Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

Publié le par Nathasha Pemba

Ce roman parle de la rencontre des cultures entre l’idéal américain et l’idéal africain de l’existence. Ce qui est intéressant c’est que l’auteur se démarque d’une certaine caricature du Noir et d’une certaine idéalité de l’Amérique merveilleuse où tout est beau et où tout peut être acquis sans effort. Ce livre est un message aux rêveurs, mais aussi à la société américaine qui a besoin de retravailler son sens du rapport à l’autre. Pour ma part, je dirais que ce qui fait la beauté de ce livre c’est à la fois la discordance entre les thèmes abordés et l’écriture. En lisant ce roman, j’ai eu l’impression de lire Danielle Steel ou encore Barbara Taylor Bradford écrivant sur les questions de l’identité et de l’immigration.

Tout a commencé aux USA, la contrée du rêve où tous les rêves sont permis mais où tous les rêveurs ne sont pas admis. Tout aurait pu y terminer si Jende, l’un des protagonistes du roman, n’avait pas tenu tête à son épouse. Tout a fini par se terminer à Limbe au Cameroun. Jende, tel que nous le présente Imbolo Mbue, est un homme poli, bienveillant, discret et loyal. Le véritable portrait du serviteur de famille. Seulement dans un pays comme les USA, quand on est sans-papiers, sans travail, que ne ferait-on pas pour être engagé ? Pourtant, ce qui reste la caractéristique de cet homme, c’est plutôt son sens de la dignité et des valeurs.

Rêvant de l’Amérique comme le plupart des personnes de son milieu, il veut faire goûter ce bonheur à son épouse Nenni et à son fils Liomi restés au Cameroun. Il réussit à les faire voyager pour le rejoindre aux Usa. À travers ce sacrifice, leur volonté est d’y vivre, en travaillant et en étudiant dans l’espoir de donner à leurs enfants le bonheur d’être citoyen de la première puissance mondiale et de pouvoir bénéficier d'une grande et prestigieuse formation.

Au fil du roman, le rêve va être déconstruit, car le premier obstacle de Jende sera celui de ses papiers. Il est presque clandestin et travaille grâce à papa God (Dieu), selon son expression. En travaillant pour un magnat de la finance, Clark Edwards,  il va non seulement se rendre compte de la prison dans laquelle vivent ces gens riches qui en arrivent à sacrifier leur famille et quelques fois leurs idéaux de départ, juste pour incarner temporairement l’omnipotence de la richesse. Il verra tour à tour le foyer de son patron tomber en désuétude, parce que le fils ainé, qui abhorre ces ors dans lesquels il est né, va partir en Inde pour vivre une expérience spirituelle authentique. Il y aura aussi la dépression de la maîtresse de maison, une femme en quête perpétuelle de reconnaissance sociale.

En obtenant ce travail Jende a l’impression d’avoir gagné au loto car le travail assurant l’indépendance, il sait que désormais sa vie ne sera plus jamais la même. Il pourra faire des économies et subvenir aux besoins de quelques membres de sa famille restée au Cameroun. Malheureusement le bonheur n’est que de courte durée car  la chute de Lehman Brothers où travaille son patron va contraindre celui-ci, sous les menaces de son épouse à se séparer de son fidèle chauffeur. Jende va encore devoir accumuler des petits jobs pour faire vivre sa famille.

Un matin, après une énième refus de carte de résidence par la justice américaine, Jende est désespéré. Dans les profondeurs de sa  solitude d’immigré, il estime qu’il ne peut pas continuer à vivre clandestinement en Amérique. Il prend son courage à deux mains et décide de rentrer dans son pays.

Avec ce premier pavé, Imbolo Mbué entre dans la liste des auteurs africains-américains qui feront date, un peu comme Chimamanda Ngozie Adichie avec Americanah. Elle touche, avec subtilité, la question de l’identité noire en Amérique, mais son originalité réside dans le fait que ce livre qui dans son fond révèle la question raciale, est d’abord un livre qui met à découvert l’une des plus grandes dimension de la vie humaine, la relation entre un maître et son serviteur. Cette relation dévoile comment ces deux catégorisations sociales, dans les limites de leur humanité, ne peuvent se passer l’une de l’autre, parce que forcément dans ce type de relation, il y a quelque chose qui naît : la complicité, la fraternité ou l’amitié. Mais aussi la dépendance. Enfin, le livre pointe également la politique d’immigration en Amérique, entre autres, ainsi que le vrai visage de l’Amérique des riches : drogues, dépendances, prostitutions, infidélités ; Et celui des pauvres qui n’ont presque rien.

 

Nathasha Pemba

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs, Pairs, Belfond, 2016, 22 euros.

Sortie (traduction française) : Août 2016

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