Nouvelle du mois: Ils croyaient leur gloire éternelle...

Publié le par Nathasha Pemba

Les enfants avaient crié. Les grands sont sortis de leurs maisons. Cela n’avait rien de surprenant. C’est le contraire qui aurait étonné car dans ce pays, chaque rétablissement ou retour de l’électricité est une occasion de fête. Chaque victoire sportive est une occasion de sauter de joie et de crier. Pour une fois, les chauffeurs de taxis laissaient les clients sortir leur tête ou simplement leur corps à travers les fenêtres. C’était la joie.

Je me trouvais chez mon Cousin. Le ministre des hydrocarbures. Depuis qu’il avait été nommé, il avait renié les membres de son parti d’origine. Il ne jurait plus que par le président, notamment lorsque celui-ci lui avait dit que son fils héritier du trône ne se séparerait jamais des ministres de son père. C’était un pacte. Lorsque j’ai entendu ce cri, par réflexe habituel, j’ai voulu savoir de quoi il était question. Il m’a retenu sur mon fauteuil.

-Oh ! dit-il en me rassurant. Tu vois les bas-fonds qui ne sont pas loin de chez moi, soit le courant est revenu, soit l’eau. Tu ne peux pas le savoir. Ici chez moi la société d’électricité ne coupe jamais le courant.

-Ah oui ! Vous avez peut-être raison, Excellence.

-Oh ! Tu sais. Tous les matins, à force de voir ces pauvres et ces maisons en planche autour de moi, j’ai commencé à avoir de la migraine. J’ai donc racheté toutes les maisons des environs pour étendre mon palais. Et puis, j’ai construit ce mur. Si haut. Pour ne pas voir la misère.

Je ne sais pas pourquoi, mais cet homme me faisait simplement pitié. Depuis qu’il était devenu ministre, j’avais décidé de ne jamais mettre mes pieds chez lui. Pourtant, ce matin-là, en sortant ma voiture du garage, mon gardien m’a dit qu’il y avait le véhicule de l’escadron de la mort qui m’attendait dehors. Ils m’ont embarqué et je me suis retrouvé chez mon cousin. Il voulait me voir. Il manquait des manières. Il m’a dit que s’il avait agi dans les règles, je ne serais pas venu. Il avait constaté que, moi, petit enseignant d’université, je le narguais. Ce quartier qu’il appelait les bas-fonds était celui-là qui nous avait nourris, où nous jouions, à l’époque, au foot, pieds nus, avec nos ballons de chiffons. C’était tellement honteux surtout quand il fallait se souvenir qu’il était, lui, le député de ce bas-fond. Il se faisait appeler honorable, alors qu’il était, en général et selon ses actes, un déshonorable. C’était bien triste, et dire qu’on devait encore supporter cette mouvance de destructeurs et de démagogues dans le pays.

Les cris ont duré plus que de coutume. Environ une heure. C’était inhabituel. Peut-être une insurrection. Le ministre a paniqué. Il a fait huit tours aux toilettes. Il est revenu s’asseoir.

-Tu sais Cousin. On est cousins. Et cela personne ne pourra le changer. Je ne veux plus que tu continues à me narguer. Je suis ton frère.

-Oh Couz ! Je ne te nargue pas. Tu sais. J’ai beaucoup de travail à l’université en ce moment. Les mémoires, les thèses. Ce n’est pas évident. Et puis ta belle-sœur qui m’aidait auparavant n’est pas là en ce moment.

-Ah ! Bon ! Et où se trouve-t-elle ?

-Elle est à Dakar pour une formation.

-Elle est déjà bétologue. Elle cherche quoi encore !

J’ai souri en écoutant le mot « bétologue ». Mon cousin savait que ma femme était diabétologue. Mais en privée, c’était une façon de se moquer de son chef, le Chef de l’État, qui n’avait jamais su prononcer diabétologue. Il disait toujours diabletologue. Et un jour, un des proches du Chef lui avait dit que c’était simple de faire bétologue. Que ça se disait aussi. Il avait donc adopté le néologisme qui sonnait tellement drôle aux oreilles.

Le chef de l’État n’a jamais apprécié mon épouse. « Trop arrogante », dit-il souvent. « Et même hautaine » disait-il aussi. En réalité, ils avaient grandi dans la même ruelle. Et à l’époque de l’indépendance, le papa de  ma Micheline était ministre. Et soi-disant… Soi-disant qu’elle était arrogante. Que son père ne voulait pas les voir avec les jeunes du quartier. Et puisque ma Micheline se prenait pour Marie-Curie, qu’elle ne les saluait pas et qu’elle les regardait de haut, le futur Chef d’État avait finalement décrété qu’elle était laide. J’ai tellement ri quand j’ai appris toute cette histoire. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que son orgueil de mâle avait été touché, et qu’en devenant président, il s’était imaginé que toutes les femmes tomberaient à ses pieds. Il ne savait pas que les femmes, toutes les femmes, ne se définissaient pas sous les yeux d’un homme. C’était vraiment mal connaître ma Micheline. Il y a une race de femmes sur terre qui ne se courbe que par amour. Et même là ! Ces femmes de caractère. Ma Micheline l’incarne parfaitement. C’est une défaite de notre président.

