Taxi diaries 1

Publié le par Nathasha Pemba

Anonymous est mon nom. Puisque c'est comme cela que je me retrouve dans cette société où les gens, à force de courir, à force de chercher leur vie finissent par oublier ce qui peut parfois être essentiel. Mais moi, malgré mon anonymat, malgré ma vie désormais assimilée à un numéro de téléphone et à la plaque jaune posée sur ma voiture, je suis devenu témoin de presque tout. Je fais un métier où je rencontre toutes les couches de la société. Toutes les races. Vous ne pourrez l'imaginer si je ne nous le dis pas. Le médecin aussi rencontre tout le monde. Même le croque-mort. Il peut même arriver à ce dernier de savourer un instant ces vies ne vivant plus devant lui et de se dire: "Nous sommes égaux devant la mort.". Oui, il n'a pas tort. Même lorsque notre richesse nous pousse à nous faire enterrer dans de somptueux cercueils en cuivre ou en marbre, même avec les plus beaux caveaux carrelés ou cimentés, nous finissons tous par redevenir poussière.
 Oui! Nous sommes poussières et notre vocation est de retourner à la poussière.


Je suis chauffeur de taxi. C'est un métier que je fais depuis plus de quarante ans. Depuis que je suis arrivé à Paris. Le taxi, tout le monde, à un moment ou à un autre de son existence, l’emprunte. Quand on se rend à l'hôpital. Quand on voyage. Ou pour être pratique lorsqu'on n'a pas de voiture.
 C'est donc dans cet anonymat qui me caractérise que finalement je me sens un peu fort. Un peu considéré. Mais parfois je suis réduit à un simple objet. Mais je crois que c'est dans ce métier que j'observe le plus de monde. Que j'apprends surtout. 
Quand j'ai quitté mon pays, j'avais dix-huit ans. Je venais de décrocher mon baccalauréat F1. Toute ma famille s'est cotisé pour que je vienne étudier en France. La cotisation est un aspect de la solidarité africaine qui m'a toujours époustouflé. Tout le monde donne sa part. Même le plus pauvre. Je suis originaire de la Côte d’Ivoire.
Quand je suis arrivé, je pensais que je rentrerais. Finalement. Je ne suis jamais rentré. L'incertitude du lendemain. La peur du chômage. Les conflits armés. J'ai choisi de rester dans ce pays. Non pas parce que je voulais, mais parce que je n'avais pas d'autre issue.

Aujourd'hui, j'ai pris une cliente.

Nous sommes à la gare Paris-Montparnasse. Je n'ai pas vraiment de clients. Je languis. Mais je n'ai pas envie de rentrer chez moi. Je suis là et je joue avec mon téléphone intelligent. Finalement je me dis que ce n'est pas une mauvaise chose que l'invention de ces téléphones. Ils nous permettent de nous occuper et d'en apprendre tant sur ce qui se passe dans notre société. Je ne dépense ni essence ni énergie. 

Je pose mes lunettes noires sur mon visage. Je suis là. J'aperçois une belle jeune femme noire qui arrive. Elle s'approche d'un monsieur. Un Blanc qui est là, debout à côté de son trolley. Je pense que c'est son mari… Ou son copain. Je sais que beaucoup de nos sœurs  noires aiment les Blancs, dit-on parce qu'ils sont fidèles. Ils savent aimer. Et aussi parce qu'ils sont gentils. Mais bien sûr! Je me demande toujours sur quels Blancs ils tombent?

Blanc d'Afrique n'est pas Blanc de France dèh. Ici, il y a beaucoup de charges. Donc il ne libère pas aussi facilement l'argent qu'en Afrique où il ne dépense quasiment pas grand-chose. D’ailleurs pour qu’il te respecte, tu dois travailler. En Afrique, ils sont expatriés. Ils ont des bonifications. Ils vivent bien leur vie. Ils peuvent donc donner leur supplément à leurs femmes africaines. Mais côté fidélité, je refuse d'y croire. Je suis un homme et je sais que la fidélité est la plus grande des tortures que l'homme est appelé à subir. Nous les hommes, aimons toujours regarder les belles femmes. Celles-là qui attirent. Oui c'est plus fort que nous. Mais c'est comme cela. La fidélité ou l’infidélité n’a pas de frontière. C’est un trait humain universel.

Et l'amour? Nos sœurs africaines veulent vivre comme des Blancs. Elles vous exigent des câlins à tout bout de champ et veulent qu'on leur dise « je t'aime » chaque heure. Mais c'est quoi cette histoire! Nous on les aime. Nous faisons de notre mieux pour les assister quand elles ont des problèmes dans leurs familles: décès, maladie ou voyage d'un frère en Europe...

