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Hem'Sey Mina: Sur la Photo, c'était presque parfait !

Publié le par Nathasha Pemba

Le roman de Hem’Sey évoque la traversée intérieure et extérieure de Prodige, étudiant Franco-congolais, résidant de la banlieue parisienne qui fait un voyage au Congo-Brazzaville.

 

En fin de parcours estudiantin, Prodige entreprend un voyage à Brazzaville dans l’objectif non seulement de la visiter, mais aussi d’y trouver des voies pour des engagements futurs. Les affaires le motivent. En effet, il rêve de s’engager dans le secteur Immobilier. S’il garde un vague souvenir de Brazzaville, une fois sur place, il va se rendre compte que les choses ne sont pas si faciles et qu’il faut parfois passer outre certains principes pour pouvoir réaliser une activité. Les choses ne sont plus les mêmes, même si les grands parents ont toujours tendance à considérer leur petit fils comme un enfant qui vient de naître. Ce qui agace parfois Prodige qui, depuis fort longtemps a acquis son indépendance. C’est donc de cette manière que sous la houlette de son oncle, il va explorer les rues de Brazzaville.

 

Si Prodige projette d’investir au Congo, il n’est pas le seul, car il y retrouve non seulement des vieux copains d’enfance, mais aussi des amis de France qui eux aussi investissent déjà au Congo. Dans le souvenir de Prodige ou encore dans le vécu de ses amis, on retrouve une jeunesse mondialisée qui parle de Pékin, de Kinshasa, du Cameroun, du Brésil, de Dakar, de Londres…

 

Tout au long de la lecture, on tombe sur des histoires cocasses qui font sourire et qui rappellent la simplicité d’esprit qui caractérise cette population brazzavilloise. Il y a par exemple des passages comme :

 

" Bonaventure faisait partie des Congolais qui ne s’étaient jamais rendus à Paris, mais qui en connaissaient le moindre recoin et en parlaient avec une forte assurance. Lorsqu’il voulait le démontrer, il sortait toujours de ses poches un ticket de métro usé et un dépliant de la carte de la ville qu’il avait auparavant étudiés avec une grande attention, achetés auprès d’un Parisien inconnu au marché Total, pour signifier qu’il maîtrisait ce qu’il avançait "

 

On retrouve également, cet avilissement des mœurs qui marquent désormais les relations entre compatriotes : la corruption. Aussi, il n’est pas rare de voir Prodige réagir de temps en temps devant certaines attitudes, lui qui semble être désormais pétri d’une autre culture. L’autre réalité qui étonne quelque peu le héros du roman, c’est la panoplie des églises de réveil qui chassent des démons toutes les secondes. On y retrouve aussi des préjugés sur plusieurs choses comme la tendresse légendaire de la femme zaïroise. Rien n’est laissé au hasard, puisque même l’envahissement des Chinois y trouve son compte.

 

Le roman décrit notamment toute cette cacophonie qui caractérise désormais le Congo Brazzaville avec ses gangrènes de corruptions, ses routes mal asphaltées, ses coupures de courant et d’eau intempestives… Bref, un pays qui donne, de loin, l’image d’une perfection qui n’est finalement qu’une perfection de façade, puisqu’il faut y vivre pour se rendre compte que « le trop parfait » est vraiment le trop en trop. Il faut donc que les Congolais prennent conscience de leur appartenance à cette nation pour la sauver.

 

Roman initiatique, Sur la Photo, c’était presque parfait, bien au-delà de son caractère cocasse, prospecteur et mémorial, livre, à mon sens, un message important à la jeunesse actuelle. Dans une société congolaise où pour exister il faut être fils de, neveu de ou petit de, l’exemple de Prodige nous rappelle qu’avec un peu de volonté et surtout de l’honnêteté et de la franchise, on peut réaliser quelque chose de bien et s’en sortir. C’est tout le sens de l’épilogue dans lequel Chardel, l’ami de Prodige le considère comme un modèle que la jeunesse africaine des banlieues françaises devrait suivre au lieu de « passer leurs vies à épier et mépriser leurs semblables ».

 

Néanmoins, Prodige reste lui-même aussi un personnage assez particulier. On ne parlerait pas d'effronterie, mais une caractéristique bien à lui, une sorte de Blanc-Noir. Lui même d’ailleurs se définit comme « Noir de France qui compte œuvrer pour le Congo à partir de l’Hexagone ». Ce qui se comprend aisément puisque son ami, une sorte de Noir-Noir, se définit indirectement comme « Noir du Congo » qui compte œuvrer pour le Congo à partir du Congo.

 