Le téléphone de mon cousin s’est mis à sonner. Il s’est levé. Puis il a crié.

-Nooooooonnnn ! Ce n’est pas possible !!!

Il est revenu s’asseoir. Il a commencé à zapper les chaines de télévision. L’air déçu et distrait. Traumatisé pour sûr. Il s’est levé, est allé aux toilettes. Il est revenu s’asseoir et a bu un verre de whisky d’un trait. Il s’est déplacé vers la chaîne musicale. C’est curieux, malgré l’arrivée des cd, il avait toujours gardé son tourne-disque. Il a sorti un disque d’or de Tabu Ley. Il s’est mis à danser seul la rumba congolaise. Il a dansé environ dix minutes. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui était arrivé. Assurément pas une bonne nouvelle. Il m’aurait sauté au cou. Mais que se passait-il donc ?

Mon cousin est revenu s’asseoir devant moi. Il a voulu prendre un autre verre. Je l’en ai empêché. Je ne pouvais pas le voir se détruire en ma présence comme cela. J’ai pris son verre.

-Dis-moi, Cousin, que se passe-t-il ?

Il a laissé couler une larme. Puis une deuxième. Puis un torrent. Je l’ai pris dans mes bras.

-Le chef de l’État vient de mourir.

- ????

-Oui. Il est mort lors d’une embuscade.

Il avait voulu se rapprocher des populations, donc il était descendu dans un maquis pour aller manger du poisson braisé. Un jeune est d’abord arrivé avec une lance-pierre. Ensuite un groupe. La police n’a pas su les neutraliser. Tout le monde a décampé, laissant là, le président à son triste sort. Les jeunes l’ont cueilli comme un oiseau. Il est mort sur place.

Ce n’était pas le moment de poser des questions. D’ailleurs après 50 ans de règne, et de règne clanisme, nous désirions tous son départ. Cette mort venait de nous délivrer. En mars dernier, il avait fêté ses 50 ans de règne avec faste, alors qu’une partie de pays était chaque jour exterminée. Il s’était cru indéboulonnable. Beaucoup souhaitaient une mort naturelle, mais là il était mort par l’épée parce qu’il tuait par l’épée. On disait que tout en lui était devenu artificiel, même le sexe et les cils. Il s’était tout fait remplacer pour durer toujours. Très arrogant à l’égard du peuple et de ses collaborateurs, il se laissait consoler dans l’idée qu’il était un fin politique. Le m’as-tu vu était le moteur de son règne. Il avait le statut de Dieu. Pourtant, au niveau moral, personne ne pouvait le prendre pour une référence. Il inventé le crime de lèse-majesté à sa famille, à ses biens et même à ses idées. Il faisait l’objet du culte de la personnalité dans un pays dit démocratique.

Avec sa famille, il s’est servi dans les caisses de l’État. Ses enfants et ses amis sont devenus les businessmen de la nation. Ils accaparent toutes les terres et privent la population du droit de propriété. Le fameux slogan « Tout pour le peuple, rien que pour le peuple » était devenu « Tout pour le pouvoir, rien pour le peuple ». C’est à partir de ce moment que j’ai rompu avec la plupart de mes amis. Rompu, parce que j’avais décidé d’être honnête. Ce que m’a reproché mon cousin qui disait que tout le monde me traitait d’arrogant. On avait commencé à m’appeler « le petit professeur d’université ». Pour m’humilier probablement. Nos relations étaient devenues toxiques, faites d’hypocrisie profonde. J’ai décidé de couper avec tous. Mais il m’arrivait de rencontrer mon cousin lors des décès de famille où j’étais le plus souvent dans un coin, jouant au scrabble et lui, toujours dans un salon spécial aménagé à son intention, avec gardes et gendarmes. Il distribuait alors des billets de banque à ses courtisans du moment. Mon tout dernier souvenir remontait au décès de sa maman, donc de ma tante. Le président de la République était venu en personne soutenir la famille. Il avait fait montre d’une simplicité qui avait étonné les gens. Les élections n’étant pas loin, il était déjà en campagne. Il s’était assis sur la natte avec deux de mes cousines. L’image était belle, mais stratégique. J’avais ri en le voyant ainsi. Ce soir-là, la ruelle de la maison de ma tante était devenue une petite caserne. Des bandits ? Oui. Genre ALI BABA et les quarante voleurs.

