L'improbable fraternité. Nouvelle.

Publié le par Nathasha Pemba

Nous nous tenons toutes les deux sur la rampe de l’escalator quand nous descendons. Devant le vendeur des glaces sur la place Laurier, se tient un homme. Il nous guette. Il pose sa main sur son front comme pour se protéger du soleil. Son autre main tient un sac en plastique. Il a un sac posé sur le dos. Il nous regarde. Il ne fait pas chaud. Il n’y a pas de soleil que les filtres de la toiture ne laissent nous envahir. Il fait bon vivre ici. On se croirait dans une autre ville. Je me dis qu’il utilise simultanément sa main et son front pour nous identifier. Personnellement, je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais vu. Je suis arrivée il y a une semaine ici. À Québec. J’ai dormi sept jours d’affilée. Pour me remettre du décalage horaire. Enfin je n’ai pas dormi, dirais-je. J’ai vécu entre mon lit, les toilettes et la salle de bain durant sept jours. Et la salle à manger aussi.

Lorsque nous sommes devant lui, il s’approche de nous. Il approche son visage de celui de Lénaelle. Probablement pour l’embrasser. C’est curieux ! Il a la physionomie des gens qui aiment les bisous. Dans le quartier où j’ai grandi, il y en avait un comme cela. Pendant longtemps nous l’avions surnommé « tonton Bisard ». À son insu bien sûr. Je connais ce genre de personnes et je refuse de me laisser embrasser gratuitement comme ça. Je sors rapidement ma main de la poche de ma veste. Et j’attends qu’il finisse avec Lénaelle. Si c’est son ami, je ne veux pas lui donner de mauvaises habitudes. Je ne pense pas que ce soit son petit-ami. Il est trop âgé

Quand il s’est approché de moi, je lui ai rapidement tendu la main. Probablement gêné, il n’a pas hésité à me dire :

-Y a-t-il des jeunes et jolies dames qui n’aiment pas les bisous ici ?

Je n’ai pas répondu. Vilaine blague. Relou et chelou. J’ai imposé la main. Il l’a prise dans ses mains. A voulu la porter vers sa bouche pour me faire un baisemain comme à l’époque de Louis XIV. J’ai retiré ma main. Et là, faussement outrée, je lui ai dit que la salutation viendrait la prochaine fois.

-Pas mal, dit-il en souriant.

Je m’éloigne d’eux. Je vais m’asseoir chez le vendeur des glaces. Lénaelle me fusille du regard. Elle me connaît un peu. Elle sait que je ne suis pas facile.

Ce matin Lénaelle a entrepris de me faire visiter les lieux des shoppings à coût pas très élevés. Nous sommes assez chargées. Manteaux doudounes, bottes, écharpes, pull, jeans, collant. Il faut se préparer pour l’hiver à venir. Le bon monsieur n’a pas pris la peine de nous proposer son aide. Pourtant il nous a imposé sa présence. Je suis assise. Je commande une glace chocolat menthe. Je vois qu’ils discutent. Vu la mine gaie de mon amie, je me dis qu’ils doivent bien se connaître. Elle gesticule. Elle rit. Elle sort des « Ooooh » et des « Aaaah ». Sa bouche change de forme à tout moment.

Il est en bleu blanc rouge. Il tient désormais son sac à dos à la main. Le frappe légèrement sur son genou droit. Un signe de timidité, disait ma mère. Quand tu vois un homme multiplier des gestes incompréhensibles et sans intérêt, cela signifie qu’il a peur de rater son coup. Qu’il est timide. Un homme trop gentil. Non.

Environ une heure plus tard, mon amie vient me rejoindre.

-C’est qui cet homme ?

Elle éclate de rire. Elle me paraît comme transportée dans un autre monde. Emportée par une exultation surnaturelle. Je ne comprends rien. Je n’ai rien vu venir. Bon je sais que cela ne peut être son ami. Ce n’est pas son genre, sauf si en quittant le pays, elle a changé de genre. Devant mon regard étonné, elle est prise d’un fou rire dont les enjeux dépassent vraisemblablement mon entendement. J’attends qu’elle se calme. Il a fallu encore vingt minutes. Elle a des larmes aux yeux. Des larmes de fou rire bien sûr. Elle se calme. Je fournis un effort pour ne pas paraître comme une idiote devant elle. La connaissant, elle peut encore éclater de rire. C’est comme si je savais. En moins d’une minute, elle sursaute. Elle crie : « les toilettes !!! ». Je regarde autour de nous. Les gens passent. Repassent. Et passent encore. Dans cette foulée humaine, chacun est visible, mais anonyme. Elle a empoigné ma jupe avec sa main les jambes jointes.