In fine, je dirais que le roman de Hem’Sey invite à la quête de l’essentiel. On y note une prise de conscience pour l’engagement et l’investissement dans les pays d’origine de la part d'un originaire. Seulement, le plus surprenant c’est l’acceptation du paradoxe même de la vie en tant qu’elle implique forcément une ouverture au monde. C’est ce qui me paraît très intéressant et essentiel à souligner. D’une part il y a une France qui, même si elle offre le minimum de bien-être, ne permet pas toujours aux jeunes issus de l’immigration de se réaliser dans leur domaine d’études et selon leur compétence. D’autre part, il y a une France qui fait ce qu’elle peut et essaie d’ouvrir des vannes pour que les jeunes puissent se réaliser. Prodige est pour cette deuxième France, car il rêve, après son Master, de se réaliser en France, en tant que Noir de France. Ce choix, signifie en quelque sorte que si les jeunes Noirs veulent réussir, ils doivent d’abord étudier et se donner toutes les possibilités de réalisation, même si ce n’est pas facile, car l’Afrique d’aujourd’hui peut aussi offrir des illusions qui rendent le retour quelques fois ambigu. En ce sens, le roman de Hem’Sey témoigne de la nature quelques fois complexe du retour dans le pays d’origine, lorsqu’on a immigré ailleurs et qu’on a déjà commencé à y prendre ses marques. Il m’a fait penser à « L’énigme du retour » de l’Académicien Dany Laferrière qui montre que ce n’est pas le désir du retour qui fait défaut, mais le manque de réponse à la question du comment ? Dans l’expérience de Prodige, il y a le bonheur d’avoir retrouvé les siens, mais il y a aussi le désespoir de ne pas pouvoir y rester parce que rien ne semble préparé pour l’accueillir. Faut-il reprendre la vie à zéro ? Non ! Il est un Noir de France, il va rentrer chez lui en France. La réalité qu’il rencontre à Brazzaville et à Pointe-Noire restreint sa possibilité de rêver. Son pays d’origine est devenu un ailleurs où il ne peut plus se retrouver. Il pense, comme la narrateur de « L’énigme du retour » que, le problème congolais, pour le moment n’est pas encore résolu. Ainsi , il vaut mieux être réaliste, car vivre est déjà une chance.

 

Nathasha Pemba

 

Références, 

Hem’Sey Mina, Sur la photo, c’était presque parfait !, Rungis, La Doxa Éditions, 2016.

Dany Laferrière, L'énigme du retour, Montréal, Éditions Boréal, 2011.

 

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Nicole Mballa-Mikolo: Un mari infidèle, ces jours-ci, est un criminel en liberté...

Publié le par Nathasha Pemba

La question de  la fidélité de l’homme dans le mariage fonde le roman de Nicole Mballa-Mikolo. Atteinte dans ses valeurs et dans sa vision du mariage, Ngawali le personnage principal du roman, s’interroge sur l’avenir de son mariage et sur la capacité que possède l’homme à se fidéliser dans une relation. Elle se sent abusée et dénigrée par l’infidélité de son mari.

 

En dépit d’un questionnement perpétuel qui la hante, Ngawali, l’héroïne du roman, décide de vivre avec les infidélités de son mari jusqu’au jour elle découvre, à travers une clé USB que Monsieur prépare ses deuxièmes noces avec sa seconde épouse. Commence alors une réflexion, un monologue intérieur où Ngawali, réfléchit sur son couple, sur son avenir et sur sa potentielle décision. Son époux, ne sachant certainement comment lui annoncer cette ultime folie a laissé trainer dans la maison des photos et une demande de mariage dans la chambre conjugale. L’épouse est tombée dessus. Elle est déçue. Elle se demande si son mari changera un jour.

S’ensuit un dialogue à deux où Ngawali tente de ramener son mari à la raison. Ce dernier, obnubilé par l’omnipotence du pouvoir mâle que la société attribue à l’homme tente de se défendre non moins sans mépris teinté de mensonge.

« -Ma chérie, je te dis que tu fais une grave erreur. C’est une mauvaise idée de quitter son mari pour…

-Pour adultère.

-Pour adultère ? Comme tu y vas ! M’as-tu surpris dans cette maison avec une femme ? Je n’ai pas commis d’adultère et d’ailleurs, seul celui de la femme peut-être érigé en infraction pénale. »

Le dialogue avec l’époux est suivi par un dialogue à trois. Ngawali, sa mère et sa grand-mère. De fil en aiguille, ses deux parents parviennent à lui avouer leur infidélité pour corriger leurs époux. Ces femmes sont d’une autre génération… Elles lui avouent, sans ambages, que plusieurs femmes de leur génération ont utilisé l’infidélité comme arme pour ramener leurs époux sous le toit conjugal. C’est en quelque sorte une vengeance douce. Néanmoins elles ne sont pas les seules. Plusieurs femmes le font et l’ont toujours fait. L’homme est par essence un jaloux. Cette jalousie lui vient de sa puissance qui l’illusionne dans l’idée que ce qu’il possède ne doit être possédé par personne. La femme étant un objet comme tant d’autres que l’homme achète lors du mariage coutumier, il lui arrive de la considérer comme une chose parmi tant d’autres.

Le roman « Les calebasses brisées » a une visée frondeuse, rebelle, évaluatrice et constructive. Il se focalise sur la question de la fidélité dans le mariage, mais aussi de la propension que possède la société à faire subir à la femme les infidélités de son conjoint. De ce fait, l’auteur interroge plusieurs autres questions, comme la famille, le rôle de la femme dans le mariage.

Le thème de la femme présente ici une réalité très commune chez une catégorie de femmes d’une certaine époque. Pourtant ce que l’on aurait pu considérer comme une continuité de mère en fille et de grand-mère à petite fille montre ici que bien souvent, il peut arriver que l’on se trompe sur la femme. Certains disent d’elle qu’elle est un mystère, un couteau à double tranchant... Toujours est-il que, comme tous les humains, la femme sait souvent ce qu’elle veut. En effet, loin d’être bête, manipulatrice, manipulable ou naïve comme on croit souvent, la femme peut parfois faire preuve de sang froid et ramasser les morceaux des calebasses brisées pour leur redonner la vie.

Les calebasses brisées a ceci de particulier qu’elle place la femme en face de sa propre liberté. Liberté… un mot d’une ambiguïté sans pareille, tant elle a souvent besoin de se ramifier à plusieurs autres notions et réalités sociales pour exister. Une définition classique de la liberté dit ceci : « Elle s’arrête là où commence celle de l’autre ». Et c’est précisément le problème de du couple que Nicole partage avec Mawandza, son époux, homme décrit comme étant un polygame qui ne se gêne pas de l’être. D’ailleurs, pourquoi devrait-il se gêner d’exhiber sa passion pour le sexe féminin.