Mon cousin s’est excusé pour aller prendre un bain. Il m’a dit que cela lui ferait un grand bien, parce que c’était le jour le plus triste de sa vie. Moi qui croyais que c’était le jour de la mort de sa mère. Je ne le reconnaissais plus. Mon cousin et moi avions grandi dans le même enclos. Proches, nous avons eu notre bac ensemble. Nous sommes allés à l’université ensemble. Il a choisi d’étudier le Droit, droit malheureusement qu’il a choisi de violer en entrant dans la politique. Moi, j’ai opté pour la philosophie. C’est donc de cette façon que, ayant vécu plusieurs années ensemble au campus, nos liens se sont soudés. Nous sommes comme deux frères. Lorsque le parti au pouvoir est passé pour le recrutement à l’université, j’ai vu comment ses yeux brillaient. Il a choisi de partir. Moi, j’ai choisi de rester. Ce n’est pas que je n’aimais pas la politique. Non, je ne voulais pas sacrifier mes valeurs.  Il y a des moments dans la vie où on n'est obligé de faire le tri. Le bon tri. L’appel s’est fait pressant. J’ai résisté. le cousin n’a pas eu le temps de faire sa maîtrise, mais avait déjà commencé à occuper des postes au sein du parti avec un salaire mirobolant à l’époque.  Après ma maîtrise, j’ai voyagé en France pour faire d’abord mon DEA puis ma thèse de doctorat. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon épouse. Elle était interne à la Pitié Salpêtrière. Nos trois enfants y sont nés. Puis le temps de sa spécialité et de la fin de ma thèse, nous avons décidé de rentrer au pays. À notre arrivée, nous avons remarqué que la politique était devenue la planche de salut de tous ceux de notre génération. Nous avons résisté. Et Dieu seul sait comment nous avons dû trimer pour obtenir des postes.

-Tu penses que cette veste fera l’affaire ?

C’était le Cousin qui me montrait une veste noire.

-Oui. Elle est noire. Et c’est un intemporel.

Il l’a mise au-dessus de son marcel. J’ai compris qu’il était vraiment traumatisé.

-Dis Cousin, tu as oublié de mettre une chemise.

-Ça va aller, Cousin. J’ai chaud. Très chaud.

-Et dans ce cas, pourquoi ne pas mettre une chemise ?

-Tu poses trop de questions, Cousin. On y va ?

-Où ça ?

-À la résidence du fils de l’ancien chef de l’État.

-Faire quoi ?

-Tu verras. Je ne peux pas conduire… Je veux que tu m’accompagnes.

Là il m’a épaté. Il n’a jamais conduit sauf dans des occasions très rares. Et commencer à appeler le président ancien chef de l’État me parut tellement prématuré. On aurait dit qu’il attendait cette mort depuis toujours.

-Et ton chauffeur ? Ou bien ton épouse ?

-Acceptes-tu, oui ou non, de me conduire ?

-Oui, c’est si important que cela.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, Monsieur le Ministre et moi dans ma vieille Renault espace verte. Pour la première fois, je devais découvrir à quoi ressemblait le palais du Fils. Nous bifurquâmes à travers plusieurs avenues jusqu’à l’arrivée, découvrant une rue envahie par une population en liesse.

C’était une immense maison. Du portail aux poignets des portes, tout était en or. Des lions en or avec un regard perçant. Une richesse si insolente qu’elle n’avait aucune de valeur à côté d’un peuple qui vivait en dessous d’un dollar par jour. À l’intérieur même de ce palais, il y avait plusieurs barrages. Au dernier, un policier nous a autorisé le passage. Un Trois étoiles. En sortant de la voiture, mon frère, disons mon cousin, ôta sa veste et ses chaussures. En marcel et pieds nus, il courut se jeter aux pieds du Fils de notre chef de l’État. Telle Marie-Madeleine aux pieds du Maître, il pleura de toutes ses forces et de toutes ces larmes. Je n’ai pas pu sortir de la voiture. J’étais très étonné. Je n’avais jamais vu ça. Je pense que la dictature de l’ambition avait eu raison de mon cousin. Je ne parvenais pas à bouger. Sa veste sur le siège du passager. Monsieur trois étoiles est passé devant moi et m’a invité à rejoindre les employés qui étaient assis, dans un coin, l’air penaud. Tandis qu’en face d’eux j’ai vu des Ministres et autres autorités politico-administratives le regard pensif. Je ne pouvais que les déplorer car ils avaient l’air abattu.

Me retournant vers Monsieur Trois étoiles, je l’ai regardé. Et je lui ai dit que je devais aller chercher la femme du Ministre parce que leur chauffeur était malade. Lui tendant la veste et les chaussures du Cousin, j’ai démarré mon auto. Je suis parti. À peine le portail passé, j’ai entendu des tirs d’armes chez le Fils. Je n’ai pas voulu me retourner. Ce que je sais c’est que dans la famille présidentielle, il n’y avait pas que le Fils. Il était Fils unique certes, mais il y avait aussi les autres membres de la famille. Et pour un président qui s’était comporté comme un roi ou chef de clan, le pouvoir devait revenir aux neveux. Sans oublier l’état major politique qui devait certainement aussi revendiquer son droit…

 

Nathasha Pemba

 

Publié dans Nouvelles du mois.

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