Taxi diaries II

Publié le par Nathasha Pemba

30 juin 2015

Quand on n’est pas habitué à écrire, et qu’on décide d’écrire, l’histoire devient compliquée. Sans compter les infidélités, les fatigues. Ceci et cela. Néanmoins, lorsqu'une idée importante me vient en tête, je m’assois et je me mets à écrire. Hier 29 juin, j’ai transporté un gros client comme on dit. Un Africain de chez moi. Certainement un homme politique qui vole l’argent du peuple. Il m’a laissé un gros pourboire. 700 euros. C’est beaucoup. Cela m’a donc permis de paresser ce matin. Oui. J’ai traîné dans mon lit. Il était huit heures quand je me suis pointé à la banque. Pour quelqu’un qui est à son compte personnel, je m’étonne toujours que l’on me pose des questions quand je vais verser de l’argent. 2000 euros, lui ai-je dit. Elle m’a dit : "Ah non je ne peux pas. C’est trop. Montrez moi les preuves".

Wallaï… Où tu as même vu banque refuser l’argent ?

Quelles preuves voulait-elle ? Je lui ai présenté ma carte professionnelle et je lui ai dit que c’est un gros pourboire que j’ai eu. Elle a grimacé. Et elle m’a dit : « désolé ». Je ne peux encaisser plus de 1500 euros. Ah ! Tant pis. J’ai versé 1500 euros. Et j’ai gardé 500 euros pour un autre jour. Ah ! Tant pis! Je m’étonne toujours de cette façon qu’ils ont de considérer les choses. Je crois que si quelqu’un veut magouiller, il ne passera pas par la banque. Et puis même à la banque, on paye les impôts. Où est donc leur problème ?

Bon j’ai fini avec la banque. Aujourd’hui je ne travaille pas. J'emprunte le métro. Cela me permettra de contempler les gens qui passent et repassent. Comme je suis à la gare du nord direction ligne 5. Je  flâne vers la rue des Pyrénées. Un quartier que je connais bien. Des anciens missionnaires qui y habitent ont travaillé chez moi à Abengourou. De temps en temps, je vais dans leur église pour prier. Me voilà donc parti. Que de monde dans le métro ! Et donc de la chaleur garantie. Les odeurs multiformes assurées. Je me débarrasse de mon manteau car j’ai chaud. Il fait très chaud et ces odeurs de personnes peuvent te tuer. Mélanges de transpirations et de parfums de marque. Pas du tout agréable ! Je suis presque sûr que beaucoup de gens ne se lavent même pas le matin quand ils sortent.

Ne pas se laver ! Quelle histoire. Ma mère me tuerait. Même si ma mère repose désormais au cimetière d’Abengourou, je ne pourrais jamais l’oublier. Elle m’a tout donné. Vie, éducation et affection. Quand nous étions des mômes, celui qui ne se lavait pas le matin ne prenait pas de petit déjeuner, ne pouvait aller à l’école. Et le soir, celui qui ne se lavait pas ne mangeait pas. N’entrait pas dans la chambre. Je pense que lors de ces moments, j’aurais pu devenir enfant de la rue. Mais non. Il suffisait d’obéir pour que tout marche. Chez nous les garçons se lavaient deux fois tous les jours. Et les femmes trois fois. Quand je pense que ma femme aujourd’hui ne se lave qu’une fois, je souris. Quand nous nous sommes mariés elle se lavait trois fois par jour. Dès qu’elle a eu notre troisième enfant, elle a commencé à se laver deux fois. Et puis depuis que les enfants ont quitté la maison, elle ne se lave plus qu’une fois. Mais notre salle de bains est envahie par des lingettes, déodorants, parfums et toutes ces choses créées pour que la femme demeure fraîche sans jamais toucher du doigt l’eau du robinet.

Ouf ! Je descends à République pour prendre la ligne 11 et aller à Pyrénées. Là je prends mon temps. Je vois les gens courir, marcher comme s’ils allaient tous à un rendez-vous d’embauche. Ils courent. Et moi je marche. Je prends mon temps. J’entre dans le métro. Celui-ci est moins plein que la ligne 5. Trois arrêts plus tard, je descends et je marche. Oh mon Dieu, ces escaliers longs et épais. Je les tâte et je me demande bien de quelles années ils datent. J’ai juste envie de critiquer. Je réfrène mon désir de critiquer. Je pense juste à mon pays. Nous n’avons ni tram, ni métro, ni moyens de transport sérieux. Pourquoi devrais-je critiquer ce pays ? Non. Je sors de la station de Métro. Et je me dirige chez les pères pour aller prier. Je trouve leur portail fermé. Le gardien me dit qu’ils sont tous en retraite. Ah ! Mon Dieu, Dieu aussi va en retraite ? Quel bazar !

