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La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit : Le problème de l’existence.

Publié le par Nathasha Pemba

Ce qui fait la particularité de ce roman c'est sa narration construite autour de deux personnages qui tiennent tous les deux, chacun de son côté, un journal  intime. Le visuel des textes est distinct. On retrouve trois sortes de polices d'écriture qui permettent de distinguer le narrateur qui joue le rôle de médiateur entre Didier et de Rodolphe, les deux personnages centraux. Les deux journaux intimes sont tenus du 15 juin au 15 septembre.

Ce que les deux personnages ont de commun, c'est leur questionnement constant autour du problème de l'existence. L’histoire de ce roman est brillamment articulée par une expression philosophique libre qui permet d’entrer en contact avec la vie dans sa dimension physique et même métaphysique.

De quoi s'agit-il ?

Deux hommes se rencontrent à l'aéroport de Gatineau qui est en proie à quelque incident causant le retard du vol. Leurs regards ne les trompent pas. Cependant, ils vont chacun de son côté. Ils finissent par se retrouver à Paris. La même chaleur dans le regard demeure. La pensée n’est pas du reste. Le coeur semble adhérer au mouvement global de l'être.

Didier, la vingtaine, est musicien. Émotif dépendant, il pense la liberté sans savoir s'il l'est véritablement. Rodolphe le décrit comme un être narcissique. Sur initiative de sa mère, il prend des vacances à Paris avec sa nouvelle petit amie Claudia. 

Rodolphe, la soixantaine, Dandy, gentleman, intellectuel et ami de la bonne pensée et de la bienséance; célibataire et assez romantique dans un style qui lui est propre. Il est conscient de sa nécessité d'être au monde, mais il a choisi de vivre seul après trois tentatives de vie en couple. La liberté est son mode d'existence.

Cette rencontre de deux générations est aussi la rencontre de l'expérience et de l'inexpérience.

Rodolphe et Didier se désirent. Leur entourage respectif le remarque aisément.

Lors de ce séjour à Paris, Claudia qui a le mal d'adaptation décide, sans attendre la fin des vacances, de rentrer à Gatineau. Elle ne donne aucune justification à Didier son compagnon de voyage. L'amoureux quasi éconduit rejoint Rodolphe. Ce dernier lui propose de l'accompagner en Suisse. Au cours d’un voyage à Genève, l’attirance ne se limite plus désormais au regard. Ils passent à l’acte sexuel qui les consume et leur permet de consolider leur attirance mutuelle. Toutefois, Didier, narcissique, a un problème d’instabilité intérieure. Cette instabilité se répercute sur ses agissements. En réalité, dans son narcissisme, il reste très dépendant de sa mère et de sa sœur. Celles-ci dirigent sa vie comme deux maitresses de chœur dirigeraient une chorale. Il s’y complait car il aime qu'on prenne soin de lui. Il plante Rodolphe et rentre lui aussi à Gatineau. 

Cette jeunesse n'étonne point Rodolphe qui lui aussi se souvient de la sienne. Plus tard, lorsqu'il rentre à Gatineau, il est nostalgique de sa rencontre avec Didier. Même s'il reste habité par ses anciens amours, l'image de Didier s'impose à lui comme une évidence. Ce dernier reprend contact avec lui par le biais d'un mail. L'espoir renaît et Rodolphe "assume ses contradictions et ses paradoxes intimes". Ils se rencontrent à l'extérieur de la ville.

Durant ses quatre mois, leur relation se vivra de manière saccadée entre ruptures, réconciliations et retrouvailles.

J'ai éprouvé les vertiges que les hommes recherchent. Je suis là près de moi dans un rôle que je me suis donné. Je joue ma vie. Je ne souffre pas. Je n'angoisse pas. Je connais le regard des autres, grossier, celui qui juge, celui qui enchaîne. Le psychodrame ne fait plus partie de mon existence.

 En fait, le bonheur pour Rodolphe comme pour Didier n’est pas figé. Il est assez relatif et peut se limiter, instantanément, à la contemplation d’une oeuvre d'art ou encore à l’écoute d'un son. Il peut aussi se trouver dans le regard, dans la dégustation d'un bon vin ou dans une fusion temporelle des corps.  Quelquefois, on retrouve un Didier perdu dans ses origines qui l'ancrent à sa mère et à sa sœur. Quelquefois, on aperçoit Rodolphe qui se nourrit de souvenirs tout en voulant aller à la découverte d’autres sensations. Tel est finalement l'homme dans ses multiples manifestations. C'est d'ailleurs ce que semble renvoyer l'image de la couverture du livre: l'homme est un mystère et les apparences sont trompeuses car la lumière de l'été n'éclaire pas toujours ce que l'on croit .

Mon point de vue

Le roman de Michel-Rémi Lafond est d’une puissance rare qui révèle le contexte et l’expérience des personnages qui ont une grande connaissance du monde. Rodolphe est un érudit qui a fait le monde et qui côtoie les grands noms de la culture et de l’art tant dans le milieu européen que dans le milieu québécois. L’Afrique, il la connaît partiellement, mais il en fait mention à plusieurs endroits en essayant de souligner les difficultés politiques qui s’y rattachent ou encore la précarité de certains migrants qui sont obligés de réaliser quelques métiers de fortune juste pour survivre. Il souligne que le pays d'accueil n’est pas toujours l’eldorado auquel on s’attend lorsqu'on quitte le lieu des origines. 

Sans complaisance et sans tabou, le roman de Michel-Rémi Lafond esquisse les problèmes qui traversent la vie de tout être humain qu’il soit adulte, adolescent ou vieux ; qu'il soit homme ou femme ; qu'il soit hétérosexuel ou homosexuel. 

Si l'existence est le thème central du roman, l’amour en est le fil conducteur. Seulement, il est question ici d'un amour humain qui se laisse voir selon ses différentes facettes portées par une dimension évolutive. Rien n'est parfait en amour. Que ce soit l’amour de Claudia pour Didier, ou encore l’amour de Didier pour Rodolphe, l’amour de Rodolphe pour Pierre ou Olivier, ou encore l’amour de la mère de Didier pour son fils, l’amour est ici présenté comme une réalité qui traverse l’existence humaine; une réalité qui peut consolider ou détruire selon les cas.

