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Sa mère de Sophia Azzeddine

Publié le par Nathasha Pemba

Sophia Azzeddine met en avant l'histoire de Marie-Adélaïde, une fille née sous x. L'héroïne du roman a connu plusieurs familles et plusieurs emplois en grandissant.

De ce point de vue, on peut dire qu'elle a vécu dans une sorte d'instabilité qui a en quelque sorte influencé le cours de sa vie.

Marie-Adélaïde sait aussi ce que veut dire "matricule numéro tant" après avoir passé un séjour dans une prison.

Bref, elle est convaincue que son histoire n'attire personne parce qu'en plus d'être une fille ordinaire, elle est singulièrement une fille à problèmes. Si elle ne cherche pas les problèmes, ceux-ci ont choisi de venir vers elle. Mais elle ne se décourage pas parce qu'elle est convaincue que tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir. 

Ignorant ses vraies origines, Marie-Adélaïde se laisse aller par son imagination féconde en essayant de penser le type de famille à laquelle elle appartiendrait, mais ne sait pas encore qu'elle est d'origine arabe.

Contrairement aux autres (je parle de ceux qui se réunissent au sein d'une association en pensant que ça fera moins mal), je n'ai jamais fantasmé ma mère biologique. J'ai bien réfléchi et j'en suis arrivée à la conclusion que je viens d'une famille de bourgeois. Pas pour me consoler mais parce que c'est logique. Les gros beaufs bouffeurs de surimi, il les gardent les gosses, ils ne les abandonnent pas. Plus tard, les torgnoles pleuvent mais bizarrement l'affection est là. (...). Ce sont les bourgeois qui se débarrassent des mauvaises branches. Ils n'aiment pas les contraintes, peu importe leur nature, ils ont un projet de vie qu'ils n'envisagent qu'à long terme. (...). Mon grand-père a dû trancher comme ça: tu abandonneras ce bébé et tout redeviendra comme avant. Ça a dû être bref. Comme le soupir qui l'a précédé.

 

Cet extrait montre que même si elle suppose être née d'une bourgeoise, elle ne les porte pas trop dans son coeur.

Entre autres thèmes développés, il y a la question de la relation mère-fille qui n'est pas abordée directement, mais qui en réalité constitue le fil du texte comme l'indique le titre. Toutefois il s'agit ici d'une mère inconnue, lointaine... comme l'est l'héroïne aussi, presque insaisissable et assez éloignée de la réalité. Avant de rencontrer sa mère, Marie-Adélaïde est une fille en colère qui rejette tout le monde. En passant, elle égratigne les bourgeois, les pauvres, les hommes et femmes politiques, la cour des grands... Bref, à force de vouloir dénoncer tout, elle ne dénonce presque rien et frôle la stigmatisation.

Écrit à la première personne sans être forcément linéaire, le roman est très captivant et ne donne pas envie de le poser tant qu'on n'a pas lu le dernier mot. On peut dire que le style de l'auteure est très captivant. L'auteur évoque aussi les attentas du 15 novembre à Paris, les difficultés liées à l'emploi et autres thèmes.

Nathasha Pemba

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Doctrovée Bansimba, Artiste congolaise

Publié le par Juvénale Obili

Née au Congo Brazzaville, Doctrovée Bansimba est une artiste et peintre congolaise. Elle a reçu le Premier prix de peinture à l'issue des Premières Rencontres Internationales d'Art Contemporain des Ateliers Sahm en 2013. Elle est aussi récipiendaire du Sanza de Mfoa 2016. Elle a réalisé un portrait de Serge Gainsbourg à l'occasion de la célébration du vingtième anniversaire de la mort de l'artiste sur le mur de sa maison.

Juvénale Obili s’est entretenue avec elle pour le compte du Sanctuaire de la Culture.

 

1-Bonjour Doctrovée. Merci d'avoir accepté de répondre à nos questions. S’il faut retracer ton parcours, que dirais-tu? Es-tu une femme qui se sent investie par une mission ? Quels sont les moments forts de ton parcours d'artiste ?

