir-là l’expression « pleurer toutes les larmes de son corps ». Comme les insectes qui se cognent à la vitre, des pensées vont et viennent dans ma tête. Comment peut-il me dire ça ? Dieu ! Que les choses ont changé. Ce Mec me courait après il y a encore quelques jours. Je suis tombée amoureuse de lui, certes je savais qu’il était marié, mais c’est lui qui a voulu de cette relation. Alors pourquoi tant d’inhumanité ? Cette expérience avec Coco m’avait complètement traumatisée et déprimée. J’avais cru aimer un homme bon, un père de famille attentionné, ce n’était qu’égarement !"

 

Dans la troisième partie, l'auteure parle de ses autres publications et particulièrement de son livre "La France une justice sans justesse" qui la conduite au Palais BOURBON; Une reconnaissance qui lui donne l'occasion de rencontrer plusieurs personnalités françaises et d'avancer dans ses choix.

Par ailleurs, Ketsia Béatrice n'oublie pas, en passant, de questionner l'impact du réseau social Facebook dans la vie des gens.

Demain j'aurai 25 ans, est le livre de la vie de Kétsia Béatrice Safou.

Comme lectrice, je n'ai évidement pas manqué de réagir. D'abord c'est un livre qui se lit très facilement. Et puis il y a le côté narratif qui vous conduit à aller un peu plus vite pour connaître le dénouement du récit.  Cela est vrai pour moi et le sera certainement pour d'autres lecteurs, Plus on lit, plus on a l'impression de connaître chaque personnage, et plus on a envie de percer le secret du mystère. Sur ce coup-là, je dirais que l'auteur a brillamment réussi son oeuvre.

Mon bémol, c'est que j'aurais souhaité que ce récit autobiographique soit un roman écrit à la troisième personne. Sur le plan littéraire ce livre aurait eu un impact plus grand. Néanmoins, j'estime que ce qui compte c'est l'intention de l'auteure. En discutant avec mon frère, j'ai pensé qu'elle voulait tourner la page de beaucoup de choses et écrire s'est avéré à ce moment-là comme un acte thérapeutique. Dans un autre sens, j'ai pensé que l'auteure voulait attirer l'attention des jeunes filles ou encore des femmes qui se laissent obnubiler par l'argent ou le pouvoir et qui croient à l'amour pour toujours personnifié par l'instant.

Nathasha Pemba,

 

Références de l'ouvrage

Ketsia Béatrice Safou, Demain j'aurai 25 ans, Paris, Édilivre, 2017.

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Véronique Tadjo: Ébola ou l’expérience de la détresse humaine

Publié le par Nathasha Pemba

Véronique Tadjo est poète, romancière, peintre et auteure de plusieurs livres. Elle a obtenu  le Grand prix de Littérature d’Afrique noire en 2005. 

 

En compagnie des hommes est un roman écrit sous forme de chroniques. Il a pour trame de fond une société aux prises avec le virus Ébola qui extermine tout sur son passage. 

Véronique Tadjo conjugue l’expérience de plusieurs vies autour de ce virus. À partir de trois voix liées par un destin sombre, le roman relate la dévastation de plusieurs populations. L’histoire est poignante, pleine de misère certes mais aussi empreinte d’espoir. 

 

Le Baobab, l’une des voix centrales parle de lui, de sa puissance et de son pouvoir. De son rapport légendaire aux humains. Le lecteur perçoit dans son monologue un fond de regret. Le Baobab regrette que l’homme se soit éloigné de lui, "arbre premier, arbre éternel, arbre symbole" ÊTRE multicentenaire dont les racines viennent de très loin. Baobab fait partie des racines et il est impossible à l’homme d’avancer sans le prendre en considération. C'est lui qui dispense la lumière et la vie pour que les hommes soient éclairés. 

 

Par la voix du Baobab s'expriment plusieurs témoins de la destruction causée par le virus Ébola.

 

Il y a d'abord le médecin, en combinaison d'astronaute, qui s'exprime. Il  a sacrifié sa vie pour être au service des malades et dans ce cas précis, au service des malades d’Ébola. Chaque jour qu’il passe auprès de ses malades (sous une tente) est comme une grâce pour lui car il sait que, comme ses patients, il est lui aussi exposé au virus. Il décrit les conditions de travail assez difficiles, mais dont il faut se contenter. Il fait ce qu’il peut pour sauver des vies. Il parle de la disgrâce de la maladie et de la fragilité de l’humanité car avec Ébola, l’humain est devenu souffrance, supplice et tourment.

 

Ensuite il y a l’infirmière. Cette dernière est aussi la sage-femme, celle qui est sur tous les fronts et  peut être amenée à remplacer le médecin en cas d'absence. Cette femme qui a étudié en Occident mais qui a choisi de rentrer dans son pays pour servir ses concitoyens. Cette femme qui prône certaines valeurs dans l’accomplissement de sa tâche. À travers la voix de cette femme, c’est aussi la voix des sans voix qui est mise en exergue; c’est l’irresponsabilité de l’État qui est pointée car l'infirmière sage-femme déplore le fait que l’État soit devenu incapable d’assumer son rôle social. Le désarroi de l’infirmière se traduit dans le regard critique qu’elle porte sur la démission du gouvernement en matière de santé et de ses limites  face au virus Ébola.

 

Dans ce désarroi, on perçoit, une prise de conscience et un élan de solidarité. Les solutions sont certes difficiles, mais il faut bien se battre pour qu’il y ait moins de morts, car quoi qu’on en dise, la mort n’est jamais banale ; « elle n’est pas belle ».

Puis il y a les villageois. Mais aussi la posture du chercheur qui parle de la découverte de cette épidémie et de ses recherches. Il demande l’implication de l’éducation dans la prévention contre cette épidémie. La menace est toujours là, mais il faut lutter contre elle, car elle peut se réveiller à tout moment. Il faut résister.

 

La deuxième voix, celle d’Ebola apparaît vers la fin de l'ouvrage. Ébola refuse de porter la souffrance des hommes. Il décline son identité et se défend des hommes qui viennent le déranger dans sa tranquillité. De ce fait, il invite les hommes à la prudence car c’est à eux qu'il appartient de déterminer le vrai enjeu.

 

Entre ces voix, il y a une pensée pour la femme, la mère, les orphelins d’Ebola, les volontaires… Tout ce monde qu’Ebola mobilise, immobilise ou démobilise.

 

La troisième voix est celle de la chauve-souris qui joue le rôle de catalyseur entre les deux premières voix. Elle a été le seul porteur sain bien avant que les humains ne décident de s'en prendre à la nature. Elle veut favoriser le dialogue entre les vivants et les objets.

 

En compagnie des hommes est le livre de l’espoir, de la solidarité humaine et du respect de l'environnement. Le livre est agréable et bien écrit. Il est original car Véronique Tadjo restitue à la nature, à travers le baobab sa place dans la vie des hommes. Une belle surprise, ce roman à la frontière de nos humanités. Ces voix qui n’ont rien des personnages ordinaires d’une fiction vous hantent longtemps après votre lecture car elles réveillent en nous le sentiment de solidarité à partir de cette universalité autour d’une souffrance que l’auteure parvient à mettre en évidence. Ces voix composent le fil de l’intrigue comme l’horizon d’un monde futur qu'il va falloir impérativement penser.  