Toutefois, ce qui fait, selon moi, la force de ce roman, c’est la liberté avec laquelle chacun des deux personnages se déploie et s'exprime. Chacun se rend compte que pour bien vivre et pouvoir exister, il faut pouvoir s'émanciper de certains fatalismes et déterminismes sociaux. C'est la question, par exemple, que se pose Didier :

Ma mère m’aime, c'est évident. Elle ne cherche que mon bien. Elle me demande de marcher droit. C'est une autoritaire malgré ses prétentions. Elle a réussi dans la vie, et il n’est pas question que son fils échoue. Je lui donne du fil à retordre. Je ne me laisse pas faire. Je la connais, elle ne reculera pas. D'où tient-elle cette énergie? Tutélaire, elle répand la sécurité comme un engrais. Elle trône sur les hauteurs, s'agitant, toujours affairée, et respirant avec difficulté. Étranges sont ses gestes, sa voix, son intonation. Elle a tenté de me façonner, elle a fait du chou blanc. Lorsque sa main se pose sur la mienne en la tapotant, ma conscience hurle en catimini. L'arrachement, l'ignoble séparation va-t-elle se consommer ? 

La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit est le roman de l’existence. Il soulève des questions inhérentes à la vie de tout humain et que l'on ne peut ignorer tant qu'on a le souffle de vie.

En parlant de la relation homosexuelle, le roman évoque une question d’actualité. Il montre que l’amour est par essence libre: il ne choisit ni couleur ni âge ni position sociale pour se manifester. La mort qui survient, indirectement, dans la vie des deux personnages montre aussi que la mort fait partie de la vie. Si la mort d'un être cher peut choquer, elle nous fait prendre conscience sur un certain nombre de réalités. Que nous pouvons mourir en dormant. En marchant. En buvant. Nus. Sous la douche. Bref, la mort est la compagne de tous les jours.

Claudia, personnage particulier, est le prototype du féminisme dérangeant. Son attitude est le signe que tout engagement poussé à l’extrême peut avoir des conséquences fâcheuses et détruire la fraternité. 

Rodolphe et Didier sont la preuve que l'on peut user de sa liberté sans faire entrave à celle des autres et que l’amour n’a pas besoin d’exclusivisme pour être.

Le roman de Michel-Rémi Lafond est un roman qui fait réfléchir certes (il est cérébral), néanmoins il reste accessible. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a fait dire, au début de ma lecture, que j’avais l’impression de lire « L’être et le néant » de Jean-Paul Sartre sans le dictionnaire de vocabulaire philosophique d’André Lalande à côté. En plein vol de ma lecture, j’ai cru lire « le Banquet » de Platon ». C'est normal, l'auteur est Docteur en philosophie et forcément l'habitude philosophique est devenue sa seconde nature. À la fin j’ai eu l’impression de lire deux hommes qui revendiquaient leur seule liberté. 

J'ai beaucoup aimé cette balade et... Je vous recommande cette lecture.

Nathasha Pemba

Référence:

Michel-Rémi Lafond, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l'on croit, Ottawa, Collection « Vertiges », Éditions L’interligne, 2017, 584 pages, 29,95 $

ISBN 978-2-89699-515-8

Disponible en versions PDF et epub (http://www.interligne.ca) . 

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Laurent Robert: Exister en tant que poète est une longue patience.

Publié le par Nathasha Pemba

Laurent Robert est né en 1969. Il vit près de Mons, en Belgique. Il a accompli des études de lettres jusqu'au doctorat et il est actuellement professeur de littérature et de didactique du français Langue Étrangère dans l'enseignement supérieur belge. Il écrit essentiellement de la poésie et des articles d'histoire littéraire et d'analyse sur des auteurs méconnus ou oubliés du 19e et du 20e siècle – en particulier sur des femmes poètes. Le Sanctuaire de Pénélope l'a rencontré pour discuter autour de son livre "Guerres"

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la littérature ?

J'ai l'impression que cela a toujours été là, que cela remonte à l'apprentissage de la lecture. Savoir lire et y trouver du plaisir est la chose la plus importante que l'on puisse apprendre. Par la suite, il y a eu les premières grandes lectures à l'adolescence, assez classiques du reste : Fenimore Cooper, Baudelaire, Sartre, Mauriac, Camus, Zola, Boris Vian...

Qu’avez-vous découvert dans l’univers de la poésie ?

Le fait que le poème soit un univers en soi. Un poème peut tout contenir, toute la vie d'un homme ou toute sa philosophie en quelques vers. Il peut aussi ne – presque –  rien dire, si ce n'est « je t'aime » ou « Dieu existe » comme la plupart des sonnets du 16e siècle, ou bien « ceci est de la poésie » comme chez les modernes, mais il le fait, dans le meilleur des cas, de façon éclatante, imparable. La grâce du langage poétique est de pouvoir dire ce tout ou ce rien de manière incontestable – et que le lecteur sache que, là, se produit de la beauté ou de l'art ; qu'il finisse parfois aussi par s'approprier le texte au point de le connaître par cœur ou du moins de se souvenir pour toujours de son existence.

Vous avez écrit un recueil de cent cinquante haïku, ce qui est plutôt rare dans l’univers littéraire occidental, est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots sur le haïku ?

Le haïku est une forme fixe très brève d'origine japonaise, apparue au 17e siècle. Il est constitué en japonais de 17 unités phoniques, réparties en 3 segments respectivement de 5, 7 et 5 unités. Cela donne en français 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes, sans rime. À l'origine, les haïku comportent  un « mot-saison »  –  une allusion à la saison. Ils prévoient aussi une « césure », une rupture de ton entre un des segments et les deux autres. Certains haijins (auteurs de haïku) francophones considèrent que le respect du rythme 5-7-5 est un carcan artificiel et que le haïku est simplement constitué de 3 vers brefs, quelle qu'en soit la longueur. De fait, en anglais, chez Jack Kerouac par exemple – grand auteur de haïku ! –, les vers ne respectent pratiquement jamais ce schéma rythmique et sont souvent même plus brefs, ce que permet l'anglais plus facilement que le français. Certains poètes en revanche pensent que le haïku doit privilégier, encore aujourd'hui, une tonalité bucolique et s'approcher d'un esprit « zen » ou de ce qu'ils pensent être le zen.

