Hem'Sey Mina: Sur la Photo, c'était presque parfait !

Publié le par Nathasha Pemba

Le roman de Hem’Sey évoque la traversée intérieure et extérieure de Prodige, étudiant Franco-congolais, résidant de la banlieue parisienne qui fait un voyage au Congo-Brazzaville.

 

En fin de parcours estudiantin, Prodige entreprend un voyage à Brazzaville dans l’objectif non seulement de la visiter, mais aussi d’y trouver des voies pour des engagements futurs. Les affaires le motivent. En effet, il rêve de s’engager dans le secteur Immobilier. S’il garde un vague souvenir de Brazzaville, une fois sur place, il va se rendre compte que les choses ne sont pas si faciles et qu’il faut parfois passer outre certains principes pour pouvoir réaliser une activité. Les choses ne sont plus les mêmes, même si les grands parents ont toujours tendance à considérer leur petit fils comme un enfant qui vient de naître. Ce qui agace parfois Prodige qui, depuis fort longtemps a acquis son indépendance. C’est donc de cette manière que sous la houlette de son oncle, il va explorer les rues de Brazzaville.

 

Si Prodige projette d’investir au Congo, il n’est pas le seul, car il y retrouve non seulement des vieux copains d’enfance, mais aussi des amis de France qui eux aussi investissent déjà au Congo. Dans le souvenir de Prodige ou encore dans le vécu de ses amis, on retrouve une jeunesse mondialisée qui parle de Pékin, de Kinshasa, du Cameroun, du Brésil, de Dakar, de Londres…

 

Tout au long de la lecture, on tombe sur des histoires cocasses qui font sourire et qui rappellent la simplicité d’esprit qui caractérise cette population brazzavilloise. Il y a par exemple des passages comme :

 

" Bonaventure faisait partie des Congolais qui ne s’étaient jamais rendus à Paris, mais qui en connaissaient le moindre recoin et en parlaient avec une forte assurance. Lorsqu’il voulait le démontrer, il sortait toujours de ses poches un ticket de métro usé et un dépliant de la carte de la ville qu’il avait auparavant étudiés avec une grande attention, achetés auprès d’un Parisien inconnu au marché Total, pour signifier qu’il maîtrisait ce qu’il avançait "

 

On retrouve également, cet avilissement des mœurs qui marquent désormais les relations entre compatriotes : la corruption. Aussi, il n’est pas rare de voir Prodige réagir de temps en temps devant certaines attitudes, lui qui semble être désormais pétri d’une autre culture. L’autre réalité qui étonne quelque peu le héros du roman, c’est la panoplie des églises de réveil qui chassent des démons toutes les secondes. On y retrouve aussi des préjugés sur plusieurs choses comme la tendresse légendaire de la femme zaïroise. Rien n’est laissé au hasard, puisque même l’envahissement des Chinois y trouve son compte.

 

Le roman décrit notamment toute cette cacophonie qui caractérise désormais le Congo Brazzaville avec ses gangrènes de corruptions, ses routes mal asphaltées, ses coupures de courant et d’eau intempestives… Bref, un pays qui donne, de loin, l’image d’une perfection qui n’est finalement qu’une perfection de façade, puisqu’il faut y vivre pour se rendre compte que « le trop parfait » est vraiment le trop en trop. Il faut donc que les Congolais prennent conscience de leur appartenance à cette nation pour la sauver.

 

Roman initiatique, Sur la Photo, c’était presque parfait, bien au-delà de son caractère cocasse, prospecteur et mémorial, livre, à mon sens, un message important à la jeunesse actuelle. Dans une société congolaise où pour exister il faut être fils de, neveu de ou petit de, l’exemple de Prodige nous rappelle qu’avec un peu de volonté et surtout de l’honnêteté et de la franchise, on peut réaliser quelque chose de bien et s’en sortir. C’est tout le sens de l’épilogue dans lequel Chardel, l’ami de Prodige le considère comme un modèle que la jeunesse africaine des banlieues françaises devrait suivre au lieu de « passer leurs vies à épier et mépriser leurs semblables ».

 

Néanmoins, Prodige reste lui-même aussi un personnage assez particulier. On ne parlerait pas d'effronterie, mais une caractéristique bien à lui, une sorte de Blanc-Noir. Lui même d’ailleurs se définit comme « Noir de France qui compte œuvrer pour le Congo à partir de l’Hexagone ». Ce qui se comprend aisément puisque son ami, une sorte de Noir-Noir, se définit indirectement comme « Noir du Congo » qui compte œuvrer pour le Congo à partir du Congo.

 

In fine, je dirais que le roman de Hem’Sey invite à la quête de l’essentiel. On y note une prise de conscience pour l’engagement et l’investissement dans les pays d’origine de la part d'un originaire. Seulement, le plus surprenant c’est l’acceptation du paradoxe même de la vie en tant qu’elle implique forcément une ouverture au monde. C’est ce qui me paraît très intéressant et essentiel à souligner. D’une part il y a une France qui, même si elle offre le minimum de bien-être, ne permet pas toujours aux jeunes issus de l’immigration de se réaliser dans leur domaine d’études et selon leur compétence. D’autre part, il y a une France qui fait ce qu’elle peut et essaie d’ouvrir des vannes pour que les jeunes puissent se réaliser. Prodige est pour cette deuxième France, car il rêve, après son Master, de se réaliser en France, en tant que Noir de France. Ce choix, signifie en quelque sorte que si les jeunes Noirs veulent réussir, ils doivent d’abord étudier et se donner toutes les possibilités de réalisation, même si ce n’est pas facile, car l’Afrique d’aujourd’hui peut aussi offrir des illusions qui rendent le retour quelques fois ambigu. En ce sens, le roman de Hem’Sey témoigne de la nature quelques fois complexe du retour dans le pays d’origine, lorsqu’on a immigré ailleurs et qu’on a déjà commencé à y prendre ses marques. Il m’a fait penser à « L’énigme du retour » de l’Académicien Dany Laferrière qui montre que ce n’est pas le désir du retour qui fait défaut, mais le manque de réponse à la question du comment ? Dans l’expérience de Prodige, il y a le bonheur d’avoir retrouvé les siens, mais il y a aussi le désespoir de ne pas pouvoir y rester parce que rien ne semble préparé pour l’accueillir. Faut-il reprendre la vie à zéro ? Non ! Il est un Noir de France, il va rentrer chez lui en France. La réalité qu’il rencontre à Brazzaville et à Pointe-Noire restreint sa possibilité de rêver. Son pays d’origine est devenu un ailleurs où il ne peut plus se retrouver. Il pense, comme la narrateur de « L’énigme du retour » que, le problème congolais, pour le moment n’est pas encore résolu. Ainsi , il vaut mieux être réaliste, car vivre est déjà une chance.

 

Nathasha Pemba

 

Références, 

Hem’Sey Mina, Sur la photo, c’était presque parfait !, Rungis, La Doxa Éditions, 2016.

Dany Laferrière, L'énigme du retour, Montréal, Éditions Boréal, 2011.

 

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