 

Véronique Tadjo laisse aux différentes voix la pleine liberté d’exprimer leur ressenti et de résister à la misère humaine pour pouvoir conjuguer les forces ensembles et chasser au loin le virus Ébola. Le Baobab rappelle à l’humain sa mission. Le docteur montre ses limites certes, néanmoins il sait que même dans les profondeurs de la misère matérielle, un médecin ne doit pas se focaliser sur l’argent. Par sections, le texte forme un tout unifié et reconstitue l’histoire d’une mère qui accepte le risque de la mort parce qu’elle espère. Le chercheur sait que cette maladie est scientifique et que la solution ne sera pas mystique. Il faut se préserver. Chaque voix parle, enseigne, et commente la tragédie. Pour l'auteure, il s’agit de faire attention à l’humain et à l’environnement, à la solidarité et au rejet, à l’amour et à la haine, à la foi et à la raison, à l’individu et à la société, au mensonge et à la vérité, à l'Occident et à l'Orient

 

À travers cette histoire, Véronique Tadjo montre que la fiction peut exercer un pouvoir sur la société et sur les manières d’être individuelles et collectives. Son talent d’écrivaine de romans, de poèmes et de littérature jeunesse se déploie dans son œuvre avec une évidence certaine. C’est bien là, l’originalité de son roman, car comme Camus avec La peste, elle montre que la fiction, la réflexion et l'éducation se tiennent toujours côte à côte. Par cette calamité , Tadjo considère que la condition humaine est l'otage de sa destinée à partir d'Ébola,  ce virus appréhendé pour ses effets exterminateurs.

Nathasha Pemba

Référence

Véronique Tadjo, En compagnie des hommes, Paris, Don quichotte, à paraître le 17 août 2017, 17 euros.

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Contre l'oubli de Ramen Sawmynaden

Publié le

Contre l’oubli est la chronique d’un dérapage politico-judiciaire qui n’a rien d’une fiction. Elle est publiée aux Éditions la Doxa en 2017. Dans ce livre de plus de 400 pages, l’auteur poursuit un but : rétablir la Vérité.

La magouille qu’il dénonce a commencé en 1997, lorsqu’en face d’une situation de corruption le Président de la République de l’Île Maurice a institué une commission d’enquête dont la mission serait d’examiner les conditions dans lesquelles ont été passés certains contrats entre la police et certaines entreprises bien identifiées de Maurice.

Cette histoire qui évolue au fil des pages dévoile une société trempée non seulement dans la corruption, mais aussi corruptrice, diffamatoire et destructrice. Elle amène le narrateur et sa famille à faire l’expérience de l’injustice de la justice. La différence de traitement de situation selon les personnes paraît révoltante aux yeux du narrateur car il se rend compte que dans ce monde lorsqu’on ne donne pas des pots de vin ou lorsque l’on n’est pas un membre politique influent, il est souvent difficile de s’en sortir. C'est pourquoi en écrivant ce livre, il pense particulièrement aux personnes qui sont victimes de l'injustice dans le monde et qui n'ont pas l'occasion de se défendre: "Je veux montrer l’absence totale de rigueur et l’injustice criante du traitement dont nous avons été victimes ".

La corruption ignore les frontières. Corrupteurs et corrompus sont partout.

 

Cette situation difficile que traverse le narrateur le rapproche de sa famille. Il évoque le souvenir de son enfance et des liens de proximités avec ceux qui deviendront plus tard ses beaux-parents. Il rappelle la bonté de son beau-père.

 

À l’escalier où habitait mon père, et où j’ai passé mon enfance entre des baraques couvertes de chaume et des sols de terre battue, j’avais déjà vu la dureté dont certains hommes étaient capables envers leurs semblables. (…) C’est lors de cet apprentissage de la vie dans un environnement difficile que s’est dessinée la personnalité de mon beau-père. (…) Il est généreux. Il incarne bien à mes yeux le désir de donner aux siens tout ce qu’il peut leur offrir.

 

 

Mon point de vue :

Écrit pour un cadre précis et dans un contexte bien déterminé ce livre est un livre sur l’espoir. Il s’adresse à l’humain pour lui rappeler que tant qu’on vit on n’est jamais à l’abri de la surprise positive. L’espoir est toujours au coin. Le foot lui donne la force de continuer à se battre, de faire comme Beckham  au cours d’un match dans le but de redresser cette situation qui le désespère. Il s’inspire des principes de l’engagement total et du fairplay. Désormais il veut lutter, transmettre l’espérance car tant que l’arbitre n’a pas encore sifflé la fin du match, rien n’est perdu.

L’homme quelque part, finit toujours par combattre l’injustice à sa manière. L’esclavage a été aboli, le colonialisme n’a pas perduré. L’apartheid a été jeté aux orties par Nelson Mandela et avec lui, par les héritiers de ceux-là même qui l’avaient instauré.

Ce livre est un livre intime. Je le recommande à tous ceux qui vivent des situations de rejet par la société ou par la justice. Certaines situations décrites peuvent être des lumières pour décider de l'orientation de sa vie.

 

Références:

Ramen Sawmynaden, Contre l'oubli, chronique d'un dérapage politico-judiciaire, Rungis, La Doxa, 2017.

 

Nathasha Pemba

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La coureuse des vents de Louenas Hassani

Publié le par Nathasha Pemba

Louenas est un Algéro-canadien d’origine Kabyle. Il est enseignant en Ontario. La coureuse des vents est son premier roman. Écrit dans un style philosophico-poétique, le roman La coureuse des vents effleure diverses questions: l’identité, l’altérité, la fraternité, la complémentarité entre les civilisations, le rapport religion-état, la question de la liberté individuelle. 

L’histoire du roman est doublement portée par une dimension fictive et une dimension réelle qui s’inspirent des sciences humaines et sociales.

L’essentiel du roman tourne autour d’un personnage féminin par qui se dévoilent toutes les dimensions et les exigences de l’être-ensemble : Addis/Évangéline. Elle est une femme comblée. Cependant, elle ressent toujours le besoin d'aller à la quête de quelque réalité pour son accomplissement. Il lui faut courir le monde pour trouver ce quelque chose, indicible, ineffable qui se laisse approcher par l'idée de condition humaine. Elle quête son identité en recourant à ses ancêtres; elle enseigne l’altérité en partant des expériences de la vie et de ses origines.

Dès les premières lignes, Addis est présentée comme un personnage doué d’une intelligence rare. Un produit de l’histoire ou disons de plusieurs vies, Elle va jusqu’au fin fond de son histoire pour pouvoir y soutirer l’essentiel de ce qui fonderait son identité; une identité faite de culture religieuse et de culture humaine. Bref, elle est un personnage hybride : juive, musulmane, chrétienne, douée, berbère, touarègue, noire, française, modernité, tradition,… C'est une hybride par excellence.

Sa formation en histoire et sa passion pour la poésie la propulsent ainsi à la compréhension de la condition humaine dans ses visages multiples. Vaste champ d’investigation, comme on le constate en lisant le roman qui traverse, comme le vent, plusieurs cultures. Elle lit tout : Rimbaud, Neruda, Adonis…,

Addis/Évangéline s'élève dans son milieu de vie comme à l'étranger. Elle s'interroge et interroge continuellement.

Me connais-je ? Combien d'autres en moi? Et l'Autre n'est-il pas moi? Je suis moi et l'Autre. Une métaphore de la rencontre. Et de l'Autre à moi, la route. La route symbolique. La distance à abolir. Y ériger un pont. Pour mieux arriver à moi. Moi quintessencié!

Louenas Hassani pose la difficulté universelle qu’a l’humain d’aller vers l’Autre… celui qui n’est pas moi.

Deux situations principales ont retenu mon attention dans la lecture de ce roman : les minorités et la politisation de la religion.

En parlant de la minorité, l’auteur veut montrer que cette question est souvent soulevée lorsqu’il est question d’oppressions. Dans le roman les minorités ont un nom : Les Touaregs.

