Beaux Rivages de Nina Bouraoui

Publié le par Nathasha Pemba

Extrait:

"Parfois je me demande si le bonheur existe, s'il existe vraiment, ou si nous en avons juste l'impression, la sensation, comme si quelque chose s'arrêtait en nous et que nous nous regardions de l'intérieur en nous disant: je suis heureuse, je peux l'affirmer car je le ressens dans mon corps, sous ma peau, ça pulse, file, c'est du flux qui se propage; mais c'est juste un moment, un instant, un très court instant, comme si tous les sens étaient réunis en alerte, pour éclairer ce bonheur si fragile qui n'existerait que dans son vol, quand il vient à nous, nu dans la lumière, comme une apparition avant de s'enfuir. Je ne sais pas s'il y a un don ou une science le concernant. S'il y a un penchant au bonheur, une nature, et s'il y a une impossibilité au bonheur, une contre-nature. Je ne sais pas si le bonheur est un, entier, grand, large et unique, ou s'il est constitué de fragments poétiques-l'odeur de l'herbe après la pluie, le premier jour de l'été, un champ de coquelicots, un ciel d'arrière-saison, un glacier bleu, la certitude de faire partie d'un tout qui avance d'un seul élan, aime d'un seul amour. Je ne sais pas si l'on peut mesurer, quantifier le bonheur. Si l'on peut le saisir comme un objet, le serrer contre soi, l'empêcher de tomber. Je ne sais pas s'il y a des signes ou s'il survient sans prévenir. S'il existe, je crois souvent l'avoir reconnu quand j'étais avec Adrian. Il était petit, moyen, grand, il était bruyant silencieux, il n'était pas permanent, jamais loin, non comme une ombre, mais comme un rai de soleil caché sous une pierre. Je l'avais comme on a la grâce ou la vertu. Je l'ai perdu, ou plutôt il s'est égaré en moi, mais il reste présent comme un éclat qui ne brille plus, pour un temps, je le sais, je suis patiente et je n'attends pas, cela reviendra un jour, une nuit, parce que c'est en vie et ça pulse, file et se propage, en silence.

 

J'ai souvent pensé que ma capacité à souffrir était égale à ma capacité à aimer. Que chacune de mes larmes répondait à chacun de mes rires. Que chacun de mes tourments répondait à chacune de mes convictions. Que chacune de mes craintes répondait à chacune de mes certitudes. Que ma peine glorifiait ma joie. Que ma défaite honorait ma victoire passée. 

(...)

En aimant, j'ai appris à aimer. En perdant, j'ai appris à reconquérir, non l'autre, un autre, mais toutes les parts de mon coeur pulvérisé".

 

Nina Bouraoui, Beaux rivages, Paris, JCL, 2016, p. 243-245.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article