Dans la situation que traverse son couple, Ngawali se situe entre les deux rives : son amour pour Mawandza et l’avenir de ses enfants. Son amour pour son époux n’a pas changé depuis le premier jour, mais la fidélité semble inaccessible à son mari qui change des femmes comme un ivrogne respectable change des bouteilles de bières. Témoins de divorces où ce sont les enfants qui ont payé, elle hésite. Etre au centre de cette situation devient un gros caillou dans sa chaussure, car elle en souffre et demeure consciente que ce sera encore à elle de se sacrifier.

Avec Les calebasses brisées, Nicole Mballa-Mikolo touche un problème crucial. Celui du mariage. Elle repose une question éternelle : tous les hommes sont-ils des polygames ? Si le refus de tomber dans une posture déductive semble nous hanter, on dirait presque oui, si l’on reste dans le cadre du roman. La maman de Ngawali et sa grand-mère ont elles aussi connu les infidélités de leurs époux. Quand on est jeune, on a le privilège d’être protégée, et le rôle d’une mère c’est presque de cacher à sa fille ce qu’elle endure. Elle ne veut pas l’influencer. Ngawali découvre que l’idéal du mariage qu’elle s’est forgée en voyant vivre ses parents ou ses grands-parents n’était peut-être qu’illusion. Mais elle ne perd pas espoir. S’il y a un temps pour tout, comme le dit le sage Qohélet, Elle sait que de tout temps, le femme a toujours été une force tranquille. Cependant, il puisse arriver que pour des raisons différentes, elle peut fléchir, mais cela ne signifie pas qu’elle cède, car « Ce que femme veut, Dieu le veut ». Tel est le mot de la fin du roman.

Ce roman  invite les femmes à l'exhumation des valeurs et à transcender tout ce qui n'élève pas. Quand on a fermé le livre, la question demeure: Tous les hommes sont-ils des infidèles qui s'ignorent ? Toujours là, l'infidélité, pas du tout surprenante... mais souvent inacceptable socialement. Elle déçoit plus qu'elle ne surprend. Pour certains, elle fait partie des choses qui pourraient permettre à un couple de durer longtemps. La fidélité serait-elle ennuyeuse ? Les femmes du livre pensent que non... même si dans leur dialogue, on perçoit une certaine résignation : l' infidélité existe... Il faut peut-être faire avec... ou venger son humiliation. Une possible question de réflexion : y a-t-il des limites à la monogamie ?

Il y a aussi des "à côtés" que l’auteur développe: la situation socio-politique du pays où se déroule l'histoire. Ce qui reste enrichissant pour le roman. Cependant, je préfère m’arrêter à la question de l'infidélité et vous de découvrir le roman.

 

Nathasha Pemba

Références:

Nicole Mballa-Mikolo, Les calebasses brisées, Paris, L'harmattan Congo, 2016.

prix: 16, 50 euros

 

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HAUT LE CŒUR, Nouvelle du mois

Publié le par Nathasha Pemba

Elle pouvait se montrer entreprenante ou manipulatrice, gentille ou méchante. Cela dépendait des lieux et des circonstances. De notre relation, je ne savais qu’une seule chose : elle était ma tante. Du côté de mon père ou de ma mère ? Elle m’avait dit que cela importait peu. Du jour au lendemain, j’ai cessé de lui poser des questions. J’avais décidé de la suivre dans ses affaires. Lorsqu’elles fleurissaient, c’était le bonheur. Lorsque nous passions par des moments de sécheresse, elle me maudissait. Il fallait, dès ce moment-là que je trouve un moyen de ramener un peu d’argent à la maison. Elle disait alors qu’elle devenait vieille, que c’était à mon tour de la nourrir. J’ai été tour à tour mendiant, enfant de la rue ou aveugle. Quelques fois, j’aidais des femmes du marché à porter leur panier de provisions. Un jour, je me suis enfui avec le panier d’une tantine. Ce jour-là, elle m’a embrassé et m’a prise dans ses bras. Elle savait que les câlins étaient ma faiblesse. Je vivais toujours comme une personne qui était en manque perpétuel. J’étais un frustré de grands chemins. J’avais un besoin permanent d’affection. Pour attirer son attention, j’étais même capable de tuer.

Un soir, elle est rentrée toute heureuse à la maison.

-Nous allons changer de résidence. Il faut que nous nous rapprochions du centre ville. Vivre ici à Patra nous éloigne de la ville.

-Où irons-nous ma tante ?

-Fais-moi confiance neveu. Nous allons chasser la faim. Pourquoi nous devons souffrir et observer les autres faire comme si de rien n’était. Nous allons récupérer ce que les gens nous doivent.

-Ok Tante.

Tout commença ce jour-là. Nous n’emportâmes que nos deux traditionnels sacs de voyage. Personne ne savait d’où nous venions. Elle seule savait où nous allions. Au jour le jour, je la vis ramener des tôles d’Alu Congo, aidée par un pousse-pousseur super gentil qui partagea quelques fois son lit. Quelques semaines plus tard, elle est venue avec les énormes casseroles en aluminium. Toujours en provenance d’Alu Congo. Profitant de notre proximité avec la société Sidetra, elle séduisit un constructeur des maisons en planches. Ce dernier l’aida à bâtir une résidence digne d’une reine de Dibodo. Notre nouvelle résidence.

Avec les tôles, on recouvrit le toit. De ce qui restait, on construisit, au fond de ce terrain anarchiquement occupé, une espèce de hutte rectangulaire. À l’intérieur de cette hutte, elle disposa un lit mesurant 1m, 90. Un oreiller de couleur rouge. Trois pierres servant de foyer plus une grande casserole posée dessus. À l’extérieur, une douche en tôle et des latrines en tôles.