Les Touaregs sont un peu partout dans le Sahara. À l’origine, nomades, depuis le XXe siècles ils se sédentarisent un peu plus. Pour l’auteur, cette sédentarisation fait partie des oppressions multiples qu’ils subissent. Dans la mesure où leur mode de vie initial n’est en rien sédentaire, ils sont obligés de s’adapter quand la société leur oblige à occuper un lieu. Alors qu'ils sont libres dans leur manière de parcourir l’espace, leur imposer un mode de vie devient en quelque sorte une violence faite à leur endroit. À côté de ces oppressions, les Touaregs sont confrontés à une marginalisation politique et économique outrageuse. Ce qui conduit inéluctablement à une perte de repères. Nonobstant ce déracinement forcé, plusieurs Touaregs se sont fixés dans les villes, assumant tant bien que mal cette nouvelle forme d’intégration.

Le rapport religion-État est présenté dans le roman par une illustration : l’islamisme politique. Louenas Hassini questionne donc ici une réalité contemporaine et cela lui réussit très bien. Il montre que la guerre et l’islamisme sont des facteurs de déstabilisation et de restriction de la possibilité du déploiement humain. Ils ouvrent à l’égoïsme qui fait que désormais l’Autre est considéré comme un ennemi. Il invite donc à repenser les religions et à les adapter à certaines réalités sans en perdre la substantialité.

Pour elle, c’était bien simple, si les pays avaient essayé la charia et qu’ils avaient échoué ou, pire, que ça ne faisait que plonger les croyants dans des violences fratricides, c’était simplement parce qu’on n’avait pas bien appliqué le Saint Coran et la tradition prophétique ; on ne s’était pas inspirés des califes bien guidés, al-Khulafa’u r-Rashidan, et de leur gouvernement impartial ; on n’avait pas puisé dans l’islam vrai, celui à l’origine de la civilisation qui a illuminé le monde !

C’est un livre que je n’hésite pas à recommander aux personnes qui s'intéressent à la question de la condition humaine et de la situation de l'homme dans le monde d'aujourd'hui. Il est bien écrit et les thèmes de l’islamisme politique, de la paix, de la diversité ou encore de la soumission de la femme par la religion sont des thèmes très actuels À cela s’ajoute aussi les questions d’altérité et de fraternité qui constituent, du point de vue de l’auteur, des modes d’être universels incontournables.

Nathasha Pemba

Référence du livre

Louenas Hassani, La coureuse des vents, Ottawa, Les Éditions l'Interligne, 2016, 272 p.

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Une âme aux enchères de Muetse-Destinée Mboga

Publié le par Nathasha Pemba

Muetse-Destinée Mboga est une écrivaine gabonaise.

Une âme aux enchères est un roman de société qui traite de la corruption de l’âme et du triomphe de la cupidité. L’histoire se déroule au Gabon dans la ville de Libreville. L’auteure s’adresse aux jeunes, mais aussi aux adultes qui pervertissent leur âme pour satisfaire des besoins matériels. Elle veut faire comprendre aux uns et aux autres que la loi du moindre effort et le manque de patience peuvent détruire l'être entier et anéantir les rêves de jeunesse.

Une âme aux enchères : Un titre très révélateur qui correspond à l’expression « vendre ou donner son âme au diable ». Il signifie que l’on conclut un pacte avec le diable afin qu’il nous accorde quelques privilèges durant notre passage ici sur terre. Dans le roman de Destinée Mboga, cela est très visible car Antoine coachée par Paulette Iwenga, sa belle-mère, laissera corrompre son âme pour acquérir la science infuse, pour accéder aux plus grands postes politiques, pour rester jeune et pour obtenir une puissance surnaturelle… Tout cela en échange de la condamnation de son âme. Dans un certain sens, vendre son âme c’est aussi aliéner sa liberté, sa dignité en échange de quelque chose.

Insatisfaction et cupidité : Tels sont les aspects que Destinée Mboga développe dans son roman pour montrer comment l’homme, même le plus sérieux du monde peut laisser corrompre son âme pour des honneurs très aléatoires.

Issu d’une bonne famille, Antoine tombe amoureux de Jocelyne Ingueza. Leur amour est si grand que Jocelyne prend le risque de s’unir à lui sans préservatif. Elle tombe enceinte et se sent heureuse de porter cette vie en elle. Antoine est heureux d’apprendre cette nouvelle. La seule crainte de Jocelyne c’est la réaction de sa mère Paulette, une femme redoutable et intéressée jusqu’au bout des ongles.

Paulette Iwenga est le prototype de la femme arriviste, complexée qui ne veut pas travailler mais espère vivre dans le luxe le plus insolent qui soit. Pour cela, elle est capable de tuer.

Un peu dans le style de Guy dans Cars dans son roman, « Le château de la juive », Destinée Mboga montre comment Paulette Iwenga veut se venger de l’homme qui l’a mise enceinte; elle veut se venger contre la richesse et la pauvreté; elle veut se venger de tout le monde. En somme, elle veut prendre sa revanche sur la vie qui ne lui a pas fait cadeau. Aussi, lorsque sa fille Jocelyne lui annonce qu’elle enceinte d’un homme qui a des liens avec la famille présidentielle, elle est convaincue que si sa fille, qu’elle prostitue discrètement, épouse cet homme, elle atteindra son objectif, elle deviendra riche et sera à l’abri du besoin jusqu’à la fin de sa vie. Elle pousse sa fille Jocelyne dans la gueule du loup.

Le neveu du président ? C’était plus que Paulette n’avait espéré. Elle avait toujours rêvé d’être riche et de faire partie de la haute société, de ces grandes familles du Pays de l’Okoumé. Aujourd’hui elle était assez riche par la seule beauté de son unique fille, et si elle manœuvrait bien, elle pourrait enfin entrer dans la cour des grands, au sein de cette grande famille qu’on appelait la « famille présidentielle »

Jocelyne n’est pas seulement belle et séduisante, mais elle a aussi un bon niveau scolaire, parce que même si son père, un Italien de passage, ne l'a jamais reconnue comme son enfant, sa mère Paulette lui a donné l’éducation nécessaire pour qu’elle ne souffre d’aucun complexe et qu’elle honore sa peau de métisse. Naïve, elle se fie beaucoup à sa mère et a une confiance inébranlable en elle. Seulement, elle ignore que celle qui dit avoir « tout sous contrôle » n’est qu’une manipulatrice et une calculatrice sans moralité qui compte bien l’utiliser.

Les filles métisses étaient particulièrement appréciées par les hommes riches, Paulette destinait donc sa fille à ce destin. C’était devenu le but de sa vie, au-delà même du désir d’être riche, c’était une vengeance que la mère de Jocelyne comptait prendre sur la vie.

Mère et fille arrangent un plan pour soumettre le bel Antoine. Ce dernier se présente auprès de la mère de son épouse qui lui impose, obliquement, d’épouser sa fille. Malheureusement, le premier obstacle que Jocelyne rencontre c’est l’oncle de son époux, Albert Ombouma. Ce dernier, un grand homme du pays avait été l’un des amants de Jocelyne à l’époque. Il a gardé de cette relation un meilleur souvenir tant Jocelyne lui « avait fait tourner la tête et chamboulé les sens ». Il décide de la faire chanter et d’empêcher le mariage Jocelyne auprès de son neveu si elle ne se résout pas à lui faire revivre l’expérience sensuelle de jadis.

Conseillée par sa mère, quelques jours avant son mariage et même après, Jocelyne pose déjà des actes d’infidélité. Cependant l’homme étant un éternel insatisfait, Albert Ombouma en veut toujours plus. Agacée, Paulette Iwenga concocte une mixture qui servira à éliminer le bel oncle de sa fille. C’est ainsi que Jocelyne sera libérée pour un temps seulement.

