Lady Boomerang de Marie-Léontine Tsibinda

Publié le par Nathasha Pemba

D’origine congolaise, Marie-Léontine Tsibinda est poète, nouvelliste, dramaturge et conteuse. Diplômée de l’Université de Brazzaville, elle a gagné le prix UNESCO-Aschberg 1996 pour sa nouvelle Les pagnes mouillés. Elle a publié des nouvelles dans plusieurs anthologies, dont Sirène des sables (2014). En mars 2015, une lecture publique de sa pièce La porcelaine de Chine a été réalisée au Théâtre français de Toronto. Lady Boomerang est son premier roman.

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Dans Lady Boomerang s’entremêle l’histoire de Santou et celle de plusieurs autres femmes. Née de Nitou et de Ntinu Luaka, Santou Mango-Mango se voit dès sa jeune enfance obligée de vivre d’abord avec son père devenu veuf suite à la noyade de Ntinu Luaka dans une rivière de Sangavuvu ; puis de vivre avec Dalila l’élue de son père qui deviendra plus tard veuve, elle aussi. En réalité, le père ne s’est jamais remis de la mort de son épouse. Il meurt par accident.

Le destin de Santou est marqué par la mort d’êtres chers dès l’enfance. Elle expérimente la dimension impénétrable et imprévisible de la vie. Elle vit et elle ne sait pas ce qui l’attend, car elle n’a jamais été préparée à cela. Elle devra s’adapter, cahin-caha, devant chaque situation qu’elle rencontre dans son parcours.

Santou continue la vie avec sa belle-mère et ses frères. Malgré l’absence de ses parents, elle ne vivra pas trop malheureuse jusqu’au jour où Nzenza, l’amant de Dalila, fait irruption dans leur demeure. Sa vie prendra un tournant tout à fait extraordinaire, car elle vivra le pire inimaginable. Rejetée plus tard par Dalila sa belle-mère, qui la soupçonne de coucher avec Nzenza, Santou cherche le réconfort auprès de son amant Dina qui la rejette beaucoup plus par jalousie que par rupture de sentiments. Lui aussi la soupçonne d’entretenir une relation mitigée avec Nzenza.

Santou est d’autant plus outrée et indignée, qu’elle ne sait plus à quel saint se vouer. En réalité, elle vient d’apprendre qu’elle porte une grossesse mystique dont le père reste pour le moment inconnu.

Après s’être consolée dans la boisson, Santou voit dans une espèce de rêve-vision, qu’elle se trouve dans une forêt, prise dans un étau où une voix, celle de Nzenza, se déclare être le père des jumeaux qu’elle portait dans son ventre. Il lui propose de faire d’elle la reine de son royaume mystérieux.

Néanmoins, la réalité montrera qu’il n’est pas question d’un rêve, car Santou mettra au monde deux monstres. Elle devient folle et finit par rentrer dans son village accompagnée d’une dame particulière qui se dévoilera au fil du temps.

Par bouts et par souvenance, le texte découvre des pistes qui montrent que dès sa conception, Santou n’est pas une fille ordinaire.

L’œuvre de Marie-Léontine Tsibinda accorde une belle part aux différentes figures féminines. Elle montre à partir de chaque personnage la capacité que possède l’être féminin à aller au-delà des déterminismes que lui impose la société. D’abord, Ntinu Luaka qui choisit la liberté contre le désir du monde de lui imposer un mari ; ensuite, Dalila, l’amoureuse jalouse, qui finit par imposer la cruauté et la calomnie à son semblable par amour pour un homme ; puis, Reine Avelela une figure inspirante qui aidera Santou à sortir des cendres ; enfin, Santou, la Lady Boomerang du roman, qui choisit de lutter pour permettre au souffle de vie de se maintenir en vie. Au-delà de la violence humaine et de l’humiliation, Santou choisit la vie et la réconciliation. Dina, son homme, est aussi l’objet de son martyr, mais elle continue de l’aimer.

Lady Boomerang, ce premier roman de Marie-Léontine Tsibinda, c’est le cas de le dire, est un roman fantastique. Il amène le lecteur dans un monde merveilleux et lui permet d’explorer les profondeurs visibles et invisibles improbables. La dimension poétique de la plume de l’auteure donne à ce texte une singularité bien précise. Marie-Léontine Tsibinda, qui ne se cloître pas dans le fantastique, décrit à quelques endroits des faits réels tels la vie des "Sapeurs", la réalité politique contemporaine ou encore la fusillade d’Ottawa.

Très proche de ses amours traditionnelles (Poésie et Théâtre), Marie-Léontine Tsibinda déploie, en s’appuyant sur la délicatesse de sa signature, des virilités inventives et des saveurs intérieures non négligeables. L’évocation du caractère insolite surprend certes, mais sa nature simple permet de mieux saisir la narration et ouvre à un monde invraisemblable entre amours, violences, rejets, ruptures et renaissance. Le rythme est correct, précis et livre la représentation d’un altruisme toujours en quête du meilleur pour soi et pour les autres. La spécificité de Lady Boomerang c’est aussi son hybridité; oeuvre fantastique se situant entre le poétique, l’irréel, le mystère et le réel.

Lady Boomerang, à mon sens, est une œuvre qui renoue avec la possibilité de renaissance humaine et de réconciliation comme l’indique la dernière phrase du texte : « Enfin retrouvés et réunis ». Marie-Léontine Tsibinda aurait pu aussi intituler ce roman : « Un second souffle ».

Je vous le recommande…

Nathasha Pemba

 

Références:

Marie-Léontine, Lady Boomerang, Ottawa, Les Éditions L'Interligne, 2017.

 

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