La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit : Le problème de l’existence.

Publié le par Nathasha Pemba

Ce qui fait la particularité de ce roman c'est sa narration construite autour de deux personnages qui tiennent tous les deux, chacun de son côté, un journal  intime. Le visuel des textes est distinct. On retrouve trois sortes de polices d'écriture qui permettent de distinguer le narrateur qui joue le rôle de médiateur entre Didier et de Rodolphe, les deux personnages centraux. Les deux journaux intimes sont tenus du 15 juin au 15 septembre.

Ce que les deux personnages ont de commun, c'est leur questionnement constant autour du problème de l'existence. L’histoire de ce roman est brillamment articulée par une expression philosophique libre qui permet d’entrer en contact avec la vie dans sa dimension physique et même métaphysique.

De quoi s'agit-il ?

Deux hommes se rencontrent à l'aéroport de Gatineau qui est en proie à quelque incident causant le retard du vol. Leurs regards ne les trompent pas. Cependant, ils vont chacun de son côté. Ils finissent par se retrouver à Paris. La même chaleur dans le regard demeure. La pensée n’est pas du reste. Le coeur semble adhérer au mouvement global de l'être.

Didier, la vingtaine, est musicien. Émotif dépendant, il pense la liberté sans savoir s'il l'est véritablement. Rodolphe le décrit comme un être narcissique. Sur initiative de sa mère, il prend des vacances à Paris avec sa nouvelle petit amie Claudia. 

Rodolphe, la soixantaine, Dandy, gentleman, intellectuel et ami de la bonne pensée et de la bienséance; célibataire et assez romantique dans un style qui lui est propre. Il est conscient de sa nécessité d'être au monde, mais il a choisi de vivre seul après trois tentatives de vie en couple. La liberté est son mode d'existence.

Cette rencontre de deux générations est aussi la rencontre de l'expérience et de l'inexpérience.

Rodolphe et Didier se désirent. Leur entourage respectif le remarque aisément.

Lors de ce séjour à Paris, Claudia qui a le mal d'adaptation décide, sans attendre la fin des vacances, de rentrer à Gatineau. Elle ne donne aucune justification à Didier son compagnon de voyage. L'amoureux quasi éconduit rejoint Rodolphe. Ce dernier lui propose de l'accompagner en Suisse. Au cours d’un voyage à Genève, l’attirance ne se limite plus désormais au regard. Ils passent à l’acte sexuel qui les consume et leur permet de consolider leur attirance mutuelle. Toutefois, Didier, narcissique, a un problème d’instabilité intérieure. Cette instabilité se répercute sur ses agissements. En réalité, dans son narcissisme, il reste très dépendant de sa mère et de sa sœur. Celles-ci dirigent sa vie comme deux maitresses de chœur dirigeraient une chorale. Il s’y complait car il aime qu'on prenne soin de lui. Il plante Rodolphe et rentre lui aussi à Gatineau. 

Cette jeunesse n'étonne point Rodolphe qui lui aussi se souvient de la sienne. Plus tard, lorsqu'il rentre à Gatineau, il est nostalgique de sa rencontre avec Didier. Même s'il reste habité par ses anciens amours, l'image de Didier s'impose à lui comme une évidence. Ce dernier reprend contact avec lui par le biais d'un mail. L'espoir renaît et Rodolphe "assume ses contradictions et ses paradoxes intimes". Ils se rencontrent à l'extérieur de la ville.

Durant ses quatre mois, leur relation se vivra de manière saccadée entre ruptures, réconciliations et retrouvailles.

J'ai éprouvé les vertiges que les hommes recherchent. Je suis là près de moi dans un rôle que je me suis donné. Je joue ma vie. Je ne souffre pas. Je n'angoisse pas. Je connais le regard des autres, grossier, celui qui juge, celui qui enchaîne. Le psychodrame ne fait plus partie de mon existence.

 En fait, le bonheur pour Rodolphe comme pour Didier n’est pas figé. Il est assez relatif et peut se limiter, instantanément, à la contemplation d’une oeuvre d'art ou encore à l’écoute d'un son. Il peut aussi se trouver dans le regard, dans la dégustation d'un bon vin ou dans une fusion temporelle des corps.  Quelquefois, on retrouve un Didier perdu dans ses origines qui l'ancrent à sa mère et à sa sœur. Quelquefois, on aperçoit Rodolphe qui se nourrit de souvenirs tout en voulant aller à la découverte d’autres sensations. Tel est finalement l'homme dans ses multiples manifestations. C'est d'ailleurs ce que semble renvoyer l'image de la couverture du livre: l'homme est un mystère et les apparences sont trompeuses car la lumière de l'été n'éclaire pas toujours ce que l'on croit .