-S’il te plaît, je vais faire dans mes vêtements Je n’en peux plus. Les toilettes !!!!

Je ne réponds pas. Je prends ses affaires et je la laisse partir.

En sortant des toilettes, je fais attention à ne pas la faire rire, parce que je veux qu’elle me parle de cet homme.

-C’est un Africain. Je suppose.

-Ça se voit que c’est un Africain, dis donc !

-Non. Mademoiselle, je suis désolée. Tous les Noirs ne sont pas des Africains.

-Ok. Tu as raison.

-Parle-moi de lui.

-Un vieux avec qui j’aime discuter. À chaque fois qu’il me voit, il vient toujours me demander mon CV.

-Ah ! Mais j’ai de la chance, alors ! Il pourra me trouver du travail. Sauf s’il est un tyran des bisous.

-Cela m’étonnerait parce que je ne pense pas qu’il travaille lui-même.

Nous éclatons de rire. Cette fois-ci nous prenons la peine de ne pas trop rire.

-C’est quoi son nom ?

-Je n’en sais rien.

Désormais j’ai un appartement. C’est rassurant et cela est le signe de mon indépendance. J’ai passé un mois chez Lénaelle. Elle travaille dans une grande boîte ici. Elle gagne très bien sa vie. Sa maison est composée de quatre chambres, deux salles de bain. Résidence sécurisée. Elle vit seule. Je suis partie de chez elle parce qu’elle a refusé que je participe aux charges et au loyer. Je suis partie un matin. Elle était au boulot. Le soir, en rentrant, elle m’a téléphoné en riant.

-Rien ne m’étonne en fait. Chaque soir, en rentrant, j’avais peur de ne pas te trouver.

Rien n’a changé. Elle vient chez moi tous les week-ends. Elle ne repart que le lundi matin. Et moi aussi je le fais souvent. D'ailleurs j'ai toujours une clé de sa maison. Mais au moins nous sommes chacune chez elle. Lorsque je lui parle de la juste distance, elle dit que j’exagère. Qu’elle ne me mettrait jamais dehors. Je ris dans mon cœur. Je sais qu'elle ne peut pas me mettre dehors. En réalité, le problème n’est pas de mettre quelqu’un dehors, mais de le mettre mal à l’aise en l’hébergeant. J’ai vu des gens héberger gentiment des gens et leur répéter tous les jours « le courant coûte cher. Éteins toujours » ou encore « l’eau coûte cher ». Des choses comme ça. Ce qui n’est pas du tout faux d’ailleurs. La vie coûte cher par ici. Mais ce n’est vraiment pas ce que j’ai envie d’entendre tous les jours. Alors, je préfère rester chez moi. Dormir jusqu’à midi. Et aller voir les gens. La juste distance.

Plusieurs semaines se sont écoulées. Je suis à l’épicerie. J’attends mon tour pour payer. J’entends une voix masculine.

-Ça va ?

Je me retourne. C’est le Monsieur aux bisous. Il approche son visage. Certainement pour plaquer sur l’une de mes joues, l’un de ses bisous dont il est désormais l’incarnation. Je me retourne très vite. J’ai décidé de l’ignorer. Je me demande pourquoi il n’embrasse pas les autres filles qui sont autour de nous. Je franchis la caisse. Je passe vite. J’ouvre la porte. Il est devant moi.

-As-tu un CV ?

Je ne réponds pas. Je continue. Il a compris qu’il ne doit pas insister.

Quelques mois plus tard… On se retrouve un jour dans un centre d’achat. Je suis avec une camarade de classe. On l’aperçoit. Il vient vers nous. Il sourit. Puis il se ravise. Je demande à ma camarade si elle le connaît. Elle m’explique qu’en fait, le type adore les personnes de sexe féminin. Ce qui ne m’étonne pas.

-Bah. C’est un dragueur.

-Ah bon ! Il veut…

-Oui.

Il a rasé les murs. Il a disparu.

Nous éclatons de rire. Je me dis que le CV est peut-être sa méthode d’aborder les filles. Ah ! Quelle histoire. Le type doit certainement se dire que toutes les femmes noires dans ce pays sont à la recherche d’un travail. Je souris. Je me demande combien de CV il doit conserver chez lui. Quand je pense qu’il doit être le père de quelqu’un quelque part dans l’univers !