 

Tout a commencé par le gribouillis de l’école maternelle, ensuite par des dessins au sol sous forme de contes ainsi que le modelage d’argile au bord du Djoué. Il y a aussi eu les moments où je récupérais des petits objets ça et là : les chutes de tissus et les poupées qui finissaient par être brûlées par ma mère. L’envie d’en faire un peu plus se transformait en une joie inexplicable où se se rendre utile devenait comme un appel. Je réalisais des « Morceaux choisis » d’entrée en classe de sixième pour les autres alors que je n'étais qu'au CM1. Au collège je rêvais de faire les Beaux-Arts après le B.E.P.C, malgré l’opposition de l’autorité parentale. Cependant, je peignais les murs des maisons, et dessinais sur les murs des boutiques … les bouteilles de jus, des morceaux de viande, des tranches de saucisson. C'était une sorte de Street art commercial. J'ai fait cela jusqu’au lycée. Enfin, après l’obtention du baccalauréat en 2006, j'ai fait à la fois l’École Nationale des Beaux-Arts et l'Académie des Beaux-Arts de Brazzaville de 2007 à 2011. Ajoutant des expériences en ateliers auprès d'anciens de la scène artistique congolaise comme Rémy Mongo Etsion le sculpteur, et un certain maître Shims . À partir de 2012 j’ai enchaîné résidences de création, rencontres internationales, ateliers et récompenses. Lorsque je suis en face d’un support  vide, et que j’ai une  pensée  en  accord  avec mon état d’âme  fusionnant avec mes instruments de prédilection , rendre palpable une vie comprise dans une autre  qui au départ n’était qu’une simple pensée ,sourire  la naissance de cette œuvre qui vie,  sourit et fait cogiter les autres ,c’est ça ma mission et  mes moments les plus forts .

 

3- Tu es une artiste. En quoi consiste ton art ? Quel regard portes-tu sur l’art congolais ?

 

Je chante la poésie du monde : celle d’Afrique et d’ailleurs, je déclame la succession des vers : vers de douleur, douleur de soi douleur de l’autre, les vers de rites, d’étreinte, de barrière, du regard de l’autre, de toute sorte de guerre ,de cette guerre qui ne se vit pas seulement à travers  les crépitements des armes, je déclame les vers de la nature, nature de l’homme, nature de… mon art est aussi une forme de thérapie pour moi. L’art congolais est riche, il mérite que l’on retrace son histoire et qu’on en fasse un programme  pédagogique.

 

portrait de Serge Gainsbourg sur le mur de sa maison. Peinture réalisée par Doctrovée Bansimba à l'occasion du 20e anniversaire de la mort de l'artiste.

4- Quelle est ta relation avec le pinceau ? Combien de tableaux à ton actif ? Où peut-on les trouver ? As-tu déjà participé à une exposition ?

 

J’ai pas mal d’œuvres, et  j’entretiens une forte relation avec mon pinceau.  J’ai participé à quelques expositions un peu partout, à Brazzaville, à Kinshasa, à la biennale Dak'art avec les ateliers Sahm, en France à Paris , en Suisse. J’ai exposé à Londres  1:54 Contemporary African Art Fair avec Barthélémy Toguo ; à Vienne, et ça continue…    

 

5- Être une femme et artiste, qu'est-ce que cela représente au quotidien dans une société où la femme a encore du mal à faire valoir ses compétences .

 

Je suis une femme oui et ça se voit, par contre dans le contexte du travail, je me définis comme artiste tout court. J’aime bien cette pensée d'Indira Gandhi : « il y a deux genres de personnes, ceux qui font le travail et ceux qui prennent le crédit. Tentez d’être du premier groupe ; il y a moins de compétition » .  Alors il  suffit juste de travailler comme il se doit pour s’affirmer, trouver sa place... voilà.

 

6- Sur le plan humanitaire, y a –t-il une cause qui te tient le plus à cœur ?