Désormais mère de deux enfants, Jocelyne s’occupe de sa progéniture et de son époux avec beaucoup de grâce. D’un autre côté, les ambitions politiques d’Antoine commencent par se faire sentir quand Paulette Iwenga rêve désormais d’un nouveau statut : Belle-mère de Ministre de la République. Après avoir gravi quelques échelons timides au niveau de son emploi, Antoine envisage d’aller un peu plus loin.

Ce sera le début d’une histoire que seule la mort pourra arrêter : Antoine intègre une secte qui lui propose plusieurs pactes : que six de ses collègues couchent avec son épouse à tour de rôle durant une nuit. Ensuite ce sera le sacrifice d’un enfant. Viendront la copulation avec sa mère et les crimes rituels. Encouragée par son épouse et par sa belle-mère, Antoine n’a plus aucun sens moral jusqu’à ce que les difficultés vont commencer par se manifester. Éternel insatisfait il veut toujours plus, ce qui entraine de plus un plus un vide humain au fond de son âme.

Que va-t-il se passer en fin de compte ?

Muetse-Destinée Mboga est une auteure qui écrit sur des thèmes sociétaux parce qu’elle veut interpeller les jeunes et la société sur certaines questions. À partir d'une écriture fluide, vive, acérée et franche, Elle touche en plein coeur les multiples situations mystico-naturelles et socio-politiques qui minent les sociétés actuelles

Le personnage de Paulette Iwenga est à la fois attachant et décalant. On en vient à se demander si dans la réalité des telles personnes avec de telles pensées existent. Paulette Iwenga est attachante parce qu’elle est une parfaite actrice qui use de son influence et de sa position de belle-mère pour manipuler, influencer, inspirer du respect pour obtenir l’objet de son désir. Alors qu’elle prétend ne faire tout cela que pour protéger sa fille, elle est en réalité une égoïste qui sacrifie l’avenir des autres pour son propre bonheur temporel. Comme va le démontrer l’auteure, elle ira jusqu’à encourager des incestes et finira par coucher avec le mari de sa fille. Antoine qui n’est pas un naïf en réalité profitera énormément et avec avidité des atouts de la belle-mère pour détruire son couple.

Quel type de femme est donc Paulette Iwenga ? Marie-Madeleine ? La femme adultère ? Personne ne le saura puisque jusqu’à la fin, elle ne présente pas de signe de future convertie.

Paulette Iwenga est décalante parce qu’elle ne possède aucune âme, elle est calculatrice, froide, orgueilleuse, sans idéaux et sans pitié. Seul l’argent l’intéresse.

Quand on a fini de lire ce roman on se demande si dans la vie, on est obligé de passer par tout ce désordre pour pouvoir jouir de la vie ? La conception du bonheur en elle-même se repose-t-elle essentiellement sur une richesse insolente, exclusive et répugnante ? Si c’est pour finir dans un cercle infernal et dans le vide existentiel, à quoi bon devenir riche ? Telles sont des questions que doivent se poser les jeunes, les éducateurs et les parents aujourd’hui pour ne pas se retrouver dans le chemin du non retour et du non recours.

Jocelyne, est-elle une naïve manipulée ou encore une parvenue comme sa mère ? Ses regrets de la dernière heure ont-ils une importance ? Et sa mère ? Nulle part dans le roman, elle ne se remet en cause comme si tout ce qu’elle faisait était normal : détruire tout sur son passage, humilier ses sœurs de sang, trahir sa fille, pousser son petit-fils dans la gueule du loup.

Mon avis : Je recommande ce roman à tout amoureux de la lecture, mais spécifiquement aux jeunes, notamment les jeunes filles qui se focalisent souvent sur leur beauté pour espérer quelques faveurs sociales.

Nathasha Pemba

Références,

Muetse-Destinée Mboga, Une âme aux enchères, Rungis, La Doxa Éditions, 2016, 15 euros (10.000 cfa)

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La tresse de Laetitia Colombani

Publié le par Nathasha Pemba

La Tresse de Laetitia Colombani est particulier comme roman. Avant même sa parution, il est annoncé comme le livre phénomène de l’été, car il s'inscrit dans le principe fondamental des best-sellers . La preuve c'est qu'il a déjà été vendu à plus de dix pays, en vue de sa traduction.

L'auteure, Laetitia Colombani, française, est scénariste, réalisatrice et comédienne. Auteure de deux films, « A la folie… pas du tout » et « Mes stars et moi », elle s’engage aussi pour le théâtre. La tresse est son premier roman. L’histoire qu’elle décrit parle non pas d'une nationalité italienne, indienne ou canadienne, mais d'une condition: celle de la femme.

La tresse c’est Trois femmes libres confrontées à une destinée, à la fragilité de l’existence et vouées à subir une fatalité que la vie leur impose. Elles tireront la force et le courage dans leurs libertés pour dire « Non à la misère ». Ce choix de dire « Non » leur donne une énergie qui les propulse sur le terrain du combat de la vie. Victor Hugo ne disait-il pas que « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent » ?

Elles choisiront de lutter pour faire triompher la vie.

La première, Smita, est originaire de l’Inde. C’est une Dalit.

En Inde, Dalit[1] est une expression pour désigner les « Intouchables ». Intouchable sous-entend: humiliation, enfermement, pauvreté à vie. Quand on est intouchable, on est conscient qu’il est difficile voire impossible d’aspirer à un autre genre de vie. Généralement, on demeure Dalit à vie parce que c’est comme cela que cela a toujours été depuis un millénaire. Smita accomplit les travaux des Intouchables : depuis plusieurs générations, sa famille s’occupe de vider les toilettes des civilisés de la société, les Brahmanes et les Jatts. Tous les matins, elle doit prendre son panier pour ramasser les excréments des autres. Elle le fait depuis qu’elle a l’âge de six ans. L’odeur des toilettes habite en elle comme une colère qu’elle ne peut exprimer. Son seul espoir c’est sa fille dont elle peut encore orienter l'avenir : elle ne sera pas laveuse de toilettes. L’unique chance pour que cela n’arrive pas c’est de l’envoyer à l’école. Elle a économisé depuis quelques années pour que sa fille Lalita ne manque de rien.

Malheureusement dans cette société indienne, être femme et être intouchable c’est déjà trop car on ne peut échapper à sa condition : que fait Lalita à l’école ? Son maître qui veut encore l’humilier davantage lui commande de balayer la salle de classe devant les autres. Lalita refuse et elle est fouettée jusqu’au sang. Face à cette tragédie et cette injustice sociale, Smita, malgré le refus de son mari, décide de s'enfuir avec leur fille.

Elle aurait tant voulu que sa mère se batte pour elle, tant aimé passer la porte de l'école, s'asseoir parmi les autres enfants. Apprendre à lire et à compter. Mais cela n'avait pas été possible, le père de Smita (...) était irascible et violent. Il battait son épouse, comme tous le font ici. Il le répétait souvent: Une femme n'est pas l'égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. Assurément, son père aurait préféré sauver sa vache, plutôt que sa femme.

La deuxième c’est Giulia, une jeune sicilienne. Sa famille est propriétaire de l’entreprise Lanfredi spécialiste  du traitement des vrais cheveux. Depuis son adolescence, Giulia traite les cheveux, elle les nettoie, les trie, les teint avec plusieurs autres femmes qui travaillent là depuis toujours. Elles forment désormais une petite famille soudée où les femmes partagent plus qu'un métier. Après tout ce travail, les cheveux sont teints en vue de la fabrication des perruques.