Je m’asseois dans un café. Je prends mon temps. Je n’ai rien à faire. Je demande de l’eau Périer. Je contemple les allées et venues. Les gens qui entrent qui sortent et viennent gratter des fiches de loto. Cash astri, illico, bingo… bref. Ces personnes n’ont pas d’âge. Ni couleurs, ni âges, ni sexes. La seule chose qui les importe, c'est l'argent qu'ils veulent tous gagner. Voilà quelque chose qui est commun aux humains : l’argent. La recherche de l’argent. L’argent est ce qui nous unit de manière très forte et utile, mais aussi ce qui nous sépare, parce qu’à cause de l’argent, des familles entières se sont séparées. Des présidents ne veulent plus quitter le pouvoir. L'argent est vraiment le nerf de la guerre.

Je suis là. Assis, je regarde. Je bois de manière très méticuleuse mon Perrier pour tuer mon temps. À travers le vitrage du tabac, je vois les voitures passer. Les gens, les bus. Tout le monde. Je fais semblant de regarder ma montre pour que le vendeur croie que j’attends quelqu’un. En fait je chôme. Et là. Une heure plus tard, le contenu de mon verre est déjà bien bas. Je n’ai pas envie d’en rajouter. Je lis au fond de la salle : « Toilettes ». Tout d’un coup l’envie d’y aller me vient. Je me lève. Et là, mon téléphone sonne. C’est mon client d’hier.

-Petit frère

-Eh mon Grand ooooo

-Où es-tu ?

-Je flâne dans Paris

-Ah ! On se voit à  11h et demie devant la gare du nord. J’ai encore des courses.

-Ok.

Je me frotte les mains. Mon envie d’aller aux toilettes a disparu.

02 juillet 2015.

Elle est noire. Elle m’a dit qu’elle est chauffeuse de taxis. Je n’ai pas compris. Ce n’est qu’en me baladant avec elle que j’ai compris le vrai enjeu du problème. En fait elle chauffe les taxis. C’est en voyant son matériel arrière que j’ai compris le véritable sens de chauffeuse de taxis. Mais aussi lorsqu’elle m’a dit, à destination, qu’elle avait oublié de retirer des espèces dans un distributeur. Je n’ai pas voulu polémiquer. Je lui ai juste ouvert la portière avec galanterie pour qu’elle s’en aille vite. Je ne me ferai pas prendre avec des sorcières de ce type.

01 Août 2015

Elles sont trois femmes noires. Elles m’arrêtent. Je m’arrête. Elles sont belles. Je ne sais pas encore si elles sont africaines ou américaines. Aujourd’hui nos sœurs utilisent les mêmes produits que les Américaines. Même teint. Même couleur des cheveux. Certaines veulent même ressembler à Rihanna ou à Beyoncé. Fesses emballées dans des collants bien serrés. Pâte rouge sur les lèvres. Faux cils. Faux ongles. Faux cheveux naturels. Bref! Elles sont belles. Quand la première ouvre sa bouche je comprends qu’elles sont mes sœurs. Je descends de la voiture pour leur tendre la main. Je vois l’expression de leurs visages changer. Je comprends. Je replace ma main sans cérémonie dans ma poche. J’ouvre la malle arrière de ma voiture. Elles chuchotent, puis elles décident d'y introduire leur valise.

« Paris Charles de Gaulle », lance l’une. Elle tient dans sa main un sac Chanel. Et pas des moindres. Ce sac à lui seul peut coûter environ 7500 euros. Donc disons un terrain et une petite maison au pays. Pour moi qui pense à acheter une villa à Abengourou, c’est une perte. D’ailleurs ce n’est pas le genre là que je cours. Elle le porte avec un pantacourt blanc, un chemisier rouge et des compensées noirs. Elle est belle et chic. La deuxième porte un sac Lancel Brigitte Bardot rose. Elle le porte de sorte qu’on voit la griffe à travers le logo. Elle a porté une chaussure jaune fluo blanc. Des mocassins. Cheveux ras avec le trait de Mandela jeune à droite. Chaine à la cheville. Pantalon jean blanc. Chemise façonnable Ralph Lauren blanche avec une cravate bleu relâchée. Je connais bien cette chemise. Elle est masculine. Celle-là doit être une sapeuse de Château rouge. Une Congolaise de Brazzaville j’imagine. Je me méfie de ces femmes-là. La troisième est grande de taille. Mais elle a mis des hauts talons. Elle est habillée en robe. Bien fournie par derrière, elle excite à chaque pas qu’elle pose sur le pavé. Sa robe est noire. Ses chaussures sont rouges. Son sac. Un Louis Vuitton Damier marron beige. Elles sentent très bon. Je ne connais pas les parfums des femmes, donc je ne peux pas déterminer les senteurs. Je prends les valises pour les mettre dans mon coffre. Même les valises sont griffées. Bon, en général pour nous qui vivons ici depuis, une valise est toujours griffées, mais les marques de valise un peu pour tous: Samsonite, Delsey, Lys ou Jump. Cependant, là ce sont des valises Louis Vuitton, Lancel et Longchamp.