Pour ma part, je reste fidèle à la contrainte 5-7-5, que je trouve fertile. Je me fixe généralement une contrainte thématique, mais en la matière tout est possible. Tous les sujets peuvent être abordés en haïku : la profondeur d'une réflexion métaphysique aussi bien que le sexe, la guerre, la politique, les conflits sociaux ou des sujets plus légers. Mon précédent recueil, Métro Stalingrad, évoquait en haïku des lieux d'un quartier populaire de Paris et des lieux de la banlieue industrielle où je vis, en Belgique – très loin à chaque fois du bucolisme, du pittoresque...

Pourquoi avoir choisi le style codifié pour dire les choses ?

À l'origine, sans doute d'abord parce que c'est une forme poétique que j'aime lire. Par la suite, j'ai choisi de m'exprimer en haïku en raison des caractéristiques même de la forme : la brièveté nécessaire qui évite le bavardage, l'épanchement, l'apitoiement sur soi-même ; et la contrainte d'écriture qui est un défi, un aiguillon pour la créativité. En écrivant Guerres, je me suis rendu compte que le haïku était vraiment la forme adéquate pour mon propos, car toute guerre est un univers fragmenté, éclaté – personne n'en a une vue d'ensemble, personne n'y comprend rien. Et le haïku empêche le pathos, le lyrisme déplacé, favorise au contraire le clin d'œil, l'allusion.

Avez-vous été marqué par un auteur japonais précis, spécialiste du haïku ?

Certainement, et presque évidemment, par Bashô (1644-1694), qui est un des plus prolifiques haijins et peut-être le plus brillant. J'aime aussi beaucoup Sôseki (1867-1916) : « Les hommes meurent/ Les hommes vivent/ Passent les oies sauvages ».

Que nous apprennent les cent cinquante haïku de Guerres, votre recueil ?

Je ne sais pas si apprendre est le terme qui convient. Si le lecteur est touché par certains textes, s'il a envie d'aller plus loin, de lire d'autres livres, de s'intéresser aux poètes que je cite ou à la poésie en haïku, bref si sa curiosité est éveillée, alors le pari sera gagné pour moi.

Peut-on dire que le monde est aujourd’hui entre noirceur et sensualité ? J’ai beaucoup aimé ce nouveau genre que je découvre, et le haïku 26 m’a particulièrement touchée :

Les accents de Dieu

Christ est dans le no man’s land

Boueuse Babel

*Ce haïku a-t-il un sens précis ?

C'est ma propre perception qui est entre noirceur et sensualité. J'ai besoin, en poésie, de ressentir les choses et de les communiquer charnellement, beaucoup plus qu'intellectuellement. Je ne souhaite pas m'exprimer de façon abstraite. La noirceur est une évidence pour ce recueil, mais je crains qu'elle le soit aussi pour le monde d'aujourd'hui. De ce point de vue, le terrorisme est pire que la guerre. Ce ne sont pas des soldats qui en combattent d'autres, mais des idiots qui veulent mourir en massacrant des innocents. À la noirceur se joint l'absurdité.

Par ailleurs, comme aurait dit André Gide, j'attends des lecteurs qu'ils m'expliquent mes textes ! Le haïku que vous citez fait référence à une image qui traverse le recueil et qui est celle du babélisme de la guerre. La guerre est le lieu où les langues se confrontent, s'entremêlent, où chacun, également, souffre dans sa langue – ou bien aspire à des jours meilleurs. C'est ce que symbolisent encore les citations de poètes en anglais et en allemand. Le poème interroge aussi la présence de Dieu dans la guerre. Je ne me prononce pas sur un « silence de Dieu » ou sur une responsabilité ou sur le fait que Dieu puisse être un recours. « Les accents de Dieu » sont peut-être les accents de ceux qui le prient, de chaque côté des tranchées. « Christ est dans le no man's land » : cela veut-il dire qu'il n'est d'aucun camp, qu'il est la cible de tous, qu'il est seul face aux hommes en guerre et que cela le désole ? Je n'en sais rien, et je veux laisser le lecteur se faire sa propre interprétation, se raconter sa propre histoire.

Avez-vous d’autres publications en vue ?  

Si oui, dans quel genre ?

J'ai un recueil de tanka qui est terminé et devrait, je l'espère, sortir à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine. Le tanka est la forme noble, ancienne, du poème court japonais. Il est constitué de 5 segments, en français 5 vers de 5, 7, 5, 7 et 7 syllabes. Le haïku est apparu en isolant les trois premiers vers du tanka et en en faisant des textes autonomes. Je travaille actuellement sur d'autres ensembles de textes poétiques.

Quelles sont les difficultés rencontrées par un auteur belge aujourd’hui ?

Les mêmes sans doute qu'un auteur québécois, suisse ou français : il est difficile d'être édité, difficile d'avoir un peu de presse. C'est particulièrement vrai pour la poésie, à laquelle la presse générale ne s'intéresse pas du tout – et la presse littéraire très peu ! Indépendamment de l'effort d'écriture, exister en tant que poète est une longue patience.

Quelle est la différence entre la poésie classique et le haïku ?

Le haïku partage plusieurs caractéristiques avec le sonnet. Tous deux sont des formes anciennes qui ont une origine géographique précise (le Japon, l'Italie), mais qui se sont largement répandues à travers le monde. Ils sont très codifiés mais admettent aussi des adaptations en fonction des langues dans lesquelles ils sont écrits. Or, malgré ces transformations, et par une espèce de mystère propre à ces deux formes, ils ne perdent pas leur identité, ils restent reconnaissables pour ce qu'ils sont : un haïku, un sonnet.

