Le parlement conjugal, une histoire de polygamie -Paulina Chiziane

Publié le par Nathasha Pemba

La polygamie court les rues. Dans une société aussi ultra paternaliste que le Mozambique, il faut le courage d’une Paulina Chiziane, pour décrire, scruter et montrer comment une réalité aussi paradoxale comme la polygamie a pris des couleurs de normalisation, de banalisation, d’assujettissent et même de violence. La polygamie est, de ce fait, la thématique centrale de cette œuvre de l’’auteure mozambicaine qui essaie de montrer, à travers la voix de Rami la narratrice, comment dans l’histoire des polygamies, c’est la femme cocue, la jalouse qui endure, jusqu’à ce que la « cocufiante » finisse par devenir cocufiée à son tour.

Abandonnée par un mari à qui elle a tout sacrifiée, Rami estime qu’en tant qu’épouse légitime son devoir est de ramener Tony son époux à la maison. C’est un devoir de fidélité. Alors qu’elle s’attend à découvrir une concubine qui tourne la tête à son mari, elle découvre quatre concubines et seize enfants. Ainsi va l’histoire de la polygamie. Jamais deux sans trois. Jamais trois sans quatre. Jusqu’à quel point les hommes continueront-ils à faire des femmes, celles qui « supportent l’insupportable » juste pour porter l’illusion d’être aimée ?

Ils sont tous pareils. Les hommes. Ils trompent tous leurs épouses. Quand un homme s’amourache d’une femme, rien ne l’arrête. S’il y a une attitude qui rebute une femme c’est bien c’est celle de son homme pris la main dans le sac en train « d’in-fidéliser » sa conjointe. La femme ne voit jamais venir cette infidélité. Elle qui semble exister pour le bonheur de son homme fait tout pour que celui-ci ne soit pas comme les autres, les époux des voisines qui ne sont jamais revenus, ou encore ceux qui viennent dans ce quartier tard dans la nuit, et s’en vont des fois, chaussures à la main ou sacoche sous l’aisselle, aux premières lueurs de l’aube. Tel est l’image que renvoie Rami, au sujet de son milieu de vie. Dans ce quartier, elle est encore la seule femme dont le mari revient de temps en temps. Sinon il n’y a plus d’hommes, sauf les petits garçons.

L’homme ! Ce grand absent. À force de vouloir être partout, il n’est nulle part.

Comment arrive-t-on à constater l’absence du père dans une famille ? Un enfant commet une faute grave, son père n’est pas là, la mère perd ses moyens. Elle se sent seule et verse des larmes dans l’impossibilité de résoudre la question. Pour la soutenir, toutes les femmes cocufiées du quartier forment un cercle autour d’elle. Les langues se délient. En effet si l’autre est cocufiée comme moi, pourquoi devrais-je avoir honte de lui dire que je le suis aussi ? Cette communion entre femmes autour de leur difficulté conduira Rami à réfléchir sur ce qui finit par décider un homme à partir. L’aspect physique? C’est vrai qu’elle a pris beaucoup de poids. Il y a peut-être eu un laisser aller de sa part aussi. Mais pour que son homme Tony décide de partir, il fallut certainement que la rivale possédât un atout de plus qu’elle ?

Rima qui a déjà repéré le domicile de la rivale veut aller chercher son mari. C’est son devoir. Elle trouve cette maison jolie, avec le portrait de son homme sur le mur. Cette femme est jolie. Elle porte des tenues modernes. Elle a des rondeurs. La jalousie la ronge. Son homme lui a imposé le pagne traditionnel. Elle garde ses cheveux crépus ; il ne tolère aucun portrait dans leur domicile. Outrée, elle cherche la bagarre dans un domaine privée. Hélas, c’est peine perdue, car si tout semble rendre Tony présent dans cette demeure, il est pourtant toujours absent. Il ne vient que tous les neufs mois déposer sa semence.

Rami a la force orale. La force physique n’est pas son atout. Elle est souvent vaincue. Elle reçoit des raclées de la part de trois de ses rivales. Elle rentre toujours avec des blessures sinon, elle se retrouve en garde à vue avec comme motif « trouble à l’ordre public ». Après chaque raclée, Rami s’attache à chacune de ses rivales. Avec la troisième, elle partagera d’ailleurs le même amant pour tromper Tony.

Une femme ne baisse jamais les bras. Rami en est l’exemple parfait. Elle n’a pas connu d’autres hommes que Tony. Ils sont mariés à l’Église et à l’État civil. C’est son homme. Elle va user de tous les moyens à sa disposition pour le reconquérir. Féticheurs ? Guérisseurs ? Neuvaines ? Potions conjugales ? Elle choisira une conseillère en amour. Un pasteur. Puis un magicien. Faut-il cuisiner le repas de son mari avec des toiles d’araignées et des fils de son string ? Elle refusera d’entrer dans cette folie. Elle se fait baptiser dans une espèce de Jourdain mozambicain. Pourtant Tony ne revient toujours pas.

Devenir une autre tout en restant elle-même, tel va devenir son challenge. Pour la conseillère en amour, Rami est une femme parfaite, cependant, elle n’a pas l’expérience du sexe. C’est le lit et la cuisine qui gardent l’homme à la maison, lui prodigue-t-elle, entre autres conseils.

Après une errance qui semble ne pas porter de fruits, Rami se résigne et décide de suivre le conseil de tout le monde : Il finira par revenir. Un homme revient toujours. Mais il finit par rentrer à l’enclos. Entre ceux et celles qui considèrent la polygamie comme un fait naturel ou comme. Elle apprend aussi que si la solidarité est une valeur africaine, elle ne déconsidère pas l’idée de partager son homme. Partager un homme, quoi de plus naturel. Tous les hommes sont des polygames ; les femmes devraient l’intérioriser. Un homme va souvent pâturer sous d’autres terres. En attendant que le Polygame ne rentre, la première des dames va jouer le rôle de rassembleur. Rassembler la famille, ses rivales et tous les enfants de son époux. Avec cette nouvelle famille, Rami établit un « parlement conjugal » pour conduire Tony, leur mari à assumer ses choix et ses penchants. Saura-t-il résister ?

 

Mon point de vue.

Paulina Chiziane s’est appropriée le sujet sur la polygamie, à sa façon et selon son contexte, elle décrit la réalité polygamique dans ses profondeurs, dans sa subtilité et même dans son essence. Ce roman est d’une telle force qu’on a juste envie de le lire et de le relire. Dans un langage simple et clair, l’auteure, une linguiste de formation dépeint la société mozambicaine qui est une société paternaliste où la femme si elle bénéficie de quelques considérations, est davantage dévalorisée. Elle soulève plusieurs questions, comme celle du complexe du Colonisé ? Celle de la religion occidentale, et celle du féminisme. Ce livre est un véritable manifeste féministe qui met en exergue la dialectique de la relation de l’homme et de la femme. Elle invite chaque femme à sortir de la tyrannie des hommes pour exister. Ce livre est une hymne à l’unité, car l’auteur écrit au nom de toutes les femmes passées, présents et à venir. Elle se demande si l’existence la femme se résumera-t-elle à obéir.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Paulina Chiziane, Le parlement conjugal, Actes sud, 2006

 

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