La tresse de Laetitia Colombani

Publié le par Nathasha Pemba

La Tresse de Laetitia Colombani est particulier comme roman. Avant même sa parution, il est annoncé comme le livre phénomène de l’été, car il s'inscrit dans le principe fondamental des best-sellers . La preuve c'est qu'il a déjà été vendu à plus de dix pays, en vue de sa traduction.

L'auteure, Laetitia Colombani, française, est scénariste, réalisatrice et comédienne. Auteure de deux films, « A la folie… pas du tout » et « Mes stars et moi », elle s’engage aussi pour le théâtre. La tresse est son premier roman. L’histoire qu’elle décrit parle non pas d'une nationalité italienne, indienne ou canadienne, mais d'une condition: celle de la femme.

La tresse c’est Trois femmes libres confrontées à une destinée, à la fragilité de l’existence et vouées à subir une fatalité que la vie leur impose. Elles tireront la force et le courage dans leurs libertés pour dire « Non à la misère ». Ce choix de dire « Non » leur donne une énergie qui les propulse sur le terrain du combat de la vie. Victor Hugo ne disait-il pas que « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent » ?

Elles choisiront de lutter pour faire triompher la vie.

La première, Smita, est originaire de l’Inde. C’est une Dalit.

En Inde, Dalit[1] est une expression pour désigner les « Intouchables ». Intouchable sous-entend: humiliation, enfermement, pauvreté à vie. Quand on est intouchable, on est conscient qu’il est difficile voire impossible d’aspirer à un autre genre de vie. Généralement, on demeure Dalit à vie parce que c’est comme cela que cela a toujours été depuis un millénaire. Smita accomplit les travaux des Intouchables : depuis plusieurs générations, sa famille s’occupe de vider les toilettes des civilisés de la société, les Brahmanes et les Jatts. Tous les matins, elle doit prendre son panier pour ramasser les excréments des autres. Elle le fait depuis qu’elle a l’âge de six ans. L’odeur des toilettes habite en elle comme une colère qu’elle ne peut exprimer. Son seul espoir c’est sa fille dont elle peut encore orienter l'avenir : elle ne sera pas laveuse de toilettes. L’unique chance pour que cela n’arrive pas c’est de l’envoyer à l’école. Elle a économisé depuis quelques années pour que sa fille Lalita ne manque de rien.

Malheureusement dans cette société indienne, être femme et être intouchable c’est déjà trop car on ne peut échapper à sa condition : que fait Lalita à l’école ? Son maître qui veut encore l’humilier davantage lui commande de balayer la salle de classe devant les autres. Lalita refuse et elle est fouettée jusqu’au sang. Face à cette tragédie et cette injustice sociale, Smita, malgré le refus de son mari, décide de s'enfuir avec leur fille.

Elle aurait tant voulu que sa mère se batte pour elle, tant aimé passer la porte de l'école, s'asseoir parmi les autres enfants. Apprendre à lire et à compter. Mais cela n'avait pas été possible, le père de Smita (...) était irascible et violent. Il battait son épouse, comme tous le font ici. Il le répétait souvent: Une femme n'est pas l'égale de son mari, elle lui appartient. Elle est sa propriété, son esclave. Elle doit se plier à sa volonté. Assurément, son père aurait préféré sauver sa vache, plutôt que sa femme.

La deuxième c’est Giulia, une jeune sicilienne. Sa famille est propriétaire de l’entreprise Lanfredi spécialiste  du traitement des vrais cheveux. Depuis son adolescence, Giulia traite les cheveux, elle les nettoie, les trie, les teint avec plusieurs autres femmes qui travaillent là depuis toujours. Elles forment désormais une petite famille soudée où les femmes partagent plus qu'un métier. Après tout ce travail, les cheveux sont teints en vue de la fabrication des perruques.

Lorsque Giulia apprend que son père est victime d’un accident de la route (avec sa Vespa), elle rencontre fortuitement Kamal, un immigré Indien à qui les policiers intiment l’ordre d’enlever son turban. Elle tombe sous son charme. Chaque jour entre midi et deux, les deux amoureux se rencontrent dans une grotte secrète pour explorer leurs corps.

Pourtant, elle est consciente que dans une famille aussi conservatrice que la sienne, une relation avec un Sikh est tout simplement inimaginable; un Sikh, un immigré régularisé par l'administration mais pas encore adopté par le pays et qui peut-être ne le sera jamais.

Quelques jours plus tard, alors qu’elle cherche un document dans le bureau de son père encore hospitalisé, elle tombe sur un dossier lui signifiant que l’entreprise familiale est au bord de la faillite. Sa mère pense que le seul moyen de sauver l’entreprise c’est le mariage de Giulia avec un riche ami de la famille, un homme gentil et qui a de l’argent. Ce que Giulia ignore à ce moment-là c’est que Kamal est peut-être celui par qui passera le salut de l’entreprise

  Le contenu du tiroir est là, étalé devant elle, dans le bureau de papa : des lettres d’huissiers, des injonctions de payer, des courriers recommandés à n’en plus finir. La vérité le frappe comme une gifle. Elle tient en un mot : faillite. L’atelier croule sous les dettes. La maison Lanfredi est ruinée 

La troisième c’est Sarah.

