Philosopher autour de "Polygamiques": La beauté extérieure.

Publié le par Pénélope Mavoungou

L’évocation du titre de cette nouvelle réveille le souvenir d’un lieu commun : les apparences sont trompeuses. Ou encore : l’habit ne fait pas le moine. Le lecteur qui, toujours pris par le désir de se voir dans un texte ou alors de faire violence au texte par l’interprétation biscornue en fonction de ses a aprioris perd-t-il pied dans cette nouvelle intitulée : « la beauté extérieure » ? (Natasha Pemba, Polygamiques, p. 136-140). Nous nous limitons à la présentation du contenu ; laissant la tâche de critique littéraire aux spécialistes.

Au seuil de la nouvelle, il sied de se laisser conduire par la nouvelliste Natasha Pemba. De quoi s’agit-t-il ? Les personnages ne sont pas légion. Le père, dénommé Monsieur Zinga, impénitent DON-JUAN acceptera-t-il le choix de son fils Louemb’ qui doit lui présenter sa fiancée Namzoka? (Le Stade Massamba-Débat de Brazzaville est leur lieu mémoriel de première rencontre. Ils étaient chacun supporter, qui des Diables Rouges pour Louemb’ ou des Fauves de l’Oubangui-Sud pour sa fiancée) Le récit voit également intervenir les enfants de Monsieur Zinga et Boulok’, son épouse cocufiée. Monsieur Zinga est un « viveur hors pair » (p. 136). Il est un épicurien heureux qui déjoue les impératifs catégoriques et les commandements divins. Nihiliste à ses heures, il éjecte le sens de la vie dans les arrières mondes des philosophes. Il a le corps habitué à botter en touche les prescriptions ascétiques.

A lire ce texte, retentit le souvenir musical du Groupe ESPOIR 2000, groupe abidjanais qui appelle « sorcières » les « voleuses de mari » sponsorisées par les hommes volages. Dans le texte, l’interprétation de « sorcellerie » est le fait de débourser l’argent au profit des «rivales du quartier » de l’épouse pourtant légitime. Monsieur Zinga est munificent à l’extérieur, mais pingre dans le foyer conjugal. «On l’a même surnommé « apésa atala té » , parce que quand il donne aux jeunes filles, il ne compte pas. Ce qui n’est pas le cas avec sa femme qui doit crier pour qu’il lui offre un pagne » (p. 136).

Le lecteur se demande toutefois pourquoi l’auteure a mis en exergue une phrase : « Ne jamais se fier seulement à la beauté extérieure ». Son référent est-il le contraste entre la laideur attribuée à Socrate et la morale qui donne son charme à cet être exceptionnel ? Socrate par sa morale, est pourtant l’une des personnes qui inspire l’humanité. La réponse à la question ouverte par ce paragraphe s’obtient-elle au terme de la lecture ?

La citation à l’ouverture de la nouvelle circule entre les apparences et la réalité. Monsieur Zinga donne des conseils de prudence à son fils relativement à la gent féminine qu’il affuble des maux, tels que l’hypocrisie. En plus, pour lui, les femmes sont porteuses de maladies. Mais il ne se voit pas lui-même. Il déroge par conséquent au précepte, « medice, cura te ipsum », médecin, soigne-toi-même… Paternaliste, il veut préserver son fils des fourches caudines des dévergondées. A-t-on déjà vu un prostitué faire la morale à une prostituée ?

Justement, Namzoka est une prostituée repentie pour employer la terminologie religieuse. Elle quitta sa forestière et diamantifère Centrafrique du temps de l’Empereur Bokassa pour venir vivre au Congo-Brazzaville. Initiée à la prostitution par sa tante paternelle, Namzoka décida d’enterrer la prostitution après que décède sa préceptrice dans les métiers des trottoirs nocturnes. La tante quant à elle a fait fortune de ce métier consacré comme l’un des plus vieux métiers du monde. Elle a légué à sa nièce deux grands hôtels à Brazzaville. Namzoka opère une rupture éthique par le choix de stopper cette activité. Sa rupture instaure un nouveau commencement dans son existence. Réussira-t-elle pourtant d’avouer à son fiancé qu’elle a un passé lourd ? Que le Seigneur rende fructueux vos études ; et qu’il rende fructueux le fruit de vos labeurs.