La différence majeure entre le haïku et la poésie versifiée traditionnelle est l'absence de rime. Cependant, si le haïku est, selon moi, plus proche du sonnet que du poème en vers libres ou du poème en prose – formes habituellement associées à la modernité –, son caractère fragmentaire, gnomique, le rend très intéressant pour le lecteur contemporain qui a plus de goût pour les formes brèves. Le haïku peut contenir la poésie la plus élevée et être tout autant une poésie aisément transportable voire « jetable » . On peut lire quelques haïku entre deux stations de métro ; c'est moins simple avec une élégie de Lamartine ou une grande pièce épique de Victor Hugo!

Depuis quand écrivez-vous ? D’où vous vient l’amour pour la littérature ?

Depuis l'adolescence. Comme je l'ai dit, c'est lié à la découverte de la lecture, puis au plaisir de manipuler les mots. Il y a quelque chose du thaumaturge dans le fait de faire aboutir un projet d'écriture – fût-il très modeste.

Quel est votre écrivain de cœur ?

Baudelaire, car c'est le premier poète que j'ai lu de ma propre initiative, le premier  – hormis les récitations enfantines – dont j'ai appris des textes par cœur que je connais encore, le seul enfin que je n'ai jamais moins aimé ou cessé d'aimer.

Quel est votre personnage de roman préféré ?

Le Docteur Pascal, du roman éponyme d'Émile Zola.

Quelle est votre relation avec Wilfred Owen, Georg Trakl et Guillaume Apollinaire ?

Tous les trois sont d'immenses poètes, qui ont pris part à la Première Guerre mondiale, y ont souffert et y sont morts – mais seul Owen est vraiment mort au combat. Chez Owen, je suis fasciné par le mélange de lyrisme et de concrétude dans l'évocation de la guerre. C'est un élégiaque qui a été contraint de décrire sans fioritures ce qu'il voyait, comme dans le célèbre poème « Dulce et decorum est », où il évoque la mort d'un soldat asphyxié à l'ypérite. Trakl meurt au début de la guerre,  d'une overdose de cocaïne. Infirmier, il a sombré dans la folie après avoir découvert l'horreur d'un champ de bataille sur le front de l'Est. Il écrit très peu sur la guerre, mais ses textes sont très forts. Toute sa poésie est la fois sombre et lumineuse. Chez Apollinaire, c'est beaucoup plus la sensualité qui retient mon attention, en particulier à travers les Poèmes à Lou, d'un érotisme toujours brûlant. Je suis en revanche peu impressionné par les Calligrammes. Je vais peut-être choquer, mais je ne pense pas qu'Apollinaire avait grand chose à dire sur la guerre même.

Un Vœu ?

Peut-être à la manière de Lawrence Ferlinghetti : « a rebirth of wonder », une renaissance de la merveille.

Propos recueillis par Nathasha Pemba

Publié dans Rencontres

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Taxi diaries 1

Publié le par Nathasha Pemba

Anonymous est mon nom. Puisque c'est comme cela que je me retrouve dans cette société où les gens, à force de courir, à force de chercher leur vie finissent par oublier ce qui peut parfois être essentiel. Mais moi, malgré mon anonymat, malgré ma vie désormais assimilée à un numéro de téléphone et à la plaque jaune posée sur ma voiture, je suis devenu témoin de presque tout. Je fais un métier où je rencontre toutes les couches de la société. Toutes les races. Vous ne pourrez l'imaginer si je ne nous le dis pas. Le médecin aussi rencontre tout le monde. Même le croque-mort. Il peut même arriver à ce dernier de savourer un instant ces vies ne vivant plus devant lui et de se dire: "Nous sommes égaux devant la mort.". Oui, il n'a pas tort. Même lorsque notre richesse nous pousse à nous faire enterrer dans de somptueux cercueils en cuivre ou en marbre, même avec les plus beaux caveaux carrelés ou cimentés, nous finissons tous par redevenir poussière.
 Oui! Nous sommes poussières et notre vocation est de retourner à la poussière.


Je suis chauffeur de taxi. C'est un métier que je fais depuis plus de quarante ans. Depuis que je suis arrivé à Paris. Le taxi, tout le monde, à un moment ou à un autre de son existence, l’emprunte. Quand on se rend à l'hôpital. Quand on voyage. Ou pour être pratique lorsqu'on n'a pas de voiture.
 C'est donc dans cet anonymat qui me caractérise que finalement je me sens un peu fort. Un peu considéré. Mais parfois je suis réduit à un simple objet. Mais je crois que c'est dans ce métier que j'observe le plus de monde. Que j'apprends surtout. 
Quand j'ai quitté mon pays, j'avais dix-huit ans. Je venais de décrocher mon baccalauréat F1. Toute ma famille s'est cotisé pour que je vienne étudier en France. La cotisation est un aspect de la solidarité africaine qui m'a toujours époustouflé. Tout le monde donne sa part. Même le plus pauvre. Je suis originaire de la Côte d’Ivoire.
Quand je suis arrivé, je pensais que je rentrerais. Finalement. Je ne suis jamais rentré. L'incertitude du lendemain. La peur du chômage. Les conflits armés. J'ai choisi de rester dans ce pays. Non pas parce que je voulais, mais parce que je n'avais pas d'autre issue.

Aujourd'hui, j'ai pris une cliente.

Nous sommes à la gare Paris-Montparnasse. Je n'ai pas vraiment de clients. Je languis. Mais je n'ai pas envie de rentrer chez moi. Je suis là et je joue avec mon téléphone intelligent. Finalement je me dis que ce n'est pas une mauvaise chose que l'invention de ces téléphones. Ils nous permettent de nous occuper et d'en apprendre tant sur ce qui se passe dans notre société. Je ne dépense ni essence ni énergie. 

Je pose mes lunettes noires sur mon visage. Je suis là. J'aperçois une belle jeune femme noire qui arrive. Elle s'approche d'un monsieur. Un Blanc qui est là, debout à côté de son trolley. Je pense que c'est son mari… Ou son copain. Je sais que beaucoup de nos sœurs  noires aiment les Blancs, dit-on parce qu'ils sont fidèles. Ils savent aimer. Et aussi parce qu'ils sont gentils. Mais bien sûr! Je me demande toujours sur quels Blancs ils tombent?