Quadra, avocate réputée, mère de famille, Working-girl, Wonder-woman, Sarah habite à Montréal au Canada. Elle mène une brillante carrière d’avocate dans un des plus grands cabinets du monde. Comme toutes celles qui sont brillantes et veulent gravir des échelons, il lui arrive de sacrifier souvent ses enfants dont elle est la seule tutrice. Elle a déjà connu deux divorces et elle a décidé, pour un temps, de tenir les hommes très loin d’elle. Alors qu’elle est pressentie pour succéder au chef de son cabinet d'avocats, Sarah tombe au cours d’une audience à la surprise de tous. On lui diagnostique un cancer de sein. Parce que son travail est plus important que tout, elle tente de camoufler sa maladie à ses associés et à ses clients. Cependant, elle n’a pas du tout misé sur l’ambition démesurée et l’insensibilité monstrueuse de ses collègues qui vont la tuer à petit feu. Elle vit une discrimination sans précédent que l’auteure illustre par Stigmate de Goffman:

Attribut qui rend l'individu différent de la catégorie dans laquelle on voudrait le classer

Elle subit l’épreuve de la trahison car sa maladie donne la voie libre à ses détracteurs. Au bureau, elle a l’impression qu’elle doit devoir s’expliquer sur sa maladie. Justifie-t-on un cancer ? Justifie-t-on une maladie ? Elle comprend que dans le milieu du travail ce n’est pas souvent la dignité ou la morale qui a la priorité. On oublie désormais de la convier aux réunions, on prend désormais des décisions à sa place car elle n’est plus Sarah Cohen mais la malade, celle qu’on doit ménager, celle qui mourra peut-être demain. Sarah pense souvent à celle qu’elle a été, adulée et appréciée de tous. Elle se rend compte que même le succès et la réussite ne tiennent qu’à un fil. Rejetée par ses collègues, Sarah est désormais devenue une intouchable, « reléguée au ban de la société ». 

Malade, c’est pire qu’enceinte. Au moins, on sait quand une grossesse finit. Un cancer, c’est pervers, ça peut récidiver. C’est là, comme une épée de Damoclès au-dessus de votre tête, un nuage noir qui vous suit partout 

C'est à partir de l'histoire de Sarah qu'on va comprendre le sens de La tresse. Trois destins qui ne se rencontreront certainement pas physiquement, mais qui sont unis par des cheveux qui deviennent un élément de renaissance pour les trois femmes.

Laetitia Colombani essaie de faire comprendre que peu importe le lieu où elle se trouve, la femme est souvent tenue de se contenter d'une situation préétablie, lorsqu'on lui refuse la possibilité de rêver. Pour un premier roman, ce roman est puissant car L'auteure, en bonne scénariste , livre des récits dont la puissance imaginative est époustouflante en plus des explorations frappantes qui y sont déployées.

L’évocation de la misère des femmes en Inde dont le caractère est très marqué dans le livre ouvre des passages et des colères sur un monde violent, inhumain, fermé et toxique où la femme a toujours été considérée comme un objet. Cette Inde patriarcale qui est pour Smita comme le lieu des déchirures initiales.

Le rythme du roman est fluide, simple, juste et livre la conception dépouillée et dévoilée d’une humanité féminine tourmentée par la cruauté de la vie et la discrimination sous toutes ses formes.

Si le livre est une histoire de Trois femmes, il est principalement une histoire autour de plusieurs humanités féminines. Des femmes qui aident d’autres femmes ou des femmes qui se partagent le courage et l’espoir. C’est le cas de la rencontre de Smita avec une Lackshmama, une veuve qui fuit son lieu de résidence habituel pour vivre dans la ville des veuves puisque dans ce pays, une veuve est inexistante. Lackshmama confie à Smita qu’elle aurait préféré ne pas naître.

La question la plus importante pour moi dans ce roman, c'est la question double de la liberté... et l'égalité. Ces deux principes fondamentaux sous-tendent ce livre. Tout en sensibilisant le monde sur la situation de la femme dans le monde, Laetitia Colombani nous rappelle que Personne ne choisit de venir au monde dans telle ou telle autre société, néanmoins tout le monde est libre d’orienter sa vie et de choisir son bonheur sans brimer les autres. Il suffit d’un peu de courage et de volonté. À la manière de Simone de Beauvoir qui disait « on ne nait pas femme on le devient »,  Smita, Giulia et Sarah invitent les femmes à s’approprier leur féminité jusqu’au bout et à chanter l’hymne de la liberté en refusant de se soumettre au destin que le monde veut leur imposer. Comme l'a affirmé l'écrivain Kamel Daoud: "Notre condition est inexplicable par essence. C’est ce qui fait sa dignité, son essence". Pour maintenir cette dignité, nous sommes invités à briser les silences communautaristes qui se voilent du visage de la tradition pour assujettir la femme. Les Trois femmes nous invitent à bâtir une morale de l'individualité, de la liberté et de l'altérité.

Je recommande vivement la lecture de ce roman

Nathasha Pemba

Références,

Laetitia Colombani, La tresse, Paris, Éditions Grasset, 2017, 18 euros.


[1] Les Dalits, encore appelé Intouchables ou Harijans sont des groupes d'individus considérés, du point de vue du système des castes, comme hors caste et affectés à des fonctions ou métiers jugés impurs. Présents en Inde, mais également dans toute l'Asie du Sud, les Dalits sont victimes de nombreuses discriminations.

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