Lorsque Giulia apprend que son père est victime d’un accident de la route (avec sa Vespa), elle rencontre fortuitement Kamal, un immigré Indien à qui les policiers intiment l’ordre d’enlever son turban. Elle tombe sous son charme. Chaque jour entre midi et deux, les deux amoureux se rencontrent dans une grotte secrète pour explorer leurs corps.

Pourtant, elle est consciente que dans une famille aussi conservatrice que la sienne, une relation avec un Sikh est tout simplement inimaginable; un Sikh, un immigré régularisé par l'administration mais pas encore adopté par le pays et qui peut-être ne le sera jamais.

Quelques jours plus tard, alors qu’elle cherche un document dans le bureau de son père encore hospitalisé, elle tombe sur un dossier lui signifiant que l’entreprise familiale est au bord de la faillite. Sa mère pense que le seul moyen de sauver l’entreprise c’est le mariage de Giulia avec un riche ami de la famille, un homme gentil et qui a de l’argent. Ce que Giulia ignore à ce moment-là c’est que Kamal est peut-être celui par qui passera le salut de l’entreprise

  Le contenu du tiroir est là, étalé devant elle, dans le bureau de papa : des lettres d’huissiers, des injonctions de payer, des courriers recommandés à n’en plus finir. La vérité le frappe comme une gifle. Elle tient en un mot : faillite. L’atelier croule sous les dettes. La maison Lanfredi est ruinée 

La troisième c’est Sarah.

Quadra, avocate réputée, mère de famille, Working-girl, Wonder-woman, Sarah habite à Montréal au Canada. Elle mène une brillante carrière d’avocate dans un des plus grands cabinets du monde. Comme toutes celles qui sont brillantes et veulent gravir des échelons, il lui arrive de sacrifier souvent ses enfants dont elle est la seule tutrice. Elle a déjà connu deux divorces et elle a décidé, pour un temps, de tenir les hommes très loin d’elle. Alors qu’elle est pressentie pour succéder au chef de son cabinet d'avocats, Sarah tombe au cours d’une audience à la surprise de tous. On lui diagnostique un cancer de sein. Parce que son travail est plus important que tout, elle tente de camoufler sa maladie à ses associés et à ses clients. Cependant, elle n’a pas du tout misé sur l’ambition démesurée et l’insensibilité monstrueuse de ses collègues qui vont la tuer à petit feu. Elle vit une discrimination sans précédent que l’auteure illustre par Stigmate de Goffman:

Attribut qui rend l'individu différent de la catégorie dans laquelle on voudrait le classer

Elle subit l’épreuve de la trahison car sa maladie donne la voie libre à ses détracteurs. Au bureau, elle a l’impression qu’elle doit devoir s’expliquer sur sa maladie. Justifie-t-on un cancer ? Justifie-t-on une maladie ? Elle comprend que dans le milieu du travail ce n’est pas souvent la dignité ou la morale qui a la priorité. On oublie désormais de la convier aux réunions, on prend désormais des décisions à sa place car elle n’est plus Sarah Cohen mais la malade, celle qu’on doit ménager, celle qui mourra peut-être demain. Sarah pense souvent à celle qu’elle a été, adulée et appréciée de tous. Elle se rend compte que même le succès et la réussite ne tiennent qu’à un fil. Rejetée par ses collègues, Sarah est désormais devenue une intouchable, « reléguée au ban de la société ». 

Malade, c’est pire qu’enceinte. Au moins, on sait quand une grossesse finit. Un cancer, c’est pervers, ça peut récidiver. C’est là, comme une épée de Damoclès au-dessus de votre tête, un nuage noir qui vous suit partout 

C'est à partir de l'histoire de Sarah qu'on va comprendre le sens de La tresse. Trois destins qui ne se rencontreront certainement pas physiquement, mais qui sont unis par des cheveux qui deviennent un élément de renaissance pour les trois femmes.

Laetitia Colombani essaie de faire comprendre que peu importe le lieu où elle se trouve, la femme est souvent tenue de se contenter d'une situation préétablie, lorsqu'on lui refuse la possibilité de rêver. Pour un premier roman, ce roman est puissant car L'auteure, en bonne scénariste , livre des récits dont la puissance imaginative est époustouflante en plus des explorations frappantes qui y sont déployées.

L’évocation de la misère des femmes en Inde dont le caractère est très marqué dans le livre ouvre des passages et des colères sur un monde violent, inhumain, fermé et toxique où la femme a toujours été considérée comme un objet. Cette Inde patriarcale qui est pour Smita comme le lieu des déchirures initiales.

Le rythme du roman est fluide, simple, juste et livre la conception dépouillée et dévoilée d’une humanité féminine tourmentée par la cruauté de la vie et la discrimination sous toutes ses formes.

Si le livre est une histoire de Trois femmes, il est principalement une histoire autour de plusieurs humanités féminines. Des femmes qui aident d’autres femmes ou des femmes qui se partagent le courage et l’espoir. C’est le cas de la rencontre de Smita avec une Lackshmama, une veuve qui fuit son lieu de résidence habituel pour vivre dans la ville des veuves puisque dans ce pays, une veuve est inexistante. Lackshmama confie à Smita qu’elle aurait préféré ne pas naître.

La question la plus importante pour moi dans ce roman, c'est la question double de la liberté... et l'égalité. Ces deux principes fondamentaux sous-tendent ce livre. Tout en sensibilisant le monde sur la situation de la femme dans le monde, Laetitia Colombani nous rappelle que Personne ne choisit de venir au monde dans telle ou telle autre société, néanmoins tout le monde est libre d’orienter sa vie et de choisir son bonheur sans brimer les autres. Il suffit d’un peu de courage et de volonté. À la manière de Simone de Beauvoir qui disait « on ne nait pas femme on le devient »,  Smita, Giulia et Sarah invitent les femmes à s’approprier leur féminité jusqu’au bout et à chanter l’hymne de la liberté en refusant de se soumettre au destin que le monde veut leur imposer. Comme l'a affirmé l'écrivain Kamel Daoud: "Notre condition est inexplicable par essence. C’est ce qui fait sa dignité, son essence". Pour maintenir cette dignité, nous sommes invités à briser les silences communautaristes qui se voilent du visage de la tradition pour assujettir la femme. Les Trois femmes nous invitent à bâtir une morale de l'individualité, de la liberté et de l'altérité.

Je recommande vivement la lecture de ce roman

Nathasha Pemba

Références,

Laetitia Colombani, La tresse, Paris, Éditions Grasset, 2017, 18 euros.


[1] Les Dalits, encore appelé Intouchables ou Harijans sont des groupes d'individus considérés, du point de vue du système des castes, comme hors caste et affectés à des fonctions ou métiers jugés impurs. Présents en Inde, mais également dans toute l'Asie du Sud, les Dalits sont victimes de nombreuses discriminations.

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Makandal dans mon sang, Alfoncine Nyélénga Bouya

Publié le par Nathasha Pemba

 

Quand on a ce recueil de quatorze nouvelles entre les mains, le titre interroge incontestablement. C’est en allant chercher dans les archives la signification du mot Makandal- qui me faisait a priori penser à « Makanda » (les familles)- que j’ai découvert le personnage et, par-là même, le sens du message de Nyélénga Bouya.

Commençons donc par dire qui est Makandal 

François Makandal était un esclave marron, meneur de plusieurs rébellions dans le nord-ouest de l’île Saint-Domingue. Selon les anthropologue, il était originaire d’Afrique (de l’Empire Kongo ). Accusé par l’autorité coloniale française, il est mort à Cap Français au XVIIIe siècle, livré au bûcher.