 

Protéger les enfants contre toutes les formes d’exploitation et de violence surtout ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes dans tous les coins des rues, leur donner l’accès à une éducation et une formation de qualité, répondre à leurs besoins vitaux (la santé, la nutrition, l’eau, et assainir leur environnement), favoriser gratuitement la scolarisation des personnes en conditions de handicap.

 

7- Si Doctorovée était Ministre de la culture, quelle serait sa priorité ?

 

Je me sens très bien dans ma peau d’artiste qui est aussi celle d’un ambassadeur de la culture, donc être ministre ne m’a jamais traversé l’esprit. Par contre en tant qu'artiste je demanderais ou peut-être, proposerais à ceux qui ont la possibilité de l’être de prendre exemple sur les autres:  Juger l’art et l’artiste de son pays à sa juste valeur, lui donner une grande visibilité, favoriser les échanges culturels, donner l’opportunité aux artistes d’aller faire découvrir leur art et découvrir celui des autres ; créer des sérieuses activités culturelles, des espaces favorables d’expression pour artistes, des musées, et tout ça pour de vrai. Préserver précieusement son patrimoine culturel, et surtout d’arrêter de transformer les salles de cinéma et autres en une sorte de Super market ou d’église, pour un perpétuel épanouissement et développement.

 

8- En 2006 après l'obtention de ton BAC, tu as préféré vivre ta passion en dépit de la volonté des parents. Y a t-il un parallélisme entre l'engagement et la passion artistique ?

 

Lorsque l’on a la chose en soi, et qu’on est destiné précisément à cette chose, la passion prend le dessus de tout engagement. Ce qui m’inspire le plus c’est tout ce qui nous entoure, le  mystère de l’univers.

 

10- Qu’est-ce que l’art t’apporte de plus dans la vie ?

 

Qu’est-ce que l’art m’apporte de plus dans ma vie ? Waouh ! Je vis l’art je respire l’art, je rêve l’art, je pleure l’art, je danse l’art, je souris l’art, je baigne l'art, je vois l’art, je transpire l’art, je déclame l’art, je mange l’art, je chante et bouge l’art, je crie l’art, je discute l’art, je dors l’art, je me lève l’art, je marche l’art, et l’art c’est toute ma vie.

 

11- Quel est ton rêve pour la jeunesse congolaise ?

 

Que cette jeunesse soit celle qui baigne dans une potion pour se cultiver continuellement pour un meilleur lendemain. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Juvénale Obili et Doctrovée Bansimba

                                                    

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Nouvelle de Marien Fauney NGOMBÉ: PRÉCIS SUR LA MISE EN BIÈRE D'UN PLAT PIMENTÉ

Publié le par Marien Fauney Ngombé

Je vais vous raconter l’histoire d’un homme qui mange. Mais avant ça, laissez - moi vous raconter mon réveil et lever un pan du pagne sur ma vie ici.

 

Il est quatorze heures. Le soleil s’acharne à être à la hauteur de sa réputation. Le vivant comme l’inerte suffoque, s’étouffe, chauffe, brûle, sue et s’assèche.

 

Je suis devant ma fenêtre. Je me lève à peine et profite de la réverbération du soleil sur le sable. D’une oreille distraite, j’écoute l’émission quotidienne que diffuse la radio nationale. Émission sur des tranches de vie. Elle est l’œil indiscret sur notre société. J’aime entrer dans les vies de ces gens comme moi, ces pauvres destins échoués, ces lapsus de la destinée, ces sans - intérêts. Grâce à ce journaliste depuis plus de dix ans, les modestes gens ont dix minutes de gloire. Aujourd’hui, l’émission se termine sur l’histoire d’un homme à qui la femme a proposé de faire ménage à trois avec son amant. Elle, le pauvre mari cocufié et l’amant insolent. Onong ! Afrique maudite ! Nos ancêtres vont mourir une seconde fois de là où ils se trouvent. Et surtout n’allez pas me parler de vos histoires de royauté matrilinéaire et de ces reines qui avaient des arènes remplies d’hommes. Pas de sottises dans ma parcelle, dans ma maison, ni dans mon poste radio.