-Ngosso ! Ne mets jamais tes pieds dans cette pièce sans mon autorisation. C’est mon sanctuaire.

-Oui ma tante.

-D’ailleurs, j’ai décidé de t’inscrire à l’école Saint-Pierre. On m’a dit qu’il y a une école spéciale qui peut encadrer des enfants en retard comme toi.

J’étais triste d’aller à l’école. Je n’étais pas très content au fond de moi. Elle allait me manquer. Mais comme elle avait décidé, je n’avais pas le choix. Je ne voulais pas qu’elle me renie. Elle était la seule personne dont je pouvais me targuer de posséder un souvenir. Je l’ai considérée, définitivement, comme ma seule famille.

Deux jours plus tard, je suis allé à l’école.

Dès que j’ai regardé la maitresse, madame Tchitembo Émilienne, j’ai compris que je pouvais lui faire confiance. Elle était jolie. De teint clair. Le rose lui allait bien. C’est le genre de femmes que j’aurais voulu avoir pour mère. À son contact, j’ai commencé à rêver d’une mère. Elle a été la première qui a réveillé mon coeur d’enfant. Si j’avais une tante, je devais bien avoir une mère quelque part, pensais-je ! J’ai eu d’autres maitresses, mais, avec madame Émilienne c’était différent. Elle me regardait avec un autre regard. Je ne savais si c’est cela qu’on appelait regard maternel. Je n’ai jamais eu de mère.

Notre première rencontre s’est déroulée dans son bureau où j’ai déboulé comme une pluie imprévisible. Ma tante m’avait donné un paquet d’argent et m’avait envoyé à l’école. Je ne savais pas d’où provenait cet argent. Quand je suis rentrée dans le bureau de Madame Émilienne, elle m’a proposé une chaise. J’ai hésité avant de m’asseoir. C’était la première fois qu’on me proposait une chaise. Elle a ôté ses lunettes et a porté une autre paire. Elle m’a demandé ce que je voulais. J’étais intimidé. Elle s’est levée de sa chaise et est venue boutonner ma chemise. Je m’étais mal boutonné je crois. Elle a pris mes deux mains, puis m’a demandé ce que je voulais, je lui ai tendu mon sachet avec le paquet d’argent. Sans la regarder, j’ai balbutié quelques mots.

-Ma tante m’a dit de venir à l’école. Elle dit que je suis trop grand pour rester à la maison.

-Quel est ton âge ?

-Je ne sais pas…

-Tes parents ?

-Je ne sais pas…

Elle m’a demandé de garder le sachet. Elle est retournée s’asseoir.

-Et pourquoi elle ne t’a accompagné, ta tante ?

-Je ne sais pas.

Elle m’a demandé d’ouvrir mon sachet et de compter l’argent qui s’y trouvait. Je ne savais pas comment elle avait su que je savais compter. J’ai compté. C’était cent mille francs CFA. Elle m’a dit que  c’était trop pour l’école.

-L’assurance, c’est 250 francs. Mais tu ne vas pas payer. Je vais le faire pour toi. Par contre, il te faudra une tenue, quelques cahiers, et un livre du CP.

Je n’ai rien compris.

-Reviens demain avec ta tante. Dis-lui que la maitresse Emilienne veut la voir.

Je savais, au fond de mon cœur, que c’était impossible. C’était perdu d’avance. La réalité était que ma tante décidait de voir les gens quand elle voulait. Et, manifestement, les gens de l’école ne l’intéressaient pas. Sinon, elle ne m’aurait pas envoyé seul.

Après la maitresse, je suis allé traîner au marché avec mes copains mendiants. J’avais caché le sachet d’argent sous ma chemise. Le soir quand je suis arrivé à la maison, j’ai vu que nous avions désormais l’électricité et de l’eau. C’était une surprise de taille. Une pancarte surplombait la maison. HAUT LE CŒUR. Tel était ce qui était marqué dessus. J’avais décidé de ne poser aucune question à ma tante.

 Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle s’est mise à sourire.

-Ngosso, nous allons devenir très riche.

Elle ne m’a posé aucune question sur ma journée à l’école. Nous avons mangé, puis je suis allé au lit. Je trouvais qu’en quelques jours ma tante avait changé. L’argent l’avait transformée et elle semblait tout le temps préoccupée. Elle portait une énorme Bazin de couleur verte avec des hauts talons vertigineux. J’ai refusé de la regarder. J’étais triste.

 

Le lendemain matin, je me suis réveillé très tôt.

J’ai remis ma tenue de la veille. Je me suis présenté dans le bureau de la maitresse Émilienne.

-Bonjour mon ami

-Bonjour la maitresse Émilienne.

-Ça va ? Tu as bien dormi ? Où est ta tante ?

-Elle ne viendra pas.

Elle m’a présenté la même chaise. Elle m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assis.

Quelques minutes plus tard, elle m’a demandé si j’avais déjà mangé, j’ai bougé la tête. Elle a ri. Elle m’a demandé de lui répondre par oui ou non.

-Je n’ai pas faim, lui ai-je dit.

-Ok. Tu vas m’accompagner dans ma classe. Tu vas t’asseoir juste au fond et ne rien dire. Après les cours, je t’accompagne au marché pour que tu achètes tes fournitures scolaires ainsi que ton uniforme. Demain tu commences les cours. Je te suivrai personnellement, en dehors des cours communs. Tu as accumulé beaucoup de retard.

Elle dit ça avec une grande délicatesse. J’étais époustouflé.

-Merci la maitresse.