Cependant celle que je vois, en dépit de sa beauté, est très naturelle. Aucun vernis sur les ongles. Elle a mis un collant. Des bottes avec 1cm de talon. Ce sont des bottes en daim. Elle a introduit son collant à l'intérieur. C'est un look que j'apprécie chez les femmes. Il leur donne un style de femme de cow-boys et c'est plaisant à regarder. Je dirais même plus: c'est excitant. La fille que j'aperçois porte un manteau au dessus. Elle a une écharpe très colorée. Elle tient elle aussi un tout petit trolley de couleur rouge et un sac à L'épaule. Elle porte des lunettes. Elle est belle dans cette simplicité. Toujours sous mes lunettes, je jette un œil du côté de ce Blanc. Ce dernier est rempli d'admiration devant elle.

Ils discutent. Deux minutes. Trois bonnes minutes. Je suis presque jaloux de ce mec. Je me rêve intérieurement en homme-araigné pour encercler cet homme. Et je vois le mec pointer son doigt vers la droite. Je ne comprends rien. Je pose mes yeux sur mon téléphone. J'entends des coups légers sur ma voiture. Je lève mon regard. Elle est là ma belle. Devant cette voiture. La mienne.

-Excusez-moi. Je voudrais aller à l'aéroport Charles de Gaulle. Mais je ne connais pas l'arrêt des bus d'Air France. Pouvez-vous m'aider?

-Mais bien sûr. Qui refuserait de rendre service à une telle beauté?

Elle sourit. Eh là! Quel beau sourire. Une belle dentition. Cette fille est une fille de la mer. Ça se voit. Elle a un côté Mami wata. Je l’aime déjà.

Je continue.

-Mais pourquoi préférez-vous prendre le bus d'Air France? Je peux vous faire un prix.

-Pourquoi pas... En fait je ne vais pas à Charles de Gaulle. Je vais dans un hôtel à Roissy-en-France. Juste pour être près de l'aéroport pour mon voyage demain matin.

Elle me donne l'adresse. Je connais bien ce secteur.

-Mais je peux vous y amener et je vous fais un prix?

Elle sourit.

-Alors dites-moi votre prix?

-40 euros.

Elle sourit. Elle ouvre la portière et je mets sa petite valise dans mon coffre.

Elle est assise à l'arrière.
 Je sens que nous allons discuter. Elle est bien calme. Je la lorgne à partir de mon rétroviseur. Mon cœur chauffe. Il faut qu'elle me parle. J’ai envie de l'écouter. Je prends le risque de commencer la causerie.


-Vous voyagez dans votre pays? 


-Non. Je vais en Côte d'Ivoire.


-Ah vous êtes ivoirienne?, fis-je les yeux brillants de bonheur.

-Non. Mais vous si.


-Comment vous le savez?


-L'accent ivoirien se reconnait toujours. Moi je suis congolaise.


-Ça fait longtemps que vous êtes ici?


-Euh! Dix ans déjà. J'habite à Toulouse.


-Ah la ville des intellos…


-Ah bon!


-M'oui…Toulouse est très développé en matière de recherche.


-Ah oui…


-Donc vous allez pour vos recherches?


-Oui.


-Si je puis me permettre, que faites-vous comme études?


-Journalisme. Journalisme scientifique.

-Ah! C'est une très bonne chose… Nous avons besoin de gens comme vous pour faire bouger les choses en Afrique.


-Ah ça! J'y compte bien.


-Vous rentrerez?


-Oui. Je crois que je ne peux pas vivre en Occident.


-Vous n'avez pas tort. J'y songe de plus en plus. L'été prochain je vais acheter une villa dans mon pays. J'en ai marre de rester ici. De toutes façons, plus rien ne me retient ici. Mes enfants sont tous casés. Ils ont eu de bons boulots.


-Et votre épouse?

-Elle veut rester ici. Vous savez, vivre dans ce pays n'est pas facile. C’est le règne de l'anonymat. À peine même si quelqu'un t'adresse la parole. Dans le métro, c'est le règne de l'anonymat. Même pas un regard, même pas un sourire. Je suis ici depuis trop longtemps. Je veux me faire plaisir pour mes vieux jours.


-Vous n'avez pas tort. Mais l'Afrique déçoit beaucoup aussi.


-Oui. Tous ces vieux qui ne veulent pas partir. Qui bloquent l'évolution des jeunes et veulent tous modifier les constitutions de leurs pays. C'est pourquoi nous comptons sur des gens comme vous.


-Merci. Je ne vous oublierai pas.