 

J’ai failli balancer ce poste radio pourri contre le mur. De toutes les façons, ceux qui témoignent et le journaliste ne sont que des affabulateurs qui gagnent leur pain en déblatérant des boniments. Boniments d’arracheurs de dents, boniments de sorciers de la forêt équatoriale.

 

J’habite ce neuf mètres carrés depuis le lancement de « Bo yoka makambo » (en français : Écoutez donc ça !). C’est le titre de l’émission. La peinture vert bouteille a désormais des traces noires de mains d’adultes et d’enfants, de suie souvenir de début d’incendie, de gras de beignets et de sauces graines, de rouge de feutres, de stick à lèvres de ma femme et de maîtresses ramenées en catimini, de marron mal nettoyé d’excréments de mon enfant et de son père un lendemain de cuite sévère …

 

Je n’ai jamais rafraîchi les murs. Je pensais rester six mois ici, dans ce célibatorium, du nom qu’on donne aux enfilades de studios en location dans une cour commune. Généralement occupées par des célibataires.

 

Je n’ai pas toujours été aussi oisif. J’ai même travaillé à l’époque quatorze mois de suite dans la société qui produisait l’eau minérale. Mais après le scandale d’empoisonnement aux produits chimiques, elle a dû fermer. Je ne sais pas comment je fais pour passer les saisons depuis tout ce temps sans avoir une vie réellement stable. Mouf ! j’ai fait mienne l’expression : une vie de bâton de chaise. Je bringuebale sous le poids de ce gros postérieur qu’est la vie d’un homme.

 

Désormais couché à pas d’heure et levée à 14h pour écouter « Bo yoka Makambo », et ensuite rendre une visite à Mama Odemba. Tout le monde l’appelle par son prénom Ma’ Eugénie. Mais son restaurant s’appelle Odemba. Et moi je l’associe à ce lieu.

 

Chez Ma’ Eugénie, il fait bon vivre. J’y suis accueilli comme si j’étais chez un parent proche. C’est un joli restaurant. Pas vos trucs de la ville climatisée insipide. Vos trucs où vous n’allez que pour discuter et faire les beaux et non pour honorer les plats.

 

Non ! c’est un restaurant typique de chez nous. Un lieu pittoresque. Les casiers de bières y tiennent lieu de sièges. Les tables en bois y sont parfois recouvertes de nappes aux motifs vichy. Nous sommes en plein air ou alors entourés de tôles ondulées. Ma’ Eugénie n’est jamais loin. Toujours près de ses braseros, à ajouter un condiment, à goûter la sauce brûlante. Plusieurs énormes marmites couvent le secret culinaire de cette ceinture noire du domptage des arômes.

 

Quand j’arrive au restaurant Odemba, ma cuite de la veille est bien passée par là parce j’ai une faim d’un voleur qui sort de garde à vue. Dans ma vie, je passe d’une ivresse à une autre. De celle de la bouteille, à celle de l’entrecuisse pour finir à celle de l’assiette. Ma vie est si mal fichue qu’il me faut le miroir déformant de l’ivresse pour la traverser sans penser au suicide. Ekié ! vous êtes choqués pour si peu ? Parlez aux putes de l’avenue Waka - Wewa, elles vous en diront autant.

 

A quatorze heures trente, je cherche l’ébriété. L’ivresse du repu. Sous ses actes, on glorifie l’acte de manger. Apprécier l’instant et enfin terrasser la faim. Mais toujours apprécier cet instant.

 

Manger pour célébrer la vie. L’arrivée du repas est une victoire sur nos maudites vies. Vie de nègre. Au sens le plus poisseux du terme. Loin de vos étymologies fallacieuses. Ici nègre, c’est nègre de misère. Nègre de trou du cul du monde. Nègre de dépotoir des rêves déchus. Nègre de galère en fond de cale depuis des siècles. Nègre d’impasse des existences sans perspectives. Nègre d’une boussole qui s’entête sur le seul point cardinal : la déchéance.