C’est de cette manière que la maitresse Émilienne est rentrée dans ma vie. J’ai pensé dans ma tête qu’elle pourrait m’aimer comme son fils. À midi, nous avons longé la route de l’église Saint-Pierre. Nous avons dépassé le pont. A quelques mètres de là, des tailleurs installés vendaient des uniformes scolaires. Nous avons acheté mon uniforme bleu kaki à 3000 francs. Nous avons continué plus loin, à la librairie de sept chemins, juste au rond-point Lumumba. Là, nous avons acheté un sac, des stylos des livres et des cahiers. Le tout à 15000 francs. Sur le chemin du retour, elle m’a demandé :

-Ngosso, combien te reste-t-il ?

-82 000, lui ai-je répondu.

-Bravo. Tu es fort en calcul. Demain, tu reviens à la même heure que ce matin. Tu commences les cours.

C’est de cette manière que j’ai commencé l’école dans ma vie.

Quand je repense encore à cette période de mon enfance, je me rends compte que dans la vie, la personne qui vous aide ce n’est pas forcément un membre de votre famille. Je suis assis dans cette belle voiture, mes enfants assis à l’arrière, je ne cesse de penser à ce qu’a été ma vie. Je n’ai plus de nouvelles de la maitresse Émilienne. Après ma tante, c’est la deuxième femme de ma vie que j’ai perdue. Quand j’ai eu mon bac, je suis allée voir la maitresse pour lui dire que grâce à ses efforts, j’allais pouvoir enfin aller à l’université, elle m’avait béni et avoué qu’elle souffrait d’un cancer de l’utérus et que ses jours étaient désormais comptés. J’avais pleuré comme un gamin dans ses bras. C’est la première femme qui a vu mes larmes. Elle s’en est allée avec. Depuis je n’ai plus jamais pleuré. Ma tante, par contre, je l’ai revue, il y a quelques semaines. Elle m’a raconté comment la police avait fait irruption dans notre maison de Sidetra, brûlant tout sur son passage. Avec le temps j’avais fini par apprendre que ma tante, en réalité, n’était pas ma tante. J’étais un enfant volé dans un hôpital à Bertoua au Cameroun. Ayant perdu son enfant, elle avait fait une dépression et m’avait volé. Elle avait donc traversé la frontière jusqu’à Pokola et Ouesso. Elle était arrivée à Brazzaville, puis avait voyagé jusqu’à Pointe-Noire avec moi. HAUT LE COEUR, était en réalité son nouveau business. Elle avait rencontré un gourou qui lui avait dit qu’ils pouvaient, tous les deux faire des affaires. Donner de l’espoir aux femmes qui ne pouvaient tomber enceinte. Sachant que beaucoup de femmes rêvaient d’avoir des enfants, ils avaient ciblé leur catégorie. C’est ainsi qu’elle s’était enrichie. Son gourou concoctait un produit chimique qu’il faisait avaler à ces femmes durant trois mois. Leurs ventres s’enflaient, leurs menstrues cessaient de couler, elles avaient des nausées tout le temps. Bref, elles avaient tous les symptômes des femmes enceintes. Au début, ces femmes venaient accoucher là chez nous. Le Gourou leur faisait avaler des tonnes de drogues pour qu’elles perdent connaissance. Et à la fin, elles se réveillaient leur bébé dans le bras, ne se souvenant plus de rien. Le gourou travaillait avec des sages femmes qui volaient des bébés dans les hôpitaux. C’était un business qui payait très bien.

Après la classe de sixième, ma tante m’avait envoyé en pension et m’avait confié à un tonton qu’elle disait être son ami. C'est lui qui, bien plus tard, avait fini par m'avouer que j'étais un enfant volé. Je ne leur en voulais pas

Son business a duré environ treize ans jusqu’au jour où, Pampame, une femme colonelle est passée par là. Elle a tout subi jusqu’à la fin, mais a décidé d’aller accoucher en France. C’est le jour où tout a basculé. Ma tante a été mise en prison. Son gourou et ses sages femmes mystères se sont volatilisés. La police étant ce qu’elle est ici chez nous, ma tante est sortie six mois plus tard. Aux dernières nouvelles, je suis allée la voir, j’ai revu le même style de construction. Cette fois-ci ce n’est plus « HAUT LE CŒUR», c’est désormais « IL EST VIVANT ». Je ne sais pas ce que cela va donner.

Pour ma part, je suis devenu juge. Je suis marié et père de six enfants. Mon épouse est notaire. Nous nous aimons beaucoup. Je lui ai raconté toute mon histoire. Je ne peux pas dire que je ne suis pas heureux. L’ingratitude n’est pas mon fort. Quand j’ai rencontré mon épouse à la faculté de droit, j’ai tout de suite compris qu’une nouvelle ère s’ouvrait à moi et que j’avais le choix entre la choisir ou choisir de rester dans mon histoire pas excitante certes, mais mon histoire tout de même. J’entrais en première année. Elle était en doctorat de droit, et malgré cela, j’étais son aîné, parce que j’ai cumulé du retard. En réalité, quand je suis arrivé au CP, j’avais 12 ans. Elle m’a parrainé et elle m’a aidé à valider mes sessions sans difficulté. Je suis entré à l’école de magistrature de Bordeaux. Elle y était avec moi de temps en temps, parce qu’elle faisait son doctorat à Brazzaville. Elle est la première femme que j’ai connue. Je n’ai pas eu d’histoires avec d’autres femmes. J’ai toujours eu peur de souffrir. Nous venons de deux mondes différents. Elle est la fille d’un grand avocat. Moi ? Je suis juste moi. Ngosso sans famille et sans prénom. Elle m’a enseigné l’amour du travail et le respect de tous les êtres humains. Quand nous avons décidé de nous marier, son père ne m’a pas caché qu’il espérait pour sa fille un garçon de grande famille comme elle.