Blanc d'Afrique n'est pas Blanc de France dèh. Ici, il y a beaucoup de charges. Donc il ne libère pas aussi facilement l'argent qu'en Afrique où il ne dépense quasiment pas grand-chose. D’ailleurs pour qu’il te respecte, tu dois travailler. En Afrique, ils sont expatriés. Ils ont des bonifications. Ils vivent bien leur vie. Ils peuvent donc donner leur supplément à leurs femmes africaines. Mais côté fidélité, je refuse d'y croire. Je suis un homme et je sais que la fidélité est la plus grande des tortures que l'homme est appelé à subir. Nous les hommes, aimons toujours regarder les belles femmes. Celles-là qui attirent. Oui c'est plus fort que nous. Mais c'est comme cela. La fidélité ou l’infidélité n’a pas de frontière. C’est un trait humain universel.

Et l'amour? Nos sœurs africaines veulent vivre comme des Blancs. Elles vous exigent des câlins à tout bout de champ et veulent qu'on leur dise « je t'aime » chaque heure. Mais c'est quoi cette histoire! Nous on les aime. Nous faisons de notre mieux pour les assister quand elles ont des problèmes dans leurs familles: décès, maladie ou voyage d'un frère en Europe...

Cependant celle que je vois, en dépit de sa beauté, est très naturelle. Aucun vernis sur les ongles. Elle a mis un collant. Des bottes avec 1cm de talon. Ce sont des bottes en daim. Elle a introduit son collant à l'intérieur. C'est un look que j'apprécie chez les femmes. Il leur donne un style de femme de cow-boys et c'est plaisant à regarder. Je dirais même plus: c'est excitant. La fille que j'aperçois porte un manteau au dessus. Elle a une écharpe très colorée. Elle tient elle aussi un tout petit trolley de couleur rouge et un sac à L'épaule. Elle porte des lunettes. Elle est belle dans cette simplicité. Toujours sous mes lunettes, je jette un œil du côté de ce Blanc. Ce dernier est rempli d'admiration devant elle.

Ils discutent. Deux minutes. Trois bonnes minutes. Je suis presque jaloux de ce mec. Je me rêve intérieurement en homme-araigné pour encercler cet homme. Et je vois le mec pointer son doigt vers la droite. Je ne comprends rien. Je pose mes yeux sur mon téléphone. J'entends des coups légers sur ma voiture. Je lève mon regard. Elle est là ma belle. Devant cette voiture. La mienne.

-Excusez-moi. Je voudrais aller à l'aéroport Charles de Gaulle. Mais je ne connais pas l'arrêt des bus d'Air France. Pouvez-vous m'aider?

-Mais bien sûr. Qui refuserait de rendre service à une telle beauté?

Elle sourit. Eh là! Quel beau sourire. Une belle dentition. Cette fille est une fille de la mer. Ça se voit. Elle a un côté Mami wata. Je l’aime déjà.

Je continue.

-Mais pourquoi préférez-vous prendre le bus d'Air France? Je peux vous faire un prix.

-Pourquoi pas... En fait je ne vais pas à Charles de Gaulle. Je vais dans un hôtel à Roissy-en-France. Juste pour être près de l'aéroport pour mon voyage demain matin.

Elle me donne l'adresse. Je connais bien ce secteur.

-Mais je peux vous y amener et je vous fais un prix?

Elle sourit.

-Alors dites-moi votre prix?

-40 euros.

Elle sourit. Elle ouvre la portière et je mets sa petite valise dans mon coffre.

Elle est assise à l'arrière.
 Je sens que nous allons discuter. Elle est bien calme. Je la lorgne à partir de mon rétroviseur. Mon cœur chauffe. Il faut qu'elle me parle. J’ai envie de l'écouter. Je prends le risque de commencer la causerie.


-Vous voyagez dans votre pays? 


-Non. Je vais en Côte d'Ivoire.


-Ah vous êtes ivoirienne?, fis-je les yeux brillants de bonheur.

-Non. Mais vous si.


-Comment vous le savez?


-L'accent ivoirien se reconnait toujours. Moi je suis congolaise.


-Ça fait longtemps que vous êtes ici?


-Euh! Dix ans déjà. J'habite à Toulouse.


-Ah la ville des intellos…


-Ah bon!


-M'oui…Toulouse est très développé en matière de recherche.


-Ah oui…


-Donc vous allez pour vos recherches?


-Oui.


-Si je puis me permettre, que faites-vous comme études?


-Journalisme. Journalisme scientifique.

-Ah! C'est une très bonne chose… Nous avons besoin de gens comme vous pour faire bouger les choses en Afrique.


-Ah ça! J'y compte bien.


-Vous rentrerez?


-Oui. Je crois que je ne peux pas vivre en Occident.


-Vous n'avez pas tort. J'y songe de plus en plus. L'été prochain je vais acheter une villa dans mon pays. J'en ai marre de rester ici. De toutes façons, plus rien ne me retient ici. Mes enfants sont tous casés. Ils ont eu de bons boulots.


-Et votre épouse?

-Elle veut rester ici. Vous savez, vivre dans ce pays n'est pas facile. C’est le règne de l'anonymat. À peine même si quelqu'un t'adresse la parole. Dans le métro, c'est le règne de l'anonymat. Même pas un regard, même pas un sourire. Je suis ici depuis trop longtemps. Je veux me faire plaisir pour mes vieux jours.


-Vous n'avez pas tort. Mais l'Afrique déçoit beaucoup aussi.


-Oui. Tous ces vieux qui ne veulent pas partir. Qui bloquent l'évolution des jeunes et veulent tous modifier les constitutions de leurs pays. C'est pourquoi nous comptons sur des gens comme vous.


-Merci. Je ne vous oublierai pas.

