Karim Deya: Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

Publié le par Nathasha Pemba

J’attends mon mari est un roman, à travers lequel le narrateur, Thiossane, jeune sénégalais homosexuel, exprime son indignation sur la manière dont est perçue l’homosexualité en Afrique en général, et dans son pays, le Sénégal, en particulier.

Le titre du roman suggère les différentes dimensions du texte, car en dehors de la thématique de l’homosexualité, l’auteur s’interroge sur le statut de la femme sénégalaise et de la pertinence de la religion dans les sociétés humaines.

D’un récit fort et remarquablement soutenu par une expression philosophique et poétique qui touche les réalités et ses maux, le narrateur esquisse sa crainte d’un pays et d’un continent qui limitent leur ouverture à l’humanité et fracassent la possibilité du vivre ensemble tant prônée. Le ton, sans être colérique, est révoltant, parce que le narrateur ne veut que l’on éteigne en lui le besoin d’exister à travers son penchant homosexuel.

De la naissance de Thiossane, on sait qu’il est issu d’un mariage où il n’était peut-être pas attendu. Déjà son père s’offusqua à la vue du nez de son fils qui ne ressemblait pas au sien. Le silence de la mère qui, devant toutes les accusations et tous les traitements humiliants que lui infligeait la société, ne sut quoi dire. Un mariage presque inévitable duquel sa mère s’est dérobée pour épouser un catholique conservateur. Enfant, il est atteint de la surdité. Et plus tard, en se trompant de destinataire de son texto, il fera la connaissance de Moctar avec qui il amorcera une relation très fusionnelle.

À travers le visage de sa mère, c’est aussi celui de toutes les femmes qui est mis en exergue ; femmes qui se définissent exclusivement par rapport au mariage. En effet, dans cette société, une femme qui ne se marie pas n’est rien, alors qu’en réalité, mariée, elle est considérée comme un objet. D’abord à ses propres yeux, comme va le démontrer Aminata Sarr, la mère du narrateur dont l’essentiel des phrases se limitent à « Ne gâche pas ma coiffure », « ne salis pas mes vêtements ». Un type de femme qui ne se donne l’existence qu’à partir de l’apparence. Ensuite, par le mari qui limite le rôle de l’épouse à la procréation et au ménage.

Tout en marquant son appartenance à cette communauté sénégalaise, (culturelle, religieuse et nationale), le narrateur se bute à une réalité qui revient sans cesse dans le roman : la peur de l’autre. L’autre, ici, c’est tout d’abord celui qui est différent de « moi », l’homosexuel. La conséquence de la peur de l’autre, c’est son rejet et donc sa négation. Celui qui a peur de la différence d’autrui lui vole son existence.

 

Ce qui me coupe de mon pays est un flot de tourments qui charrie en son sein un tabou sans nom, un tabou figé dans mes organes et condensé au plus loin de ma nature intime : comment sceller heureusement mon âme à celle d’une personne du même sexe que moi, au-delà de la répression culturelle et des normalités sociales ?

 

Thiossane montre, un peu à la manière de Sen et de Maalouf (penseurs de l’identité), que l’identité est une construction et qu’elle est multiple ; que le fait d’être, par exemple, musulman ou chrétien ne devrait pas enfermer l’humanité dans des codes établis ; que les différences dans les orientations sexuelles ne devraient pas altérer les relations humaines. Le narrateur rejette, de ce fait, l’instrumentalisation du choix sexuel par la culture et la religion qui n’y verraient que l’œuvre du diable.

Comme l’écrit d’ailleurs Maalouf dans Les identités meurtrières, « c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer ». Par ailleurs, le narrateur n’hésite pas à déplorer le fait que dans son univers, on a tendance à faire le procès de l’affirmation de soi comme si l’individu n’avait pas droit à son individualité.

 

Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

 

Aimer un homme conduira Thiossane à expérimenter la stigmatisation. Dans une culture où la diversité et la différence ne sont pas tolérées, voir deux hommes s’aimer ressort simplement de la malédiction, car ce type de relation étant considéré comme un interdit social. Dans certaines sociétés culturelles, les homosexuels sont considérés comme des malades mentaux.

 

Les Goorjigen vivaient des jours sans soleil de se savoir là, en pâture au système limitatif des codes sociaux qui travaillaient d’arrache-pied à museler leur existence grenue. Là, à la merci des mots qui tuent derrière l’opaque cloison de l’intolérance. Ils auraient eu en face d’eux des hommes et des femmes conscients de la mosaïque de l’humanité qu’ils se seraient passés de guignolades de la clandestinité ; leurs gestes, leurs regards auraient plaidé dans l’harmonie et la concorde leur différence pour tous.

 

Dans ce roman, l'écriture pointe du doigt l’enfermement social, ce « vase clos », en suggérant l'amour (homosexuel) comme une voie douloureuse pour en sortir. Le récit est traversé par deux attitudes opposées. Tantôt un calme interrogateur, tantôt un souffle agité, souvent sarcastique, en tout cas non retenu dans le discours du narrateur. On en vient à se demander si cela  est le signe d'un combat ou bien la marque de son désir d'échapper à son sort.

La condition de l’homosexualité est relatée à travers le prisme de l'expérience de la surdité, de telle façon que l’esthétique du texte recueille des influences inéluctables de cette surdité. L’histoire est racontée à la première personne par un sujet devenu sourd à l’âge de neuf ans. Dans son agencement et dans son rythme, c'est en effet le langage des signes que l’auteur a voulu suggérer. C’est en cela qu’il n’est pas rare que les lecteurs vivent une espèce d’égarement en parcourant le récit. Égarement incité essentiellement par l'imprévu du façonnage narratif, l'impression d'être souvent détourné des détails d'ambiance, de l'action extérieure pure et dure au profit des méandres de la vie intérieure du personnage principal.