 

Donc laissez - moi manger. Célébrer le Ndolè sucré. Célébrer le saka - saka mielleux. Célébrer le tiep sirupeux. Aucun plan de redressement du FMI ne viendra contrôler la sauce de mon mafé. Aucun président français ne taxera ma façon de déglutir bruyamment, d’empester la friture , de baver sur mon plat de Bongo Tchobi.

 

Bref. Entendons nous bien, j’insiste, je parle du plaisir du pauvre. Loin des couverts et des mets copieux. Les conseillers du président, encore moins les directeurs de sociétés, ni le patron de ma femme ne savent manger. Vous comprenez ils mangent avec apprêt, à la manière des gens qui mangent avant que les ventres ne gargouillent. Huit couverts sur la table. Quatre verres. Assiettes disposées en enfilade. Mais ils viennent manger où à un colloque sur la faïence de Limoges et l’argenterie de Versailles? Ces complexés du repas ! Aka laisse - nous ça ! Une assiette, un verre et un contexte pour manger. Voilà tout ce dont j’ai besoin. Rajoutez - y une marmelade de piment fermenté et une bière bien tiède.

 

On mange comme on fait l’amour. Ces hommes ont des femmes pour leur argent. Parce que dans le pantalon c’est comme sur la table. Trop compliqué. Trop de façon façon!

 

Dans ma vie actuelle le plus important est le rituel de 14H chez « Ma' Eugenie ».

 

Nous sommes de nombreux hommes à braver la poussière pour aller chez « Ma' Eugénie ».

 

Oh seigneur ! Ivresse du sot – l'y - laisse, coma gustatif à cause de la croupe de dindon. Amen !

 

Je vous disais c’est l’histoire d’un homme qui mange avant tout. Alors : Action !

 

Gros plan sur moi. Sur mon séant, mon embonpoint résout le problème d’inconfort sur ce casier de bière en plastique rouge. Un vieux casier Coca - Cola qui a connu toutes les morphologies du quartier. Le foufou est servi. Féculent à déglutir sans modération. Il se modèle dans la paume de la main. D’un geste fier et rythmé. Presque instinctivement, on porte un morceau de foufou avec le pouce, l’index et l’annulaire avant de le poser au bord de la langue qui vient cueillir la pâte au bout de la lèvre inférieure. Tout est rythme. Le geste est cadencé. Comme la cloche du chien de Pavlov, ce premier geste déclenche des réactions dans la bouche. La salive est là. Elle a compris. Elle s’invite au rythme de l’Odemba. Elle sait que la viande arrive.

 

Le plat de viande en sauce est servi. Un gibier qui a un goût fort. Des tripes ? Des gésiers ? Peu importe ! Ma’ Eugénie fait ça bien ! Elle m’a mélangé des restes de différentes viandes dans un même plat en sauce. Je plonge le foufou dans la sauce. Non pas au fond de la sauce. Je reste sur les rebords de l’assiette creuse. J’effectue un geste qui épouse la forme d’une virgule. Ensuite dans un geste de point d’exclamation, je pique une cuisse. La ponctuation du djaffeur – gourmand dans le jargon de mon quartier.

 

C’est un geste d’orfèvre. Je conclus ces gestes précis de prestidigitateur gourmand en prenant un peu de piment dans la coupelle disposée sur ma droite. Je mâche en faisant circuler le bol alimentaire, c'est-à-dire le mélange foufou-viande-sauce pimentée sur différentes zones de ma langue. Je fais rebondir le bol alimentaire pour titiller le palais. Les cellules du goût se situent même dans la gorge juste à l’entrée de l’œsophage. C’est pour cette raison que je mastique bruyamment. Mes postillons sont projetés à une telle vitesse qu’il se retrouve sur la chaussée mélangés à la poussière et aux postillons des passants bavards et en sueur.