Je suis arrêté devant un feu rouge. Quelques fois ce sont les moments aimés par un chauffeur de taxi. En fait, pas seulement  un chauffeur de taxi. Tous les chauffeurs qui roulent et qui ne sont pas pressés. Même si je reconnais que le chauffeur de taxi l’aime parce qu’il augmente sa course. Cette nuit, je n’ai pas bien dormi. D’abord je suis rentré tard, mais celle qui fait office de ma femme devant l’État n’était pas là. Ça m’a comme rendu un peu jaloux. Même si je sais qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut, comme je fais ce que je veux. Mais tout de même... Je préfère la trouver à la maison lorsque je rentre. Il était deux heures du matin. J’avais eu une course un peu chargée. Des Japonais qui m’avaient demandé de les accompagner au Mont Saint Michel. Je crois que lorsqu’ils me l’avaient demandé, ils ne savaient pas où on allait. C’est assez loin de Paris, mais ils m’ont bien payé. Donc quand je suis rentré, je suis allé à pas aphones, voir dans sa chambre. Elle n’y était pas. Depuis combien de temps elle le fait ?

Je n’ai pas bien dormi, parce que j’étais impatient de la voir rentrer. Elle est rentrée vers quatre heures du matin, les chaussures aux pieds. Elle avait posé une perruque bizarre sur sa tête. Ses cheveux ressemblaient à je ne sais quoi. Ce n’était pas moche, mais en 25 ans de mariage, je n’avais jamais vu cela. J’espère qu’elle n’était pas allée à une réunion de sorcières.

Je somnolai, malgré moi, quelques secondes devant ce feu rouge. J’étais juste à côté d’un bus. Il y avait là un arrêt. Je vis une fille sortir. Une Noire. Une africaine je suppose, car même si il y a beaucoup de Noirs ici à Paris, ils ne sont pas tous africains. En plus un Noir-africain est très distinguable d’un autre Noir. Je voyais donc cette fille africaine. Elle était d’un noir assez particulier. Elle avait porté un collant avec une jupe dessus. Un top noir et une veste noire et blanc en maille recouvraient le buste. Elle avait un derrière très impressionnant. Une poitrine, de véritables airbag. Elle me plut. Je la trouvais très brute. Et je me dis que celle-là, je pourrais la retravailler. Elle me fit un peu sourire. C’était l’été. Le pollen était dans l’air. Je me mis à éternuer et au moment où je me courbais pour chercher un mouchoir, je vis que ma belle brute avait endossé des chaussures qu’elle était obligée de piétiner, parce que cela devait lui faire atrocement mal. Elle marchait tout en lisant le bout de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle cherchait probablement une adresse. A force de la regarder, je me mis à rêvasser. J’entendis un klaxon venant de je ne sais où. Pif le bus était déjà loin. Je dus démarrer pour éviter le désordre.

Ma cliente assise à l’arrière semblait me contempler.

Après quelques embouteillages, je l’ai déposée à son hôtel et je suis vite reparti. Elle m’a donné 50 euros.

En démarrant mon taxi, j’ai aperçu, au coin de l’autel, une jeune dame. Une Noire. Avec deux jumeaux blonds. Elle était tellement affectueuse avec eux qu’elle m’arracha deux larmes. Je pense qu’elle était nounou ou quelque chose comme ça.

10 mars 2015

Aujourd’hui j’ai rencontré un ancien tirailleur. Un Sénégalais. Il était plein de médailles. Il n’était pas seul. Il était avec sa belle. Une belle dame d’environ 80 ans pleine de médailles elle aussi, mais des médailles en or. Je les ai envié. Parfois, j’aimerais être comme eux. Avec mon épouse.

   2 mai 2015

À la réincarnation.

Si l’on me demandait aujourd’hui ce que je voudrais faire comme métier, je sauterais sur l’occasion : Homme politique. J’adore ce métier. Non seulement tu gagnes ta vie, mais aussi tu mens pour vivre. Un jour j’ai pris un homme politique. Il est resté avec moi huit heures du temps. Je ne vous parle pas de ma recette de ce jour-là. J’aurais pu dormir un mois. Sans compter le pourboire. J’étais aux anges. À vrai dire, c’est lui qui m’a vraiment donné le goût de faire de la politique dans  une prochaine vie. Il m’a dit que même son téléphone était payé par son parti politique. En dehors de cet homme politique français, il y a tous ces hommes politiques africains qui viennent et qui repartent. Ils te louent pour tout le temps de leur séjour. Avec ceux là, tu dors sur l'argent. Des grands dépensiers. Même si je me réjouis de gagner autant d’argent, je pense tout de même à la misère de notre peuple.

 

 

À suivre, le mois Prochain 

 

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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