-Je pense que tu aimeras profondément ma fille, m’a-t-il dit.

L’amour. C’est ce qui comptait finalement pour lui. Rien d’autre. Malgré l’énormité de nos charges, nous essayons de donner de la place à notre vie de couple, d’aimer nos enfants. L’aînée, Mathilde a aujourd’hui 21 ans. Elle prépare son entrée dans une école doctorale. Elle avait eu son bac à seize ans. Rien à dire. Futée comme sa mère.

Ce matin, en sortant de la maison, mon épouse m’a dit qu’elle avait retrouvé ma vraie famille biologique. Ma mère avait perdu la joie de vivre depuis qu’on m’avait volé, parce que j’étais un enfant de la souffrance et de la misère, un enfant qu’elle a toujours voulu et cherché et qu’elle avait eu du mal à trouver. Avant et après moi, elle n’a pas eu d’enfants. Après cette tragédie, elle avait demandé à mon père de faire des enfants hors lit. Des enfants qu’elle avait élevés. Deux frères et deux sœurs. Je n’avais donc pas de nom. Mes parents n’avaient pas eu le temps de me donner un nom. Je suppose qu’ils en avaient gardé un dans leur cœur. Une mère n’oublie pas ça. J’ai hâte de prendre mon billet d’avion et d’aller leur rendre visite. Ils vivent désormais à N’Gaoundéré, dans le nord du Cameroun. La première chose que je demanderai à ma mère, ce sera mon prénom. Je sais qu’elle ne l’a pas oublié. Peut-être, finalement, qu’elle ressuscitera mes larmes.

 

Nathasha Pemba

 

Publié dans Nouvelles du mois.

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Lytta Basset, Aimer sans dévorer

Publié le par Nathasha Pemba

"J'avoue qu'il m'a fallu du temps, beaucoup de temps. Des combats à répétition, dont je me serais bien passée. Des ornières où je m'enfonçais tant et plus. Le pesanteur de situations sans lendemain, quand "l'enfer c'est les autres". Et, au fil des saisons, cette évolution si lente, si laborieuse vers des relations humaines viables… Tout cela pour parvenir à lâcher la hantise d'être aimée, vraiment aimée. Et, par la même occasion, celle d'aimer suffisamment. Je pourrais dire aujourd'hui que les obstacles ont fini par s'envoler, tels des monceaux de feuilles mortes chassées par le vent. Je me tiens dans l'Amour. Et je nous y vois tous, les moins aimables aussi.

Cela peut paraître d'une banalité affligeante: je ne doute plus d'être aimée ni d'être capable d'aimer. Facile à dire! Pourtant je fais partie de tous ceux pour qui cela ne va pas de soi, n'est longtemps pas allé de soi. Je peux voir maintenant ce que j'ai laissé derrière moi. Me voilà, à l'abri de tout amour dévorant: la peur d'être dévorée m'a peu à peu quittée sans que j'aie besoin de me fabriquer une armure. Par ailleurs, je suis libérée de mon propre besoin de fusionner, donc de dévorer… sans pour autant m'enliser dans l'indifférence. En chemin, les repères m'ont souvent fait défaut, les clés de compréhension, les connaissances psychologiques, les impulsions de vie, les éclairages spirituels. Ils m'auraient évité beaucoup d'impasses, de gâchis relationnels, d'errance et de désolation". 

 

Lytta Basset, Aimer sans dévorer, Paris, Albin Michel, 2010.

Publié dans visions du monde

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Être une lumière pour les autres et ne pas briller tout seul

Publié le par Nathasha Pemba

Certains philosophes disent que la tendance de l'homme moderne, c'est le repli sur soi... Cette espèce d'individualisme qui nous enferme et nous conduit à oublier l'existence des autres. Alors comment comprendre, dans ce contexte, la phrase :"Être une lumière pour les autres?"

Dans une société où le modèle demeure important, l'humain que  chacun de nous représente est appelé à "briller pour les autres" afin que les autres puissent trouver en lui une occasion d'avancer. Cela devient en quelque sorte une mission à accomplir dans ce monde. Être lumière signifie aussi, éclairer les autres et les aider à mettre en avant leur lumière, les aider à prendre conscience qu'ils ont eux aussi reçu une lumière.

La tâche d'éclaireur n'est pas facile, mais elle est exaltante, parce qu'il y a comme un va et vient permanent qui existe entre nous et notre âme. En effet, lorsque nous sommes conscients de notre capacité à éclairer, nous nous éclairons au même moment, car il peut arriver que les ombres de cette société nous fassent oublier ce que nous sommes.

"Être une lumière pour les autres", nécessite en amont beaucoup de patience, de volonté, d'humilité et de courage, car l'autre vers qui nous allons peut nous rejeter. Il nous faut donc assez de patience et d'humilité pour se rendre compte que chaque réalité a besoin de temps pour être.

 

Et si on devenait des lumières les uns pour les autres?

 

Nathasha

 

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Pour moi, chaque note de musique a de la valeur et du sens. Pour elle-même et pour l’autre car aucune note ne se suffit à elle-même dans la mesure où elle donne constamment de la valeur à une autre note, Alvie Bitemo

Publié le par Nathasha Pemba

Originaire du Congo-Brazzaville, elle exerce aujourd’hui sur le plan international. Sa musique n'est pas que congolaise, car ce qu’elle chante reflète le métissage des sonorités du Congo, de l’Afrique et du monde. En effet, Alvie s’inspire de beaucoup de diverses couleurs musicales du monde.  Celles-ci n’ont aucun incident sur ses racines congolaises.