Je suis arrêté devant un feu rouge. Quelques fois ce sont les moments aimés par un chauffeur de taxi. En fait, pas seulement  un chauffeur de taxi. Tous les chauffeurs qui roulent et qui ne sont pas pressés. Même si je reconnais que le chauffeur de taxi l’aime parce qu’il augmente sa course. Cette nuit, je n’ai pas bien dormi. D’abord je suis rentré tard, mais celle qui fait office de ma femme devant l’État n’était pas là. Ça m’a comme rendu un peu jaloux. Même si je sais qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut, comme je fais ce que je veux. Mais tout de même... Je préfère la trouver à la maison lorsque je rentre. Il était deux heures du matin. J’avais eu une course un peu chargée. Des Japonais qui m’avaient demandé de les accompagner au Mont Saint Michel. Je crois que lorsqu’ils me l’avaient demandé, ils ne savaient pas où on allait. C’est assez loin de Paris, mais ils m’ont bien payé. Donc quand je suis rentré, je suis allé à pas aphones, voir dans sa chambre. Elle n’y était pas. Depuis combien de temps elle le fait ?

Je n’ai pas bien dormi, parce que j’étais impatient de la voir rentrer. Elle est rentrée vers quatre heures du matin, les chaussures aux pieds. Elle avait posé une perruque bizarre sur sa tête. Ses cheveux ressemblaient à je ne sais quoi. Ce n’était pas moche, mais en 25 ans de mariage, je n’avais jamais vu cela. J’espère qu’elle n’était pas allée à une réunion de sorcières.

Je somnolai, malgré moi, quelques secondes devant ce feu rouge. J’étais juste à côté d’un bus. Il y avait là un arrêt. Je vis une fille sortir. Une Noire. Une africaine je suppose, car même si il y a beaucoup de Noirs ici à Paris, ils ne sont pas tous africains. En plus un Noir-africain est très distinguable d’un autre Noir. Je voyais donc cette fille africaine. Elle était d’un noir assez particulier. Elle avait porté un collant avec une jupe dessus. Un top noir et une veste noire et blanc en maille recouvraient le buste. Elle avait un derrière très impressionnant. Une poitrine, de véritables airbag. Elle me plut. Je la trouvais très brute. Et je me dis que celle-là, je pourrais la retravailler. Elle me fit un peu sourire. C’était l’été. Le pollen était dans l’air. Je me mis à éternuer et au moment où je me courbais pour chercher un mouchoir, je vis que ma belle brute avait endossé des chaussures qu’elle était obligée de piétiner, parce que cela devait lui faire atrocement mal. Elle marchait tout en lisant le bout de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle cherchait probablement une adresse. A force de la regarder, je me mis à rêvasser. J’entendis un klaxon venant de je ne sais où. Pif le bus était déjà loin. Je dus démarrer pour éviter le désordre.

Ma cliente assise à l’arrière semblait me contempler.

Après quelques embouteillages, je l’ai déposée à son hôtel et je suis vite reparti. Elle m’a donné 50 euros.

En démarrant mon taxi, j’ai aperçu, au coin de l’autel, une jeune dame. Une Noire. Avec deux jumeaux blonds. Elle était tellement affectueuse avec eux qu’elle m’arracha deux larmes. Je pense qu’elle était nounou ou quelque chose comme ça.

10 mars 2015

Aujourd’hui j’ai rencontré un ancien tirailleur. Un Sénégalais. Il était plein de médailles. Il n’était pas seul. Il était avec sa belle. Une belle dame d’environ 80 ans pleine de médailles elle aussi, mais des médailles en or. Je les ai envié. Parfois, j’aimerais être comme eux. Avec mon épouse.

   2 mai 2015

À la réincarnation.

Si l’on me demandait aujourd’hui ce que je voudrais faire comme métier, je sauterais sur l’occasion : Homme politique. J’adore ce métier. Non seulement tu gagnes ta vie, mais aussi tu mens pour vivre. Un jour j’ai pris un homme politique. Il est resté avec moi huit heures du temps. Je ne vous parle pas de ma recette de ce jour-là. J’aurais pu dormir un mois. Sans compter le pourboire. J’étais aux anges. À vrai dire, c’est lui qui m’a vraiment donné le goût de faire de la politique dans  une prochaine vie. Il m’a dit que même son téléphone était payé par son parti politique. En dehors de cet homme politique français, il y a tous ces hommes politiques africains qui viennent et qui repartent. Ils te louent pour tout le temps de leur séjour. Avec ceux là, tu dors sur l'argent. Des grands dépensiers. Même si je me réjouis de gagner autant d’argent, je pense tout de même à la misère de notre peuple.

 

 

À suivre, le mois Prochain 

 

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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Alix Paré-Vallerand: Je voyage dans les mots!

Publié le par Nathasha Pemba

Artiste, Amie des mots, Guide-Animatrice dans un musée, rédactrice, Cofondatrice du collectif Ramen... Mais... Qui est Alix Pavé-Vallerand ?

 

Qui es-tu Alix PV ?
Je suis née à Québec en 1990. J'ai grandi dans une maison d'artistes. Ma mère était journaliste. Elle lisait tout le temps : nos bibliothèques impressionnaient mes amies.  Maman gardait toujours son carnet d'écriture près du lit au cas où elle se réveille avec une idée en pleine nuit. Elle est malheureusement décédée il y a quatre ans sans avoir pu publier quoi que ce soit. Elle m'a transmis l'amour des mots, l'humour et une certaine curiosité intellectuelle. Après des études chaotiques en histoire de l'art et en création littéraire, je me suis joint à un collectif littéraire. Aujourd'hui, je suis guide-animatrice de jour et organisatrice de spectacles poétiques de soir.

Que penses-tu des relations humaines sous le prisme des Réseaux Sociaux ?
J’écoutais récemment une entrevue de Catherine Voyer-Léger à l'émission C’est fou à la radio de Radio Canada. Elle disait : « Les réseaux sociaux sont fascinants, il y a là des communautés qui parlent, qui échangent, qui génèrent une réflexion collective en produisant un discours. Facebook est une machine qui a une mémoire énorme, il suffit de savoir comment y extraire ce que l'on cherche.» Certains trouvent les dits réseaux vains et superficiels. Je vois les réseaux comme un laboratoire pour les artistes, une plateforme pour lancer des idées. Je les utilise pour m'inspirer. Je lis beaucoup d'articles relayés par des amis et des connaissances. C'est sur qu'après l'inspiration, il faut s'en éloigner et se diriger vers sa table de travail! J'ai malheureusement peu de discipline…!