Je sais que ce n’est pas de la contrefaçon. Les Africains noirs de France achètent rarement de la contrefaçon pour eux-mêmes, sauf si c’est pour aller donner en Afrique. Permettre à un cousin ou une cousine de frimer au quartier. Elles-mêmes ne mettent que des griffes qu’elles arrivent à acquérir à force d’efforts. Sacrifices multiples de leurs salaires. Parfois même prostitution pour les unes et vol pour les autres. Elles entrent souvent dans des réseaux compliqués pour avoir ces marques. Mais aussi les crédits. La mort de l’homme. Payer dix fois. Utiliser sa carte visa. Tout ça c’est mortel. J’appelle ça se mettre la corde au cou. Donc il arrive qu’on prenne un crédit de dix mille euros pour acheter un sac louis Vuitton. Les Blancs nous tiennent vraiment avec leurs griffes là. Tout notre argent reste ici. Pour certains d’entre nous, la griffe est devenue une sorte d’identité… Porter une griffe peut m’attirer les regards des autres. Mais en général cela se passe entre nous les Noirs. Quand je vois les Blancs eux-mêmes dans le métro ou dans la rue, ils ont d’une simplicité à couper le souffle. Un Blanc ne remarque même pas que tu as un sac Prada ou des lunettes Mont blanc.  Sauf les stars bien sûrs où les médias commentent et vous en mettent un tas sur le visage. Pardon oooo le Blanc n'est pas ma référence... mais quand même!

J’aide donc mes belles à mettre leurs valises dans le coffre. J’ouvre les portières. Elle entrent. Et on démarre. C’était devant un hôtel non loin de la gare du nord.

Une Camerounaise, une Congolaise de Brazzaville et une Centrafricaine. L’Afrique centrale, la sous-région où les dictateurs n’aiment pas mourir.

 

18 août 2015

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas venu dans ce cahier.

Me voici devant la gare saint Lazare. Depuis qu’on a placé des chaises juste à l’entrée, il est plaisant de s’y poser. Je cherche un parking. Je gare mon taxi. J’entre dans le hall de la gare pour m’attraper un sandwich. Quand je marche, j’aime rester simple, mais impressionner reste tout de même mon objectif. Ainsi ai-je choisi de me balader uniquement avec un livre en main. Un livre dont j’ai la maîtrise du résumé, mais que je n’ai jamais lu. Bien sûr. J’arrive donc dans un café. Il est dix heures. Franchement j’ai faim. Je vais donc manger en mode transition. Jusqu’au soir.

-Bonjour Monsieur me dit la serveuse.

Une Asiatique en somme. Elle a tout d’une asiatique. Petits yeux. Accents.

-Bonjour Madame.

Et hop! Le sourire commercial. Le discours commercial.

-Que puis-je pour vous Monsieur. Je suis à votre service pour tout autre renseignement 

-Un jambon-fromage plus un café fort avec un dessert 

-À emporter ?

-Non sur place.

Elle m’indiqua le montant.

Je pose alors mon livre sur le comptoir et je sors mon portefeuille. Le regard de la vendeuse tombe sur  le livre. Elle me demande :

-Vous lisez ?

 J'opine de la tête.

-Super ; Je vais vous offrir deux livres. Un client me les a offert. Mais je ne sais pas lire en français. Si c’était en vietnamien, je les aurais gardé.

Elle est gentille. Je la remercie. Et je récupère ainsi livres et café.

Après mon café, je parcours tous les magasins pour regarder un peu les femmes se trémousser devant les soldes.

Puis je viens à nouveau m'asseoir devant la gare saint Lazare. Il fait très chaud. Quelques minutes de somnolence, mon téléphone sonne. C’est un client.

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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