Dès son plus jeune âge, Alvie Bitemo rêve de musique et de chant. Elle chante, elle compose. Elle sait déjà ce qu’elle sera plus tard. À l’âge de onze ans, elle dit déjà, avec conviction, à son père : « Je serai chanteuse !»

Mes racines congolaises me définissent prioritairement 

Cet ancrage dans sa culture d’origine lui permet, dès lors, de se définir comme une citoyenne du monde avec une Âme congolaise. Tout cela en lien avec sa vocation de chanteuse, de comédienne et de costumière.

Durant son enfance, Alvie n’avait pas droit à la parole devant les adultes, non pas parce qu’elle était brimée, mais parce qu’elle est passée par un moule éducatif où un enfant devait se taire lorsque l’aîné parlait ou engueulait. Pour ne pas étouffer ses pensées, elle a choisi de se réfugier dans la chanson :

Je chantais tout ce que je ne pouvais pas dire devant les adultes 

Tout est parti de là. Après le soutien constant du père, il y a eu d’autres visages comme celui d’Alain Ndouta, du pianiste Eustache. Consciente d’avoir besoin de l’expérience de certains aînés et aînées pour solidifier sa vocation, Alvie est passée par l’apprentissage auprès d’autres grands artistes congolais comme Clotaire Kimbolo, le Général Makoumba Nzambi, Armel Malonga et bien autres.

 Je ne compte pas m’arrêter là, car dans la musique comme dans la vie en général, nous sommes toujours en apprentissage 

Alvie et les autres artistes ?

Je suis fan de Tracy Chapman, Myriam Makéba, Angélique Kidjo, Abetty Massikini et bien d'autres qui ont forgé et continuent de forger l’artiste que je suis ». Mon chanteur de cœur est Lokua Kanza. Avec les autres artistes de ma génération, les choses se passent bien.

Quelles difficultés rencontres-tu dans l’exercice de ta profession ?

Des difficultés ? Il en existe dans chaque profession. Ma première difficulté se trouve avant tout dans ma condition féminine. Etre femme dans un domaine où la prédominance est masculine n’est pas chose aisée. Et, en Europe la situation est encore plus difficile. À ma condition féminine s’ajoute ma condition Noire. Je suis donc une femme noire, et lorsqu’on est une femme noire dans ce milieu, on vous colle tout de suite quelque chose à la peau, une étiquette du genre : " vous faites du jazz ? Vous devriez" ou encore " Faites de la rumba congolaise".

Et quels sont tes moments de bonheur ?

Le bonheur dans mon métier, ce sont toutes ces belles rencontres que je fais à chaque concert, à chaque création théâtrale, à chaque création de costumes…

Quel est ton plus beau souvenir ?

Mon plus beau souvenir... Je ne saurais le nommer. J’ai plein de beaux souvenirs et je sais que d’autres sont à venir. Cependant, j’avoue que je suis restée très marquée par ma rencontre avec Lokua Kanza au Brésil. C’était lors du festival des Arts nègres. Je ne l'avais jamais rencontré auparavant. Mais les meilleurs souvenirs c’est aussi… Après un spectacle de théâtre. Parfois, c'est comme une transe, Parfois comme un rêve. L’après-concert est toujours émouvant. C’est ineffable. Ce sont des étincelles qui illuminent mes yeux et je me dis au fond de moi : « Il suffit que ça dure ».

Combien d’albums à ton actif ? Un album à venir ?

J'ai un album, Mini Ouenzé, qui s'appelle Lamuka. Il s’agit d’un duo avec Benoist Bouvot. Actuellement je suis en studio pour un projet d'album en solo.

Es-tu un auteur compositeur ? Si oui, comment les chansons te parviennent-elles ? Par rêve ou par l’observation des phénomènes sociaux ?

Oui, je suis auteur et compositeur. Je compose mes chansons, il m'arrive de rêver un morceau ou encore quand je fais la marche. Le fait social aussi joue un rôle essentiel dans mes compositions. En outre, j'adore faire une balade quand il pleut, j'adore sentir la pluie sur moi, car il y a toujours une mélodie qui vient à moi.

J’ai écouté Mawazo. Est-ce le souvenir de quelque chose que tu as vécu ? Ou bien cela est dû au fait que de plus en plus les nations se déchirent en se fondant sur la différence ethnique ?

Mawazo ne parle pas de déchirement ethnique. Cela étant, j'ai beaucoup de chansons qui puisent leurs inspirations sur tous ces problèmes qui continuent à mettre le Congo et certains pays d’Afrique en déséquilibre. Les problèmes ethniques, je les ai connus, oui, et je continue à les rencontrer, d’une manière ou d’une autre, car au Congo cette affaire n'est toujours pas résolue.

Certains musiciens avec qui je discute souvent me parlent de leur difficulté à trouver de producteurs fiables dans le milieu. Est-ce ton cas ?

Oui. Il y a un grand problème concernant la plateforme artistique congolaise. Que ce soit au pays ou bien ici en Europe, la culture d'un pays doit d'abord être soutenue par ledit pays qui doit reconnaitre ses artistes, moyennant un financement national. Cela, dans le but de faire fonctionner l'artistique, avant de se mettre à demander des partenariats aux autres pays. Or de nos jours, pour réaliser une création qui tienne vraiment la route avec des moyens comme il faut, c’est difficile si on n’est pas soutenu. Souvent les subventions viennent d’ailleurs et même quand le spectacle est monté par des artistes congolais résidant à l'étranger, le Congo est incapable d’accueillir le spectacle. Il y a fréquemment des spectacles comme le théâtre ou la musique qui sont composés de plusieurs nationalités d’Afrique ou d’Europe. Il y a toujours une tournée organisée selon les nationalités. De fait, le spectacle finit par aller dans le pays de chaque artiste et le Congo est toujours absent. Le Congo ne prend jamais en charge quoi que ce soit. Et c’est bien dommage pour ce pays de grade tradition culturelle.