Le récit se construit tout autour des notions d’aveu impossible et du souvenir. En effet, la mémoire, qui est la faculté de se souvenir jouera un tour à Monsieur Zinga. La fiancée a organisé la présentation au restaurant. Elle prend en main de recevoir le père de son fiancé afin que ce dernier puisse lui faire la présentation. Comment la notion de souvenir porte-t-elle la mise en scène de cet affrontement entre le non souvenir et le souvenir ? Du moins, entre l’oubli et le souvenir ? Si le mauvais payeur lui a de la mémoire, l’ancienne prostituée, quant à elle a oublié l’incident humiliant qu’affronta Monsieur Zinga confronté à Namzoka et sa tante. Le souvenir et l’oubli s’affrontent par ces deux personnages interposés. La mémoire qui est la faculté de se rappeler (Paul Ricoeur) fonctionne bien chez Monsieur Zinga. En effet, son expression stupéfaite et presque convulsante à la vue de la demoiselle sapée comme une reine a de quoi surprendre. Dans sa mémoire, il a les traces non seulement des coups assénés mais surtout du fait qu’il ait été déshabillé pour refus de conclure la transaction au terme d’une partie sexuelle. C’est de l’offrant-offrant. L’argent contre le corps ; et le corps contre l’argent. Telle est le code commercial que Monsieur Zinga écorne car il veut revoir à la baisse le tarif qu’il a pourtant accepté au préalable. Mal lui en a pris. En effet, Namzoka et sa tante l’expulsent du bordel vers les ténèbres. Il n’a plus que pour seul vêtements un slip et des chaussettes sans doute, trouées….

Surprise. Il est devant son humiliatrice. Il se souvient du contentieux. Que faire ? En mémoire de cette humiliation, va-t-il opposer son veto paternel au choix de son fils ? La nouvelle gagne en suspense à ce niveau de l’intrigue. Le lecteur est curieux de savoir si oui ou non, le père qui reconnait son passé devant l’oublieuse Namzoka transcendera son « ego ». Par un maniement de contraste, l’auteure fait essuyer l’impression d’une chaleur suffocante au père volage, en pleine salle pourtant climatisée.

Au final, Monsieur Zinga valide le choix de son fils. Il arrive à la conclusion de la beauté intérieure de sa future belle fille. Pourquoi s’est-il ravisé, alors qu’il se méfiait au départ… Est ce parce qu’il a constaté la richesse ostensible de la dulcinée de son fils ? Stratégique, il souhaite avoir une belle fille qui se prend en charge et qui assume quelques responsabilités familiales du point de vue pécuniaire. L’une des questions qui s’élève est le caractère assez discret du personnage Louemb’ ; il est peu disert devant un père prolixe. On aurait également souhaité que la narratrice s’étende davantage sur l’épisode de la présentation au restaurant ; mais les contraintes dues au style de la nouvelle ont eues raison de cette plume pourtant alerte à épingler les difficultés éprouvées par les handicapés dans le vécu de la morale.

La beauté par les traits de l’élégance du personnage Namzoka est un indice en vue de réfléchir sur le statut du corps dans l’écriture de Natasha Pemba. Un autre indice de cette valorisation du corps est le fait que les sentiments sont trahis par des battements de cœur et une transpiration abondante. Tel est le cas du « vieux viveur ».

En arrière fond du texte, la femme a le pouvoir. Elle prend les initiatives et elle corrige les vicieux. « Who run the world, girls » (Beyonce). La femme monte des entreprises qui tiennent et qui sont source de leur financement ; bien qu’elles soient toujours futées à mettre l’homme devant leurs responsabilités.

En somme, en nous promenant dans les rues de Brazzaville, par cette nouvelle, « La beauté extérieure », Natasha Pemba nous offre de méditer sur ce qui est transmis des tantes aux nièces ; et des pères aux fils. Son texte est nourri d’une présence philosophique qui le situe dans l’horizon de l’éthique comme révision de vie et décision de vivre autrement.

Akono François-Xavier. Compte rendu de la nouvelle « La beauté extérieure » de Natasha Pemba, Polygamiques, La Doxa, Editions, 2015.

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La jeune fleur 29/04/2015 16:54

Une écriture qui présente ses marques de philosophie,juste la vérité dans ses grandes lignes (Y), c'est excellent !!!

Pénélope 29/04/2015 18:31

Merci beaucoup Jeune fleur. C'est vrai qu'on a tendance à penser la philosophie dans le ciel métaphysique, alors qu'elle est juste là au milieu de nous. C'est le mérite de François Xavier. Moi aussi j'ai beaucoup aimé!

Larios Mavoungou 29/04/2015 16:15

La qualité de chaque nouvelle de ce recueil est susceptible de donner lieu à un compte rendu subliminal. Merci cher Akono François-Xavier de l'avoir démontré. Je dis simplement Chapeau.

Pénélope 29/04/2015 18:33

Je reste toujours convaincue que la grandeur d'une intelligence se situe aussi dans sa simplicité et dans sa capacité à transmettre simplement les choses compliquées. Et là je crois que François Xavier nous montre ce que signifie "faire de la philosophie"