Ta Télésérie préférée ?
Twin Peaks de David Lynch pour l'étrange étrangeté. La première saison est un chef d'œuvre. Girls de Lena Dunham pour la représentation de la sexualité et la finesse de l'écriture. Broad City, une série écrite par deux femmes qui est selon moi, l'une des plus drôles des dernières années.

Ta citation motivante
Je ne suis pas une grande fan a des citations motivantes, je les  trouve  toujours un peu mièvres. J'ai lu les deux autobiographies de Patti Smith, chanteuse et poète. Dans son dernier livre M. Train , elle écrit : “It is not si easy writing about nothing”. Ce qui résume bien la besogne de l’écrivain : écrire à propos de tout et de rien sans que ça ait l'air “travaillé”. Tout un défi!
Tu es guide-animatrice au Musée du Monastère des Augustines à Québec, Que t’inspire le Monastère ?

Le monastère m'inspire la tranquillité et la paix. C'est profondément lié au lieu et à la communauté. J'entre parfois au boulot avec mes angoisses immédiatement résorbées au contact apaisant du lieu. Mine de rien, le terrain de l'hôtel Dieu est occupé par le d'Augustines, depuis 1644. Traitez moi d'ésotérique mais je crois que c'est lié à l'inconscient du lieu.

Est-ce un monastère dans le sens classique du terme ?

Le Monde des Augustines, aujourd'hui n'est plus un monastère au sens classique du terme puisque les Augustines ont décidé d'ouvrir l’ancien cloître pour en faire un lieu de mémoire habité avec un musée, un centre d'archives, un centre de ressourcement et un hôtel. La communauté n'habite donc plus dans le vieux Monastère mais dans une autre aile du bâtiment. Au Monastère des Augustines, contrairement aux autres couvents, il y a de l'action dans les lieux publics comme le musée ou l'accueil tout en étant un lieu propice à la contemplation.

Comment convaincrais-tu un touriste au sujet du Musée Le Monastère des Augustines ?

Les Augustines ont fondé le premier hôpital en Amérique du Nord au Nord du Mexique. Ce sont des femmes de tête qui ont posé les bases de notre système actuel de Santé​. Les côtoyer tous les jours est un privilège. Que dire de plus. Je ne peux que vous encourager à visiter le musée qui retrace plus de 375 ans d'histoire!
Quelle est Ta phrase préférée, celle de Saint Augustin ?
Je n'ai pas de citation en particulier mais j'aime son message d'amour.
Quel est ton plus grand défi ?
Finir mes projets. Je suis une personne avec plein d'idées mais j'ai parfois de la difficulté à les concrétiser.
Ta musique préférée
J'aime beaucoup PJ Harvey, Rufus Wainwright, Feist et Jimmy Hunt. J'ai un faible pour les artistes un peu outsider. Les paroles sont importantes pour moi.

Ton havre de paix ?

Ma sœur, ma solitude, mes livres et mes amis.
Alix, une voyageuse ?

J'ai beaucoup voyagé dans ma jeune vingtaine. En 2008, j'ai célébré mes 18 ans à Paris. En 2010, je suis partie en Europe avec un billet d'aller et sans plan. On a fait 5 pays (France, Suède, Écosse, Italie, Allemagne). En 2012, j'ai voyagé seule en Espagne et au Portugal. Maintenant, je suis plutôt pauvre comme job. Je voyage dans les mots! Cette année j'ai planifié un voyage à Toronto.
Trois derniers romans que tu as adoré ?
La femme qui fuit de Anaïs Barbeau-Lavalette. Je l'attendais depuis longtemps. Écriture au compte goutte racontant l'histoire de la grand-mère de Barbeau-Lavalette. Pour une amatrice d’histoire de l'art, cette histoire est du bonbon. 
Un long soir, Paul Kawczak. Une découverte, cet auteur. J'adore la forme brève expérimentale. J'espère le revoir. Après les avoir rencontré au Mois de la poésie, je suis en train de lire vivre près des tilleuls du collectif Ajar.
Mon Saint Roch ? Y habites-tu depuis toujours ? Parle-nous de Ton Saint Roch ?
J'y habite depuis trois ans. Avant, j'étais en Haute-Ville. Mon saint Roch est un Phoenix. Qui fut en l'espace de deux cent ans un quartier ouvrier et un lieu où la haute bourgeoisie faisait ses emplettes. Par la suite, il fut considéré dès les années 1980 comme le quartier le plus mal famé du pays. Mon quartier a toujours su se réinventer. J'aime ses contrastes parfois déroutants. Ils alimentent ma fiction.

Un mot sur le mois de la Poésie (mois de mars) ? C’est quoi le collectif Ramen ?

Le collectif Ramen est un collectif littéraire et poétique de la basse ville de Québec. Notre but : faire croître la poésie à Québec. Nous organisons des soirées de récitals poésie à chaque troisième vendredi du mois à la librairie St-Jean-Baptiste. Chaque soirée est suivie d'un micro ouvert  où tous sont invités à lire. Nous produisons également des fanzines (sortes de livres de poésies autopubliés). En somme, nous sommes à la fois créateurs et diffuseurs de poésie.
Quel coin du monde rêves-tu de visiter prochainement ? Pourquoi ?
J'aimerais bien visiter la Grèce pour la lumière particulière. J'aimerais aussi aller voir les provinces de l’est du Canada.
Quelle est selon toi, la place de la femme dans les ARTS au Québec?

La moitié des signataires du manifeste du Refus Global étaient des femmes (équivalent du manifeste du surréalisme au Québec). Je ne crois pas qu'elles ont eu la reconnaissance que leurs comparses mâles ont eu. Au Québec, nous vivons dans une société progressiste, certes mais il y a encore du chemin à faire. Trop souvent, les récits autofictionnels de femmes sont considérés comme relevant de l'intime. Alors que l'intime masculin lui, est faussement considéré comme plus universel.