Alvie actrice ? Tu es une artiste complète si je comprends bien… Quels sont les œuvres de cinéma où l’on peut te voir ?

Oui j’essaie d’être complète. C’est un travail de tous les jours. Je suis chanteuse comédienne, musicienne et costumière. J’ai joué dans le film « Max et Lenny » puis dans « Bienvenue à Marly-Gomont » et dans « Nevers ».

Quel est ton style ?

Je ne veux pas me mettre dans une boite alors je fais de la musique du monde, ou encore une musique métissée; faite de toutes les couleurs du monde.

Pour moi, chaque note de musique a de la valeur et du sens. Pour elle-même et pour l’autre car aucune note ne se suffit à elle-même dans la mesure où elle donne constamment de la valeur à une autre note. Il existe donc cette dimension complémentaire, à travers les notes de musique que je révère beaucoup… Les notes, c’est un peu comme les doigts de la main .

Quelle est la différence entre musicien et chanteur ? Et Alvie ?

Le musicien c'est un joueur d’instruments, un créateur musical. Le chanteur, quant à lui, chante et interprète. Moi je suis chanteuse, compositrice et musicienne. Mais je me définis plutôt comme une Artiste tout simplement.

Quels sont tes projets ? Ton programme 2017 pour ceux et celles qui veulent te suivre ?

Mes projets en 2017, c'est de finaliser mon album en solo et faire la sortie cette année. Du 10 au 20 janvier à 15h30, je joue dans une comédie musicale « Drôle de vampires », une mise en scène de Richard Demarcy. Ensuite, je suis invitée à Bruxelles pour « La carte de blanche» de Freddy Massamba au Bozar. Du 06 au 20 février, je participe à une tournée dans les Caraïbes « Guadeloupe et Martinique » pour le spectacle « Erzuli Dahoméle ». Le 24 mars, j’ai une représentation au panthéon avec « Soulevé la politique » la suite du programme viendra plus tard.

Quel message pour la musique congolaise et africaine? Penses-tu qu’au niveau de la culture et de l’art, l’Afrique a un mot à dire au monde ?

La musique congolaise est en perpétuelle création, donc sur le bon chemin. C’est le mode de production qui nous fait défaut. Les artistes africains et africaines sont des créateurs hors pair. Je pense que la culture africaine n’a pas besoin de chercher à s’affirmer par des moyens obscurs. Elle le manifeste simplement. Elle est présente partout, elle influence beaucoup la création dans le domaine de la peinture, de la mode, de la musique et de la danse... Bref ! elle s’impose au-delà des frontières. Les Africaines et les Africains doivent être fiers de leur culture.

 

Nathasha et Alvie

 

 

Publié dans Femmes Inspirantes

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Beaux Rivages de Nina Bouraoui

Publié le par Nathasha Pemba

Extrait:

"Parfois je me demande si le bonheur existe, s'il existe vraiment, ou si nous en avons juste l'impression, la sensation, comme si quelque chose s'arrêtait en nous et que nous nous regardions de l'intérieur en nous disant: je suis heureuse, je peux l'affirmer car je le ressens dans mon corps, sous ma peau, ça pulse, file, c'est du flux qui se propage; mais c'est juste un moment, un instant, un très court instant, comme si tous les sens étaient réunis en alerte, pour éclairer ce bonheur si fragile qui n'existerait que dans son vol, quand il vient à nous, nu dans la lumière, comme une apparition avant de s'enfuir. Je ne sais pas s'il y a un don ou une science le concernant. S'il y a un penchant au bonheur, une nature, et s'il y a une impossibilité au bonheur, une contre-nature. Je ne sais pas si le bonheur est un, entier, grand, large et unique, ou s'il est constitué de fragments poétiques-l'odeur de l'herbe après la pluie, le premier jour de l'été, un champ de coquelicots, un ciel d'arrière-saison, un glacier bleu, la certitude de faire partie d'un tout qui avance d'un seul élan, aime d'un seul amour. Je ne sais pas si l'on peut mesurer, quantifier le bonheur. Si l'on peut le saisir comme un objet, le serrer contre soi, l'empêcher de tomber. Je ne sais pas s'il y a des signes ou s'il survient sans prévenir. S'il existe, je crois souvent l'avoir reconnu quand j'étais avec Adrian. Il était petit, moyen, grand, il était bruyant silencieux, il n'était pas permanent, jamais loin, non comme une ombre, mais comme un rai de soleil caché sous une pierre. Je l'avais comme on a la grâce ou la vertu. Je l'ai perdu, ou plutôt il s'est égaré en moi, mais il reste présent comme un éclat qui ne brille plus, pour un temps, je le sais, je suis patiente et je n'attends pas, cela reviendra un jour, une nuit, parce que c'est en vie et ça pulse, file et se propage, en silence.

 

J'ai souvent pensé que ma capacité à souffrir était égale à ma capacité à aimer. Que chacune de mes larmes répondait à chacun de mes rires. Que chacun de mes tourments répondait à chacune de mes convictions. Que chacune de mes craintes répondait à chacune de mes certitudes. Que ma peine glorifiait ma joie. Que ma défaite honorait ma victoire passée. 

(...)

En aimant, j'ai appris à aimer. En perdant, j'ai appris à reconquérir, non l'autre, un autre, mais toutes les parts de mon coeur pulvérisé".

 

Nina Bouraoui, Beaux rivages, Paris, JCL, 2016, p. 243-245.

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