Cela fait déjà plus d’une année que je vais travailler dans un musée. Ce soir en rentrant, je suis fatiguée. J’ai travaillé toute la journée. J’ai envie de me projeter dans les feux de signalisation pour qu’ils restent éternellement au vert du côté des piétons. Tout me paraît lent et long. Je n’ai pas envie de réfléchir. J’observe dans le vide l’inédit de cette soirée. Tout le monde est pressé. Un moment d’attention. J’aperçois un homme. Vêtu de bleu blanc rouge, un sachet en main. Je me dis que je vais l’ignorer. Je suis fatiguée. Pourtant dans mon éreintement, j’ai envie de réfléchir sur ce frère improbable qui court sur tout ce qui est Féminin et Noire. Je ne le définirais pas comme un panafricaniste. Non. C’est trop réducteur. Il est plus que cela. Toute personne à la peau noire l’attire. Je me suis toujours posée la question de savoir pourquoi ? Je n’ai jamais obtenu de réponse. Sauf dans mon imagination. Est-il un homme en profonde solitude ? La solitude tue. Nous l’ignorons souvent dans ce monde où nous avons choisi de courir même en dormant. Il y a des gens qui ne vivent que par leur travail. En dehors, c’est la catastrophe. Peut-être que faute de pleurer, l’improbable frère est obligé de forcer la fraternité. Il y a beaucoup d’hommes ici qui ont été mis dehors par leurs ex, traqués par la justice, ils vivent désormais dans la rue. La confiance leur a été volée. À travers l’idée du CV. Je ne vois pas comment cet homme qui pourrait avoir plus de 60 ans peut rechercher quelque chose qu’on a peur de nommer fraternité. Il le fait si mal que tout le monde le fuit. Personnellement il m’ennuie, mais j’ai envie de me dire que c’est une personne à aider. Peut-être prendre une journée entière et l’écouter. On ne peut pas s’accrocher ainsi à quelque chose qui ne fonctionne pas. Que se passe-t-il ? Bon j’arrête de faire la psy.

Le feu pour les pétons passe au vert. Je traverse. Je tombe juste devant lui. Obligée de le confronter. Il s’approche. Je lui dis en l’engueulant :

-Vous devez arrêter avec vos bisous. C’est du harcèlement !

Il se sent intimidé. Il reste dans son coin. Je suis un peu triste. Mais c’est une technique que j’utilise pour calmer les gens et leur faire prendre conscience qu’il y a des attitudes qui ne sont pas normales avec tout le monde. On ne force rien dans les sentiments. Le bus arrive. J’entre la première. Je m’assois. Il entre. Il vient s’asseoir juste à mes côtés. Il se tourne vers moi. Je range mes écouteurs dans le sac. Ça y est ! Je vais l’écouter. Je veux savoir ce qu’il attend de moi.

-Je suis Béninois !

Je suis étonnée. Je suis Béninoise aussi. Mais je ne le lui dis pas.

-Tu es Africaine ?

J’ai envie de rire. Mais je me retiens. Pour la première fois, il ne me parle pas de CV.

-Non. Je suis Haïtienne.

-Ok. Ce n’est pas grave. Nous sommes tous frères. Vous avez un beau sourire.

-Merci.

Puisqu’il est assis à mes côtés, je décide de l’observer à son insu. Il porte un pantalon Jeans bleu. Une chemise à carreaux, bleu blanc rouge. Feutre bleu sur le crâne. La monture de ses lunettes seule est différente. Elle est mauve. Il s’est mis à regarder droit devant lui. J’ai fermé les yeux. En les rouvrant, il n’était plus là. J’avais oublié que le frère improbable accostait toute fille africaine qu’il rencontrait sur son chemin. En me retournant, j’ai vu qu’il était assis à côté d’une fille noire. Il fait en sorte que la fille ne lui pose aucune question sur moi. Il m’ignore. Je réfléchis sur lui en me disant qu’il doit avoir un problème. Je veux l’inviter. Je ne sais pas où il va, mais je vais le faire. C’est inquiétant qu’un homme accoste ainsi les femmes.

Quelques arrêts de plus. La fille avec qui il discutait descend. Une autre fille noire monte. Il se déplace vers elle. Je sens que je vais avoir du fil à retordre si je dois discuter avec lui un jour. Peut-être que je précipite trop les choses. Je ferme les yeux. Je suis fatiguée.

Une station avant la mienne, je le vois descendre avec la fille noire. Je les vois partir. Impuissante. Je n’ai pas eu le courage de lui proposer mon aide. Il va probablement chercher le CV de cette fille. Le bus s’éloigne.

Nathasha Pemba

Publié dans Nouvelles du mois.

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Maman Alfoncine 06/09/2016 14:57

CV = curriculum vitae mais aussi Certificat de Vie ou même Contrat de vie!

Nathasha Pemba 23/09/2016 22:39

Rires.... Il y a un peu tout ça finalement!