 

Aristote ou je ne sais quel vieux aurait distingué quelques saveurs : doux, amer, onctueux, salé, aigre, âpre, astringent et acide. Loin des réalités sous mon soleil. Après de nombreuses études pour compléter les postulats d’Aristote, un chimiste, un certain Cohn aurait découvert quatre goûts élémentaires. Le goût fonctionnerait comme la peinture. Tous les goûts ne seraient que des combinaisons à l’infini de quatre goûts primaires. Comme la science ne s’arrête jamais aux limites de mon intelligence de bantou, un japonais, un incertain Ikeda a ajouté un cinquième goût primaire : l’umami.

 

Mes amis, ces études ne prennent pas en compte les réalités de mon assiette, de la longue cuisson au feu de charbon de Ma’ Eugénie. L’assaisonnement avec des plantes qui ont échappé aux études des botanistes de laboratoires. Chaque semaine, je découvre des nuances de goût. Quand mon nez coule, de la morve chaude et pimentée, que mes tempes battent de plus en plus vite, que mon cœur s’emballe à cause de ce piment indigène. Quand il y a cette conjonction de phénomènes, ma langue crée une saveur inédite. Mon cerveau synthétise les séquences de cette situation et ne retrouve rien dans sa mémoire.

 

Surtout ne jamais oublier le piment. Le piment garantit la forme extatique du plaisir gustatif.

 

Laisser un piment entier dans la sauce. Cet arôme qui s’échappe de la marmite est une torture. Beaucoup de maris ont avoué des adultères à leur femmes enceintes à cause de cet arôme. Mon oncle m’a dit que c’est de cette anecdote que viendrait l’expression « passer à table ». Hummm je mange, je malaxe le foufou, je décharne la viande avec toutes mes dents. D’un coup de langue, je cure entre mes dents pour enlever des morceaux de chair filandreux.

 

Je réintègre ces morceaux au tango du bol alimentaire qui se forme. Je garde le rythme. Ma langue récupère des restes de sauces échouées au dessus de mes lèvres irritées par le piment.

 

Ça pique ! C’est que c’est bon Dieu des blancs ! C’est violemment bon ! Nom d’un sorcier !

 

Après la première phase durant laquelle je bois plus que je ne mange, viens la seconde phase. Une fois rassasié à faire sauter les boutons de ma chemise, je mange désormais pour le plaisir. Durant cette pause, j’apprécie la bière locale tiède ou fraîche, peu importe. À cette heure, les glaçons que Ma’ Eugénie met dans son bac en polystyrène pour maintenir les boissons au frais ont fondu. Une primus, une Skol ou une autre canette d’une brasserie locale fait toujours l’affaire.

 

J’apprécie mes gorgées bruyantes. Je les prends par saccades. La bière glisse au fond de ma gorge. Si le plat me rend compte de l’importance d’avoir une langue, la bière rend ses lettres de noblesse à ma gorge déployée. Elle accueille la bénédiction de douze degrés. Au diable, les menus problèmes de la vie. Je suis dans mon paradis. La vue de Ma’ Eugénie qui me lance un sourire complice me fait plaisir. Elle se rend complice de mon forfait. A cet instant, j’ai tué tous mes problèmes. Homicide volontaire.

 

« Ma’ Eugénie 2 autres bières s’il te plaît … On va booooooiiiiiiire ! ».

 

Mais attention je n’ai pas fini de manger.

 

Seconde phase, je demande un plat de brochettes. Attendez maintenant c’est la diète après un plat bien gras.

 

La musique qui passe depuis une demi – heure, je ne l’écoute pas. Pour moi, la musique, c’est un bruit de fond pour accompagner ma dégustation. Mais attention c’est indispensable. Et je veux du Odemba (style musical de l’orchestre de Franco). Et je saurais si vous mettez autre chose. C’est tout un rituel une bonne musique Odemba fait partie des éléments constitutifs du goût, de la saveur du plat.