Makandal a quelque chose de majestueux. Il est doté d’une grâce évidente et impérissable; celle qui ne flétrit pas. Libre, il ne veut pas qu’on lui impose quelque chose car il sait qu’en tant qu’être humain, il possède la même dignité que les autres. On le dirait de ce recueil de nouvelles de l’écrivaine congolaise Alfoncine Nyélénga Bouya, celle qui se définit souvent comme grand-mère, mais qui porte plusieurs cordes à son arc. Éducatrice de la première heure, Globe-trotteuse confirmée et mère de famille, Alfoncine a décidé de mettre à la disposition des lecteurs ses pensées et ses expériences dans ses rapports avec les autres humains . De là est né Makandal dans mon sang , sa première œuvre littéraire publiée.

Makandal dans mon sang est le titre de la dixième nouvelle. C'est autour d'elle que nous avons voulu axer cette chronique. 

Cette nouvelle tourne autour de la vie des Afro-descendants qui aujourd’hui encore ont besoin de se libérer d’une manière ou d’une autre non pas d’une histoire qui les hante, mais de l’esclavage qui reste encore présente sous plusieurs formes. Il y a les Afro-descendants certes, mais il y a aussi ces Africains qui vivent sur le continent africain et qui prennent le large tous les jours pour fuir l’esclavage que leurs imposent les gouvernements.

Dans cette nouvelle, il y a deux femmes : la narratrice et la directrice générale. La première est compétente et accomplit convenablement son travail. La seconde, nonobstant son poste, envie presque toujours la première et laisse germer dans son cœur des semences de domination. Le complexe de la couleur de la peau qui l’habite lui fait entrevoir qu’elle est supérieure de tout humain qui n’est pas blanc. La narratrice la décrit comme une femme ambitieuse, dominante, écrasante, destructrice et manipulatrice à dessein

Domination que la narratrice banalise en affrontant ladite responsable sur le terrain du travail bienfait et de l'esprit de justice. Se réclamant arrière-arrière-petite fille de Makandal, elle revendique justice et égalité. Elle assume son indépendance et décide de ne pas se laisser piétiner.

Cet esprit rebelle de la narratrice rappelle, de ce fait, que Makandal c’est à la fois le bonheur d’être soi et la possibilité de dire haut ce que plusieurs pensent tout bas. Elle ne manque pas de souligner la cruauté humaine que peuvent véhiculer certaines attitudes humaines. Comme les Négriers autrefois, Vitraye la Directrice générale était prête à l'utiliser comme traitre de ses frères haïtiens: Tu n'es pas d'ici n'est-ce pas? Le souvenir de l'étiquette d'empoisonneur collé sur son ancêtre Makandal refait surface car si elle n'est pas de là, elle n'est pas étrangère parce que pour elles les Haïtiens sont ses frères. Elle refuse de les trahir et réhabilite en quelque sorte Makandal.

Cette île est la mienne, tu comprends, comprends-tu ? Ces gens sont mes frères et mes soeurs. Je ne suis pas une étrangère sur cette île de Dessailines pour qui tout Africain était fils de ce pays, une fois que ses pieds ont frôlé ce bout de terre! Je suis l'arrière-arrière-petite-fille de Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda!

Makandal dans mon sang comme la plupart des nouvelles du recueil se déroulent à Haïti, symbole de la liberté. La narratrice ne manque pas de noter la ressemblance avec le Congo-Brazzaville ou encore d'autres villes comme Limbé, son pays d’origine. La question de l’identité aussi bien que la question de l’émancipation de la femme y sont développés de manière précise.

On retrouve cette africanité de Haïti dans les nouvelles suivantes: "Madanm on a coupé", "Ceux de Lot Bo Dlo", "Engodo la femme du fleuve" Danse avec le tambour", "Le chemin du détour"...

Je me sentais prête. Inexpressive. Impénétrable et inébranlable. J’étais un sphinx, dans toute son immobilité, son calme olympien, sa sérénité "nirvanique," imperturbable. Sous le soleil brûlant du plateau de Gizeh. Sous les tempêtes de sable quand elles décident de barrer la route aux Bédouins nomades. Sous l’invasion des criquets migrateurs quand ils se jettent sur les pousses de teff, de sorgho, de mil ou de maïs. Sous les trombes d’eau quand le ciel ouvre ses vannes. J’étais le sphinx. Ce n’étaient pas des yeux de cristal bleu-caraïbe qui allaient me déstabiliser, me faire craquer et encore moins me faire sourire. Cette phrase attribuée à Patrice Lumumba ou à Sékou Touré selon les cas, me revint à l’esprit : « Entre la liberté et l’esclavage, il n’y a pas de compromis.

Face à la globalisation sociale et politique, deux tendances cohabitent auprès d'une certaine catégorie d'Africains : le désir de se conformer à l’homme blanc et la revendication radicale de la revalorisation de leurs origines. Ce recueil, quant à lui, a opté pour une troisième voie entre intégration, la digne acceptation de soi et la reconsidération des valeurs ancestrales. Effectivement, sans dédramatiser, la narratrice ne fait pas dans le drame, encore moins dans la légèreté. Sa posture est celle d'une personne consciente qui considère que le salut de l'humain, de l'homme noir notamment, se trouve dans la conquête de sa liberté. Ce n'est donc pas par pur hasard que la préface du recueil s'intitule "le chant de la liberté". 
Les autres nouvelles traitent aussi de la question de l’héritage culturel, du rapport de la femme à l'humanité, du bonheur d'exister et de l'amour. Alfoncine Nyélénga Bouya se révèle grande exploratrice de la mémoire, de l'identité et du rapport entre les humains. Elle décrit avec une vérité "vraie" les problèmes qui minent encore les hommes noirs aujourd'hui. Les récits sont sans tabous. L'écriture est simple, honnête et sans détour. Il n'y a pas d'exagération ni mésestime de soi car ce qui compte pour les Africains comme pour les Afrodescendants, c'est la prise de conscience de leur identité et non l'assimilation. Les nouvelles se recoupent et on retrouve parfois des idées dans l'ordre de la continuité, entre nostalgie et désir d'avancer. L'histoire peut être reconstituée parce qu'elle est nécessaire, mais elle doit nous permettre de continuer la mission des ancêtres.

LISEZ MAKANDAL...

Nathasha Pemba

Alfoncine Nyélénga Bouya, Makandal dans mon sang, préface de Marie-Léontine Tsibinda, Nouvelles, Éditions La Doxa, Éditeur Militant, 2016, 232 pages, 15 euros. 

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Natacha Odonnat: Au secours, je suis enceinte!

Publié le par Nathasha Pemba

Natacha Odonnat est économiste de la santé, spécialisée dans les pays en développement et en transition. Originaire de la Martinique, elle habite à Montréal depuis 2012. Natacha Odonnat aide les autres à se réaliser en restant le plus possible eux-mêmes. Elle a créé le cabinet de consultation Shanaprod dans le but de permettre aux personnes de faire entendre leur voix par l'art. Elle se définit, de ce fait, comme Chercheuse. On peut aussi découvrir ses engagements à partir de son Blog Parle Ton parle.

Ayant habité dans plusieurs pays, Natacha Odonnat ne fait pas abstraction de la diversité humaine dans ce qu'elle écrit. Les histoires de son recueil se déroulent dans plusieurs pays où ses personnages font mention de leur expérience et de leur engagement.

Au secours,  je suis enceinte !  est le premier recueil de nouvelles que je chronique sur mon blog. J’ai toujours hésité parce que passionnée moi-même des nouvelles, je sais qu’il est difficile d'écrire une critique sur l'ensemble du recueil parce que les histoires ne sont pas les mêmes comme dans un roman classique. Pourtant, ce recueil de Natacha Odonnat m’a convaincue non seulement par le style de rédaction, mais aussi par son unicité (presque) dont le thème de la grossesse permet de suivre chaque nouvelle en harmonie avec les autres.