Mon point de vue

Le roman de Michel-Rémi Lafond est d’une puissance rare qui révèle le contexte et l’expérience des personnages qui ont une grande connaissance du monde. Rodolphe est un érudit qui a fait le monde et qui côtoie les grands noms de la culture et de l’art tant dans le milieu européen que dans le milieu québécois. L’Afrique, il la connaît partiellement, mais il en fait mention à plusieurs endroits en essayant de souligner les difficultés politiques qui s’y rattachent ou encore la précarité de certains migrants qui sont obligés de réaliser quelques métiers de fortune juste pour survivre. Il souligne que le pays d'accueil n’est pas toujours l’eldorado auquel on s’attend lorsqu'on quitte le lieu des origines. 

Sans complaisance et sans tabou, le roman de Michel-Rémi Lafond esquisse les problèmes qui traversent la vie de tout être humain qu’il soit adulte, adolescent ou vieux ; qu'il soit homme ou femme ; qu'il soit hétérosexuel ou homosexuel. 

Si l'existence est le thème central du roman, l’amour en est le fil conducteur. Seulement, il est question ici d'un amour humain qui se laisse voir selon ses différentes facettes portées par une dimension évolutive. Rien n'est parfait en amour. Que ce soit l’amour de Claudia pour Didier, ou encore l’amour de Didier pour Rodolphe, l’amour de Rodolphe pour Pierre ou Olivier, ou encore l’amour de la mère de Didier pour son fils, l’amour est ici présenté comme une réalité qui traverse l’existence humaine; une réalité qui peut consolider ou détruire selon les cas.

Toutefois, ce qui fait, selon moi, la force de ce roman, c’est la liberté avec laquelle chacun des deux personnages se déploie et s'exprime. Chacun se rend compte que pour bien vivre et pouvoir exister, il faut pouvoir s'émanciper de certains fatalismes et déterminismes sociaux. C'est la question, par exemple, que se pose Didier :

Ma mère m’aime, c'est évident. Elle ne cherche que mon bien. Elle me demande de marcher droit. C'est une autoritaire malgré ses prétentions. Elle a réussi dans la vie, et il n’est pas question que son fils échoue. Je lui donne du fil à retordre. Je ne me laisse pas faire. Je la connais, elle ne reculera pas. D'où tient-elle cette énergie? Tutélaire, elle répand la sécurité comme un engrais. Elle trône sur les hauteurs, s'agitant, toujours affairée, et respirant avec difficulté. Étranges sont ses gestes, sa voix, son intonation. Elle a tenté de me façonner, elle a fait du chou blanc. Lorsque sa main se pose sur la mienne en la tapotant, ma conscience hurle en catimini. L'arrachement, l'ignoble séparation va-t-elle se consommer ? 

La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l’on croit est le roman de l’existence. Il soulève des questions inhérentes à la vie de tout humain et que l'on ne peut ignorer tant qu'on a le souffle de vie.

En parlant de la relation homosexuelle, le roman évoque une question d’actualité. Il montre que l’amour est par essence libre: il ne choisit ni couleur ni âge ni position sociale pour se manifester. La mort qui survient, indirectement, dans la vie des deux personnages montre aussi que la mort fait partie de la vie. Si la mort d'un être cher peut choquer, elle nous fait prendre conscience sur un certain nombre de réalités. Que nous pouvons mourir en dormant. En marchant. En buvant. Nus. Sous la douche. Bref, la mort est la compagne de tous les jours.

Claudia, personnage particulier, est le prototype du féminisme dérangeant. Son attitude est le signe que tout engagement poussé à l’extrême peut avoir des conséquences fâcheuses et détruire la fraternité. 

Rodolphe et Didier sont la preuve que l'on peut user de sa liberté sans faire entrave à celle des autres et que l’amour n’a pas besoin d’exclusivisme pour être.

Le roman de Michel-Rémi Lafond est un roman qui fait réfléchir certes (il est cérébral), néanmoins il reste accessible. C’est d’ailleurs pour cela qu’il m’a fait dire, au début de ma lecture, que j’avais l’impression de lire « L’être et le néant » de Jean-Paul Sartre sans le dictionnaire de vocabulaire philosophique d’André Lalande à côté. En plein vol de ma lecture, j’ai cru lire « le Banquet » de Platon ». C'est normal, l'auteur est Docteur en philosophie et forcément l'habitude philosophique est devenue sa seconde nature. À la fin j’ai eu l’impression de lire deux hommes qui revendiquaient leur seule liberté. 

J'ai beaucoup aimé cette balade et... Je vous recommande cette lecture.

Nathasha Pemba

Référence:

Michel-Rémi Lafond, La lumière de l’été n’éclaire pas toujours ce que l'on croit, Ottawa, Collection « Vertiges », Éditions L’interligne, 2017, 584 pages, 29,95 $

ISBN 978-2-89699-515-8

Disponible en versions PDF et epub (http://www.interligne.ca) . 

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