Cet égarement peut se comprendre dans la mesure où Thiossane est un éprouvé qui souffre d'un handicap de communication.  De ce fait, il livre ce qu'il peut, et l’essentiel de ce qu'il peut, se trouve en lui-même. C'est son quotidien et sa vérité. Hors de lui, c'est le mur du silence, celui de la surdité et celui du tabou qui entoure la question homosexuelle. Il se sent doublement exclu de la société. D’abord par sa surdité, puis par son penchant homosexuel. Il entend les gens parler, mais il ne sait pas ce qu’ils disent. Il ne sait pas non plus ce que les gens disent au sujet de l’homosexualité. Cependant, lorsqu’il sort de ses charnières, c'est davantage pour parler de son amour irrémédiable des garçons, ses amants ou du moins de ce qu'il en a retenu. Il est amoureux de Moctar. Il a été amoureux de Pierre Rémi, un expatrié, jaloux à mort, qui a fini par épuiser leur amour. Hormis cet univers, sa vie est au calme. Elle est presque au secret, tranquillisée à jamais par son état de surdité, le monde extérieur n'existe que par la vue, l'odorat, le goût, le toucher.

Par ailleurs, cette intrusion de la surdité dans le texte nous conduit à nous interroger sur la mention de la surdité. Celle-ci entretient un lien étroit avec l'homosexualité. C’est pourquoi dans le cadre d’une étude approfondie, il serait intéressant d’établir un rapprochement entre l'homosexualité et la surdité du personnage, la seconde (surdité, accessoire) servant d'abord à renforcer la première (homosexualité, principale) dans une perspective sociale. C'est que la surdité accroit la marginalité et le sentiment de rejet social du personnage homosexuel. Dans une analyse au second degré, il est même possible de faire ricocher homosexualité et surdité, toutes les deux situations pouvant être considérées dans l'Afrique contemporaine comme des handicaps sociaux qui se valent. Un autre rapprochement pourrait trouver sa place entre la surdité du narrateur et ses réactions en rapport avec l'interdiction qui frappe l'exercice de sa sexualité. Ici, la surdité déploierait ses ailes pour symboliser le caractère-signe de ceux qui, dans la difficile réalité africaine, militent pour la défense des droits des minorités sexuelles. Or, militer pour les minorités sexuelles, c’est en quelque sorte devenir sourd aux attaques multiples de ceux qui nient la différence des autres. Militer en Afrique, c’est se confronter chaque jour aux intimidations et aux critiques virulentes. Pourtant, il faut devenir sourd un moment pour pouvoir militer toujours. Décider de ne rien entendre pour être gay ou un défenseur du droit des gays.

La surdité devient le moyen de transcender la condamnation de l’homosexualité comme handicap social. Partant, il apparaît que grâce à un handicap, un autre handicap est sublimé. Pourtant sans le vouloir ou plutôt à défaut de surdité, si la tactilité va se révéler fructueuse, le sens de la vue n’en sera point moins négligé. Il s’imposera et s’installera au delà de la vue, parce qu’il deviendra vision chez Thiossane. Une vision finalement qui meublera sa pensée parce qu’il cogitera sur le détail du quotidien. Il inventera un peu son univers à lui à partir des gestes qu’il observera, puisqu’il ne peut entendre.

En somme, J’attends mon mari dénonce le traitement des homosexuels en Afrique. Moctar sacrifie les rêves paradisiaques de Thiossane. Pourtant dans ce désir de rupture, Thiossane se battra pour que Moctar comprenne qu’ils ont le droit de vivre leur amour au grand jour. Ils choisiront d’aller en France. Un rêve qu’ils ne pourront réaliser. Il est difficile de ne pas lire  la pensée féministe de l’auteur qui fustige, du début à la fin, la condition de la femme. Il montre comment peut user de sa liberté, à la manière de Mama Sindiély, modèle même de l’autonomie féminine, mais qui, paradoxalement joue le rôle de celle qui impose une soumission aux autres femmes. Le narrateur ne cache pas non plus son indignation pour l’hypocrisie étalée par les religions de son pays où l’on ne respire qu’au rythme des cultes et des incantations sans prise sur le réel. Les hommes dits de Dieu sont décrits comme des manipulateurs de la tradition et des mœurs. Ils cherchent à manipuler Dieu, lui faisant même endosser ce qu’il n’a pas prescrit. Tout cela dans un désir d’uniformisme entretenu par un fanatisme destructeur.

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Karim Deya est Ivoirien. Il a aussi des origines sénégalaises par sa grand-mère maternelle. En tant que juriste, l’homosexualité est un problème qui touche sa sensibilité. Le choix du Sénégal comme cadre d’action se justifie dans la mesure où, pour des questions principalement législatives en lien avec l'homosexualité, l’auteur souhaitait aborder le sujet sous un double angle, social et juridique. Or, en droit pénal ivoirien, l'homosexualité, comme un acte, n'est pas en soi punissable ; contrairement au Sénégal, à l'instar de nombreux autres pays africains, où l'acte homosexuel est expressément criminalisé.

 

Nathasha Pemba

Références

Karim Deya, J'attends mon mari, Format Kindle, 2014. 

Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Le livre de poche, 2001.

Amartya Sen, Identité et violence, Paris, Odile Jacob, 2007.

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