Cependant, s’il y a une constante dans toutes les nouvelles, c’est celle de la présence de la femme ; elle est partout dans ce recueil. Pour cette chronique, je me suis focalisée sur trois nouvelles.

1-La première nouvelle, La folle de Pétion ville, met en exergue le visage d’une femme écologiste qui m'a rappelé l’engagement de Wangari Maathai. Il est, en effet, question de Joliette, une haïtienne qui lutte pour transmettre le message de la sauvegarde de l’environnement à d’autres femmes, précisément des paysannes qui ont une grande connaissance de la terre. Elle le fait si bien qu’elle finit par devenir modèle pour les autres femmes. Elle tombe amoureuse de José, un homme à la peau claire, et tombe enceinte de lui. Malheureusement, victime de la jalousie des autres femmes noires qui lui envient cet homme et cette grossesse, elle perd son enfant et devient folle.

2-Je veux croire à la vie , une nouvelle qui traite de la catastrophe naturelle de 2010 à Haïti. Très émouvante, la nouvelle rappelle comment l’amour et l’amitié peuvent permettre de tenir et d’espérer dans les moments les plus sombres de la vie. Elle souligne au passage la cupidité humaine qui veut toujours profiter des situations de malheur pour extorquer de l’argent même aux pauvres. Contrairement aux autres nouvelles qui parlent de la grossesse, Je veux croire à la vie est une exaltation de l’existence comme possibilité de vivre et d’espérer. Tout peut arriver dans la vie, mais il ne faut jamais désespérer.

3-Dans Naître : le premier combat de ma vie, Natacha Odonnat pense au bébé, au sacrifice qu’il consent lorsqu’il accepte de sortir du ventre de sa mère. Si la mère est celle qui subit les douleurs de l’enfantement, quitter le confort de l’utérus est aussi un supplice pour l’enfant qui vient au monde. Il fait en quelque sorte un saut dans l’inconnu.

Ce que l'auteure veut transmettre c’est ce désir qui habite toute femme qui tombe enceinte de voir être perpétuée sa lignée. Quelques fois, lorsque l’homme refuse de reconnaître son rejeton, la mère se sent le devoir de donner à ce dernier la chance de la vie, parce qu’elle sait que la vie ne se marchande pas. En ce sens, la femme devient la gardienne de la vie.

À travers les histoires et les personnages, Natacha Odonnat  décrit le quotidien de diverses femmes enceintes. Ces nouvelles ont été écrites lorsque l'auteure était enceinte de son premier enfant. Elles ont donc, à ses yeux, en plus de la détente, une vocation cathartique. C’est tout le sens du sous-titre, Écrits cathartiques d'une femme enceinte, car la fertilité de son imagination lui a permis de vivre positivement cette nouvelle réalité qui faisait irruption dans sa vie.

Dans certaines nouvelles, l’auteure présente la grossesse, à première vue, comme une problématique existentielle. Dans le recueil, certains hommes refusent d'assumer leur responsabilité et laissent en général les mères s’occuper seules de leur enfant. C'est le cas de « Carmen Nicolas » dont le personnage principal finit par devenir "fille mère".

Natacha Odonnat pointe en outre une attitude commune répandue dans la culture antillaise: lorsqu’une fille annonce à ses parents qu’elle est enceinte, on considère qu’elle n’a plus d’avenir et que sa vie s’arrête avec cette grossesse. Cette diabolisation de la grossesse rétrécit les possibilités de la vie et de renouvellement, notamment dans un contexte comme celui des Caraïbes.

Les nouvelles sont intéressantes. L’idée est originale car elle vient d'une auteure enceinte qui a voulu s’occuper en écrivant des nouvelles. J’ai beaucoup aimé le thème de la grossesse et la manière dont sont décrits les personnages. Les chutes sont respectées. Ma nouvelle préférée est « Punition ».
. Je choisis de ne pas la commenter pour que les lecteurs découvrent par eux-mêmes ce dont il est question.

Je recommande ce recueil aux amis de la lecture .

Les titres des nouvelles sont, dans l’ordre d’apparition dans le recueil de :

La folle de Pétion-Ville

Punition

Carmen Nicolas

Texao ou le déni

Nano

Je veux croire à la vie

Au secours, je suis enceinte !

Adélaïde

Je voudrais pouvoir te parler d’amour

Perdition

Naître : le premier combat de la vie

Extrait de la nouvelle Perdition

Ma foi, mon fils n’est pas ministre, mais c’est un homme intègre et ce qu’il fait, il le fait bien. Ses voyages lui auront servi. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ? Je crois que les êtres humains naissent programmés dès leur gestation, une divinité, capricieuse peut-être, leur donne aptitudes et appétits. Ce mois-là, je n’avais pas eu mes règles. C’était, selon mon fils, un petit dérèglement hormonal et j’ai cru que j’étais enceinte. Le mois suivant, j’ai eu mes règles. Mon corps n’a pas changé. Disons qu’il n’a pas changé dans le bon sens. Je maigrissais à vue d’œil. Pendant ces trois ans, j’ai mangé comme quatre, comme si j’avais un ver solitaire. Mais c’était pour alimenter les trois ans de perdition. Il se nourrissait de moi, croissait et se fortifiait. D’aucuns ont voulu me l’expulser mais je n’ai pas voulu. J’avais confiance, il reviendrait.

Nathasha Pemba

Référence de l'oeuvre:

Natacha Odonnat, Au secours, je suis enceinte! Écrits cathartiques d’une jeune femme enceinte, Paris, Mon petit éditeur, 2012

Sites Web de l'auteur:

http://www.shanaprod.com

http://parletonparle.blogspot.ca

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La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit : Le problème de l’existence.

Publié le par Nathasha Pemba

Ce qui fait la particularité de ce roman c'est sa narration construite autour de deux personnages qui tiennent tous les deux, chacun de son côté, un journal  intime. Le visuel des textes est distinct. On retrouve trois sortes de polices d'écriture qui permettent de distinguer le narrateur qui joue le rôle de médiateur entre Didier et de Rodolphe, les deux personnages centraux. Les deux journaux intimes sont tenus du 15 juin au 15 septembre.

Ce que les deux personnages ont de commun, c'est leur questionnement constant autour du problème de l'existence. L’histoire de ce roman est brillamment articulée par une expression philosophique libre qui permet d’entrer en contact avec la vie dans sa dimension physique et même métaphysique.

De quoi s'agit-il ?

Deux hommes se rencontrent à l'aéroport de Gatineau qui est en proie à quelque incident causant le retard du vol. Leurs regards ne les trompent pas. Cependant, ils vont chacun de son côté. Ils finissent par se retrouver à Paris. La même chaleur dans le regard demeure. La pensée n’est pas du reste. Le coeur semble adhérer au mouvement global de l'être.

Didier, la vingtaine, est musicien. Émotif dépendant, il pense la liberté sans savoir s'il l'est véritablement. Rodolphe le décrit comme un être narcissique. Sur initiative de sa mère, il prend des vacances à Paris avec sa nouvelle petit amie Claudia. 

Rodolphe, la soixantaine, Dandy, gentleman, intellectuel et ami de la bonne pensée et de la bienséance; célibataire et assez romantique dans un style qui lui est propre. Il est conscient de sa nécessité d'être au monde, mais il a choisi de vivre seul après trois tentatives de vie en couple. La liberté est son mode d'existence.