 

Le rythme est moins enlevé. J’ai moins la tête dans mon plat. Chez Ma’ Eugénie, il y a cinq tables, pas plus. Des fonctionnaires en longues pauses déjeuner, un jeune qui aime les coins des anciens, une femme qui attend un rendez - vous avec son copain taximan qui s’arrêtera pour donner quelques billets de mille francs.

 

Je ne parle qu’à Ma' Eugénie.

 

- Ça va les affaires Ma’ ?

 

- On se débrouille dis donc ! Avec la crise là, même les bikoros sont devenus chers …

 

- Et toi elle n’est toujours pas revenue ?

 

- Aka ne me parle pas de cette sorcière du Mayombe ! Qu’elle me rende mon fils c’est tout ...

 

Ma’ Eugénie me ramène à la réalité. Ma femme est partie un jour rembourser 150 francs parce qu’un chauffeur de bus lui avait fait crédit. Depuis, elle n’est plus jamais revenue. Pendant un mois, j’ai pris tous les bus qui s’arrêtent près de chez moi. J’ai vu des chauffeurs tous plus laids que moi avec des haleines de gibiers pourris.

 

Aucun n’avait connaissance de ma femme. De ma Léonie. Des maudits ! Depuis, je ne prends ni bus ni taxi. J’avais mon petit travail à la menuiserie. J’y allais à pied. Et devant mes retards incessants, j’ai été viré. Depuis, je passe ma vie entre chez moi et chez Ma' Eugénie. J’ai eu quelques pièces en vendant les bricoles de ma maison. De ma chambrette …

 

« Léonie pourquoi ? Pourquoi es-tu partie? Notre temps allait arriver. J’allais finir par ouvrir ma menuiserie.

 

Dans cette ville où il y a autant d’enterrements que de mariages, mes cercueils auraient toujours trouvé preneurs. Je me serai spécialisé dans les cercueils pour enterrer tous ces gens las de la vie comme moi. Qui prétextent un AVC, le SIDA ou une crise cardiaque pour partir. J’aurais aussi fabriqué des portées pour cacher les secrets de tous ces cocus, de ces champions de l’adultère, les voleurs de la républiques, les détraqués du string et du caleçon …

 

"Pourquoi Léonie ? Pourquoi as-tu sacrifié notre amour sur l'autel de mon indigence passagère ?

 

C'est quoi dix ans dans une vie?

 

La misère n'est pas une gangrène ni une sentence irrévocable.

 

On n'ampute pas un cœur aimant pour cela. Et on peut toujours faire appel de ce que semble décider le destin pour nous. Tant qu'il y a la vie...

 

Leonie l'amour se fortifie quand l'assiette manque de viande. Quand la sauce ne dialogue qu'avec la boule de foufou.

 

Je ne comprends pas. Disparaître aussi brutalement. Nous étions pourtant devenus forts. Je venais enfin de retrouver du travail. Ca ne pouvait qu'aller mieux. Mes promesses de pagnes Wax, ton adhésion à une tontine, les ordonnances du petit, tout serait désormais payé en temps et en heure. Tu me hantes.

 

Je te cherche en vain jusque dans ivresses. Fais - moi un signe...

Je veux revoir notre fils tout sourire. Le fruit de mon amour vitale toi.

Je veux vous prendre dans des bras de père et de mari tous les deux. Je suis épuisé. Tu m'entends? Épuisé !Littéralement sonné par le coup de massue que tu as porté sur ma poisseuse de vie.

Une fois passé l'ébriété le retour à ma réalité sera encore d'une violence. Je chercherai une nouvelle ivresse. Le cœur et la pupille en larmes.

Léonie je te le promets, demain j’arrête de m’empiffrer si tu reviens. Crois-moi je saurai te faire revivre nos années lycée. Nous reprendrons plaisir à flâner dans nos imaginaires sans s'interdire de rêver de nouveau. L'ivresse de l'Amour. Je t’en prie reviens...".

 

Marien Fauney Ngombe, Écrivain Congolais

Dessin de Bob Kanza

 

Publié dans Nouvelles du mois.

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