Makandal dans mon sang, Alfoncine Nyélénga Bouya

Publié le par Nathasha Pemba

 

Quand on a ce recueil de quatorze nouvelles entre les mains, le titre interroge incontestablement. C’est en allant chercher dans les archives la signification du mot Makandal- qui me faisait a priori penser à « Makanda » (les familles)- que j’ai découvert le personnage et, par-là même, le sens du message de Nyélénga Bouya.

Commençons donc par dire qui est Makandal 

François Makandal était un esclave marron, meneur de plusieurs rébellions dans le nord-ouest de l’île Saint-Domingue. Selon les anthropologue, il était originaire d’Afrique (de l’Empire Kongo ). Accusé par l’autorité coloniale française, il est mort à Cap Français au XVIIIe siècle, livré au bûcher.

Makandal a quelque chose de majestueux. Il est doté d’une grâce évidente et impérissable; celle qui ne flétrit pas. Libre, il ne veut pas qu’on lui impose quelque chose car il sait qu’en tant qu’être humain, il possède la même dignité que les autres. On le dirait de ce recueil de nouvelles de l’écrivaine congolaise Alfoncine Nyélénga Bouya, celle qui se définit souvent comme grand-mère, mais qui porte plusieurs cordes à son arc. Éducatrice de la première heure, Globe-trotteuse confirmée et mère de famille, Alfoncine a décidé de mettre à la disposition des lecteurs ses pensées et ses expériences dans ses rapports avec les autres humains . De là est né Makandal dans mon sang , sa première œuvre littéraire publiée.

Makandal dans mon sang est le titre de la dixième nouvelle. C'est autour d'elle que nous avons voulu axer cette chronique. 

Cette nouvelle tourne autour de la vie des Afro-descendants qui aujourd’hui encore ont besoin de se libérer d’une manière ou d’une autre non pas d’une histoire qui les hante, mais de l’esclavage qui reste encore présente sous plusieurs formes. Il y a les Afro-descendants certes, mais il y a aussi ces Africains qui vivent sur le continent africain et qui prennent le large tous les jours pour fuir l’esclavage que leurs imposent les gouvernements.

Dans cette nouvelle, il y a deux femmes : la narratrice et la directrice générale. La première est compétente et accomplit convenablement son travail. La seconde, nonobstant son poste, envie presque toujours la première et laisse germer dans son cœur des semences de domination. Le complexe de la couleur de la peau qui l’habite lui fait entrevoir qu’elle est supérieure de tout humain qui n’est pas blanc. La narratrice la décrit comme une femme ambitieuse, dominante, écrasante, destructrice et manipulatrice à dessein

Domination que la narratrice banalise en affrontant ladite responsable sur le terrain du travail bienfait et de l'esprit de justice. Se réclamant arrière-arrière-petite fille de Makandal, elle revendique justice et égalité. Elle assume son indépendance et décide de ne pas se laisser piétiner.

Cet esprit rebelle de la narratrice rappelle, de ce fait, que Makandal c’est à la fois le bonheur d’être soi et la possibilité de dire haut ce que plusieurs pensent tout bas. Elle ne manque pas de souligner la cruauté humaine que peuvent véhiculer certaines attitudes humaines. Comme les Négriers autrefois, Vitraye la Directrice générale était prête à l'utiliser comme traitre de ses frères haïtiens: Tu n'es pas d'ici n'est-ce pas? Le souvenir de l'étiquette d'empoisonneur collé sur son ancêtre Makandal refait surface car si elle n'est pas de là, elle n'est pas étrangère parce que pour elles les Haïtiens sont ses frères. Elle refuse de les trahir et réhabilite en quelque sorte Makandal.

Cette île est la mienne, tu comprends, comprends-tu ? Ces gens sont mes frères et mes soeurs. Je ne suis pas une étrangère sur cette île de Dessailines pour qui tout Africain était fils de ce pays, une fois que ses pieds ont frôlé ce bout de terre! Je suis l'arrière-arrière-petite-fille de Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda!

Makandal dans mon sang comme la plupart des nouvelles du recueil se déroulent à Haïti, symbole de la liberté. La narratrice ne manque pas de noter la ressemblance avec le Congo-Brazzaville ou encore d'autres villes comme Limbé, son pays d’origine. La question de l’identité aussi bien que la question de l’émancipation de la femme y sont développés de manière précise.

On retrouve cette africanité de Haïti dans les nouvelles suivantes: "Madanm on a coupé", "Ceux de Lot Bo Dlo", "Engodo la femme du fleuve" Danse avec le tambour", "Le chemin du détour"...

Je me sentais prête. Inexpressive. Impénétrable et inébranlable. J’étais un sphinx, dans toute son immobilité, son calme olympien, sa sérénité "nirvanique," imperturbable. Sous le soleil brûlant du plateau de Gizeh. Sous les tempêtes de sable quand elles décident de barrer la route aux Bédouins nomades. Sous l’invasion des criquets migrateurs quand ils se jettent sur les pousses de teff, de sorgho, de mil ou de maïs. Sous les trombes d’eau quand le ciel ouvre ses vannes. J’étais le sphinx. Ce n’étaient pas des yeux de cristal bleu-caraïbe qui allaient me déstabiliser, me faire craquer et encore moins me faire sourire. Cette phrase attribuée à Patrice Lumumba ou à Sékou Touré selon les cas, me revint à l’esprit : « Entre la liberté et l’esclavage, il n’y a pas de compromis.

Face à la globalisation sociale et politique, deux tendances cohabitent auprès d'une certaine catégorie d'Africains : le désir de se conformer à l’homme blanc et la revendication radicale de la revalorisation de leurs origines. Ce recueil, quant à lui, a opté pour une troisième voie entre intégration, la digne acceptation de soi et la reconsidération des valeurs ancestrales. Effectivement, sans dédramatiser, la narratrice ne fait pas dans le drame, encore moins dans la légèreté. Sa posture est celle d'une personne consciente qui considère que le salut de l'humain, de l'homme noir notamment, se trouve dans la conquête de sa liberté. Ce n'est donc pas par pur hasard que la préface du recueil s'intitule "le chant de la liberté". 
Les autres nouvelles traitent aussi de la question de l’héritage culturel, du rapport de la femme à l'humanité, du bonheur d'exister et de l'amour. Alfoncine Nyélénga Bouya se révèle grande exploratrice de la mémoire, de l'identité et du rapport entre les humains. Elle décrit avec une vérité "vraie" les problèmes qui minent encore les hommes noirs aujourd'hui. Les récits sont sans tabous. L'écriture est simple, honnête et sans détour. Il n'y a pas d'exagération ni mésestime de soi car ce qui compte pour les Africains comme pour les Afrodescendants, c'est la prise de conscience de leur identité et non l'assimilation. Les nouvelles se recoupent et on retrouve parfois des idées dans l'ordre de la continuité, entre nostalgie et désir d'avancer. L'histoire peut être reconstituée parce qu'elle est nécessaire, mais elle doit nous permettre de continuer la mission des ancêtres.

LISEZ MAKANDAL...

Nathasha Pemba

Alfoncine Nyélénga Bouya, Makandal dans mon sang, préface de Marie-Léontine Tsibinda, Nouvelles, Éditions La Doxa, Éditeur Militant, 2016, 232 pages, 15 euros. 

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