Cette rencontre de deux générations est aussi la rencontre de l'expérience et de l'inexpérience.

Rodolphe et Didier se désirent. Leur entourage respectif le remarque aisément.

Lors de ce séjour à Paris, Claudia qui a le mal d'adaptation décide, sans attendre la fin des vacances, de rentrer à Gatineau. Elle ne donne aucune justification à Didier son compagnon de voyage. L'amoureux quasi éconduit rejoint Rodolphe. Ce dernier lui propose de l'accompagner en Suisse. Au cours d’un voyage à Genève, l’attirance ne se limite plus désormais au regard. Ils passent à l’acte sexuel qui les consume et leur permet de consolider leur attirance mutuelle. Toutefois, Didier, narcissique, a un problème d’instabilité intérieure. Cette instabilité se répercute sur ses agissements. En réalité, dans son narcissisme, il reste très dépendant de sa mère et de sa sœur. Celles-ci dirigent sa vie comme deux maitresses de chœur dirigeraient une chorale. Il s’y complait car il aime qu'on prenne soin de lui. Il plante Rodolphe et rentre lui aussi à Gatineau. 

Cette jeunesse n'étonne point Rodolphe qui lui aussi se souvient de la sienne. Plus tard, lorsqu'il rentre à Gatineau, il est nostalgique de sa rencontre avec Didier. Même s'il reste habité par ses anciens amours, l'image de Didier s'impose à lui comme une évidence. Ce dernier reprend contact avec lui par le biais d'un mail. L'espoir renaît et Rodolphe "assume ses contradictions et ses paradoxes intimes". Ils se rencontrent à l'extérieur de la ville.

Durant ses quatre mois, leur relation se vivra de manière saccadée entre ruptures, réconciliations et retrouvailles.

J'ai éprouvé les vertiges que les hommes recherchent. Je suis là près de moi dans un rôle que je me suis donné. Je joue ma vie. Je ne souffre pas. Je n'angoisse pas. Je connais le regard des autres, grossier, celui qui juge, celui qui enchaîne. Le psychodrame ne fait plus partie de mon existence.

 En fait, le bonheur pour Rodolphe comme pour Didier n’est pas figé. Il est assez relatif et peut se limiter, instantanément, à la contemplation d’une oeuvre d'art ou encore à l’écoute d'un son. Il peut aussi se trouver dans le regard, dans la dégustation d'un bon vin ou dans une fusion temporelle des corps.  Quelquefois, on retrouve un Didier perdu dans ses origines qui l'ancrent à sa mère et à sa sœur. Quelquefois, on aperçoit Rodolphe qui se nourrit de souvenirs tout en voulant aller à la découverte d’autres sensations. Tel est finalement l'homme dans ses multiples manifestations. C'est d'ailleurs ce que semble renvoyer l'image de la couverture du livre: l'homme est un mystère et les apparences sont trompeuses car la lumière de l'été n'éclaire pas toujours ce que l'on croit .

Mon point de vue

Le roman de Michel-Rémi Lafond est d’une puissance rare qui révèle le contexte et l’expérience des personnages qui ont une grande connaissance du monde. Rodolphe est un érudit qui a fait le monde et qui côtoie les grands noms de la culture et de l’art tant dans le milieu européen que dans le milieu québécois. L’Afrique, il la connaît partiellement, mais il en fait mention à plusieurs endroits en essayant de souligner les difficultés politiques qui s’y rattachent ou encore la précarité de certains migrants qui sont obligés de réaliser quelques métiers de fortune juste pour survivre. Il souligne que le pays d'accueil n’est pas toujours l’eldorado auquel on s’attend lorsqu'on quitte le lieu des origines. 

Sans complaisance et sans tabou, le roman de Michel-Rémi Lafond esquisse les problèmes qui traversent la vie de tout être humain qu’il soit adulte, adolescent ou vieux ; qu'il soit homme ou femme ; qu'il soit hétérosexuel ou homosexuel. 

Si l'existence est le thème central du roman, l’amour en est le fil conducteur. Seulement, il est question ici d'un amour humain qui se laisse voir selon ses différentes facettes portées par une dimension évolutive. Rien n'est parfait en amour. Que ce soit l’amour de Claudia pour Didier, ou encore l’amour de Didier pour Rodolphe, l’amour de Rodolphe pour Pierre ou Olivier, ou encore l’amour de la mère de Didier pour son fils, l’amour est ici présenté comme une réalité qui traverse l’existence humaine; une réalité qui peut consolider ou détruire selon les cas.

Toutefois, ce qui fait, selon moi, la force de ce roman, c’est la liberté avec laquelle chacun des deux personnages se déploie et s'exprime. Chacun se rend compte que pour bien vivre et pouvoir exister, il faut pouvoir s'émanciper de certains fatalismes et déterminismes sociaux. C'est la question, par exemple, que se pose Didier :

Ma mère m’aime, c'est évident. Elle ne cherche que mon bien. Elle me demande de marcher droit. C'est une autoritaire malgré ses prétentions. Elle a réussi dans la vie, et il n’est pas question que son fils échoue. Je lui donne du fil à retordre. Je ne me laisse pas faire. Je la connais, elle ne reculera pas. D'où tient-elle cette énergie? Tutélaire, elle répand la sécurité comme un engrais. Elle trône sur les hauteurs, s'agitant, toujours affairée, et respirant avec difficulté. Étranges sont ses gestes, sa voix, son intonation. Elle a tenté de me façonner, elle a fait du chou blanc. Lorsque sa main se pose sur la mienne en la tapotant, ma conscience hurle en catimini. L'arrachement, l'ignoble séparation va-t-elle se consommer ? 

La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit est le roman de l’existence. Il soulève des questions inhérentes à la vie de tout humain et que l'on ne peut ignorer tant qu'on a le souffle de vie.

En parlant de la relation homosexuelle, le roman évoque une question d’actualité. Il montre que l’amour est par essence libre: il ne choisit ni couleur ni âge ni position sociale pour se manifester. La mort qui survient, indirectement, dans la vie des deux personnages montre aussi que la mort fait partie de la vie. Si la mort d'un être cher peut choquer, elle nous fait prendre conscience sur un certain nombre de réalités. Que nous pouvons mourir en dormant. En marchant. En buvant. Nus. Sous la douche. Bref, la mort est la compagne de tous les jours.

Claudia, personnage particulier, est le prototype du féminisme dérangeant. Son attitude est le signe que tout engagement poussé à l’extrême peut avoir des conséquences fâcheuses et détruire la fraternité. 

Rodolphe et Didier sont la preuve que l'on peut user de sa liberté sans faire entrave à celle des autres et que l’amour n’a pas besoin d’exclusivisme pour être.

Le roman de Michel-Rémi Lafond est un roman qui fait réfléchir certes (il est cérébral), néanmoins il reste accessible. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a fait dire, au début de ma lecture, que j’avais l’impression de lire « L’être et le néant » de Jean-Paul Sartre sans le dictionnaire de vocabulaire philosophique d’André Lalande à côté. En plein vol de ma lecture, j’ai cru lire « le Banquet » de Platon ». C'est normal, l'auteur est Docteur en philosophie et forcément l'habitude philosophique est devenue sa seconde nature. À la fin j’ai eu l’impression de lire deux hommes qui revendiquaient leur seule liberté. 

J'ai beaucoup aimé cette balade et... Je vous recommande cette lecture.

Nathasha Pemba

Référence:

Michel-Rémi Lafond, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l'on croit, Ottawa, Collection « Vertiges », Éditions L’interligne, 2017, 584 pages, 29,95 $

ISBN 978-2-89699-515-8

Disponible en versions PDF et epub (http://www.interligne.ca) . 

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