À quoi penses-tu lorsque tu entends parler le mot "féminisme" ?

Pour moi, le féminisme rime avec Solidarité. Je pense à la solidarité, à l'amitié, à la bienveillance entre les femmes. Le féminisme est aussi un combat, il faut se rappeler que rien n'est acquis!

 

Propos recueillis par Nathasha Pemba,

(Le Sanctuaire de Pénélope)

 

Publié dans Femmes Inspirantes

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Lady Boomerang de Marie-Léontine Tsibinda

Publié le par Nathasha Pemba

D’origine congolaise, Marie-Léontine Tsibinda est poète, nouvelliste, dramaturge et conteuse. Diplômée de l’Université de Brazzaville, elle a gagné le prix UNESCO-Aschberg 1996 pour sa nouvelle Les pagnes mouillés. Elle a publié des nouvelles dans plusieurs anthologies, dont Sirène des sables (2014). En mars 2015, une lecture publique de sa pièce La porcelaine de Chine a été réalisée au Théâtre français de Toronto. Lady Boomerang est son premier roman.

*

Dans Lady Boomerang s’entremêle l’histoire de Santou et celle de plusieurs autres femmes. Née de Nitou et de Ntinu Luaka, Santou Mango-Mango se voit dès sa jeune enfance obligée de vivre d’abord avec son père devenu veuf suite à la noyade de Ntinu Luaka dans une rivière de Sangavuvu ; puis de vivre avec Dalila l’élue de son père qui deviendra plus tard veuve, elle aussi. En réalité, le père ne s’est jamais remis de la mort de son épouse. Il meurt par accident.

Le destin de Santou est marqué par la mort d’êtres chers dès l’enfance. Elle expérimente la dimension impénétrable et imprévisible de la vie. Elle vit et elle ne sait pas ce qui l’attend, car elle n’a jamais été préparée à cela. Elle devra s’adapter, cahin-caha, devant chaque situation qu’elle rencontre dans son parcours.

Santou continue la vie avec sa belle-mère et ses frères. Malgré l’absence de ses parents, elle ne vivra pas trop malheureuse jusqu’au jour où Nzenza, l’amant de Dalila, fait irruption dans leur demeure. Sa vie prendra un tournant tout à fait extraordinaire, car elle vivra le pire inimaginable. Rejetée plus tard par Dalila sa belle-mère, qui la soupçonne de coucher avec Nzenza, Santou cherche le réconfort auprès de son amant Dina qui la rejette beaucoup plus par jalousie que par rupture de sentiments. Lui aussi la soupçonne d’entretenir une relation mitigée avec Nzenza.

Santou est d’autant plus outrée et indignée, qu’elle ne sait plus à quel saint se vouer. En réalité, elle vient d’apprendre qu’elle porte une grossesse mystique dont le père reste pour le moment inconnu.

Après s’être consolée dans la boisson, Santou voit dans une espèce de rêve-vision, qu’elle se trouve dans une forêt, prise dans un étau où une voix, celle de Nzenza, se déclare être le père des jumeaux qu’elle portait dans son ventre. Il lui propose de faire d’elle la reine de son royaume mystérieux.

Néanmoins, la réalité montrera qu’il n’est pas question d’un rêve, car Santou mettra au monde deux monstres. Elle devient folle et finit par rentrer dans son village accompagnée d’une dame particulière qui se dévoilera au fil du temps.

Par bouts et par souvenance, le texte découvre des pistes qui montrent que dès sa conception, Santou n’est pas une fille ordinaire.

L’œuvre de Marie-Léontine Tsibinda accorde une belle part aux différentes figures féminines. Elle montre à partir de chaque personnage la capacité que possède l’être féminin à aller au-delà des déterminismes que lui impose la société. D’abord, Ntinu Luaka qui choisit la liberté contre le désir du monde de lui imposer un mari ; ensuite, Dalila, l’amoureuse jalouse, qui finit par imposer la cruauté et la calomnie à son semblable par amour pour un homme ; puis, Reine Avelela une figure inspirante qui aidera Santou à sortir des cendres ; enfin, Santou, la Lady Boomerang du roman, qui choisit de lutter pour permettre au souffle de vie de se maintenir en vie. Au-delà de la violence humaine et de l’humiliation, Santou choisit la vie et la réconciliation. Dina, son homme, est aussi l’objet de son martyr, mais elle continue de l’aimer.

Lady Boomerang, ce premier roman de Marie-Léontine Tsibinda, c’est le cas de le dire, est un roman fantastique. Il amène le lecteur dans un monde merveilleux et lui permet d’explorer les profondeurs visibles et invisibles improbables. La dimension poétique de la plume de l’auteure donne à ce texte une singularité bien précise. Marie-Léontine Tsibinda, qui ne se cloître pas dans le fantastique, décrit à quelques endroits des faits réels tels la vie des "Sapeurs", la réalité politique contemporaine ou encore la fusillade d’Ottawa.

Très proche de ses amours traditionnelles (Poésie et Théâtre), Marie-Léontine Tsibinda déploie, en s’appuyant sur la délicatesse de sa signature, des virilités inventives et des saveurs intérieures non négligeables. L’évocation du caractère insolite surprend certes, mais sa nature simple permet de mieux saisir la narration et ouvre à un monde invraisemblable entre amours, violences, rejets, ruptures et renaissance. Le rythme est correct, précis et livre la représentation d’un altruisme toujours en quête du meilleur pour soi et pour les autres. La spécificité de Lady Boomerang c’est aussi son hybridité; oeuvre fantastique se situant entre le poétique, l’irréel, le mystère et le réel.

Lady Boomerang, à mon sens, est une œuvre qui renoue avec la possibilité de renaissance humaine et de réconciliation comme l’indique la dernière phrase du texte : « Enfin retrouvés et réunis ». Marie-Léontine Tsibinda aurait pu aussi intituler ce roman : « Un second souffle ».

Je vous le recommande…

Nathasha Pemba

 

Références:

Marie-Léontine, Lady Boomerang, Ottawa, Les Éditions L'Interligne, 2017.

 

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