Le Bal des débutants, de Nadia Origo.

Publié le par Pénélope Mavoungou

C’était quand la dernière fois ? Ah oui ! C’était hier… au téléphone. Avec une amie. Nous parlions de ces « groupements ésotériques» qui coptent les jeunes dès la fin de leurs études… ou quelques fois pendant qu'ils sont encore sur le banc de l'école. Ces groupes mystico-philosophiques qui prennent souvent plusieurs noms… car en réalité personne n’ose en parler, puisqu’à vrai dire personne ne sait ce qui s’y déroule. À part peut-être les véritables initiés eux-mêmes. Or un initié ne parle jamais. Mais d’où vient donc que certaines âmes humaines soient au courant des rituels de ces groupes ésotériques? Est-ce l’œuvre des dissidents ? Des traitres ? Des rejetés ? Ou simplement le fruit de l’imagination ? À lire ce roman de Nadia Origo, on ne dirait pas que c’est le cas. Mais un roman qu’est-ce ? D’abord une œuvre fictive. Sinon, quelques fois l’auteur prend le soin de marquer en début de page ou à la fin « histoire inspirée des faits réels. Toute coïncidence avec des faits réels ne serait que fortuite. » Ce n’est pas le cas ici.

De prime abord, je préfère vous avertir que je ne suis pas une critique littéraire. J’écris ou je résume le livre avec mon cœur et selon une compréhension certainement très subjective quoique tout retour de lecture soit toujours plus ou moins subjectif .

Ce type de roman traitant ce genre de sujet est plutôt rare. Un roman de 89 pages qu’on n’a pas envie de finir. Je l’ai lu d’un trait… à la librairie où je venais de l’acheter. Assise devant une tasse de café… mon sac posé au sol, le manteau posé sur le dossier de mon fauteuil. À chaque fois que je lis ce genre de roman, je me dis qu’il méritait peut-être un prix d'encouragement. Mais aussitôt je me ravise… Il y a souvent beaucoup d’œuvres pour un ou deux prix. Le prix n’est donc pas le critère de reconnaissance de la grandeur d’un roman. C’est une récompense.

Pour être original, " Le bal des débutants " l’est simplement. Je pense par ailleurs qu’il a obtenu le succès qu’il a mérité ou qu’il mérite encore. Quand j'ai lu la biographie de l’auteur : « Nadia Origo est titulaire d’un doctorat en Environnement et développement durable », je me suis demandée ce que pouvait porter le contenu du livre. Son livre est un exploit, même si le lecteur, que je suis, aurait voulu plus de détail… plus de précision et plus de description. C’est vrai que le lecteur en veut toujours plus… c’est cela son défaut… ou plutôt sa qualité. Cela dépend de sa situation littéraire.

De quoi parle ce roman ?

L’auteur transporte son lecteur en Afrique centrale au Gabon, à Libreville précisément. Pour avoir voyagé plusieurs fois dans ce pays, je n'ai pas eu de mal à situer certains quartiers comme Kembo, un quartier bien populaire comme Tié-Tié à Pointe-Noire ou encore Okala, une banlieue librevilloise comme Siafoumou à Pointe-Noire. Dans cette ville capitale on croise des Monolistes et des croyants, des athées aussi. Et dans ce milieu de Monolistes, lieu du déroulement de cette fiction, on rencontre Martial. Martial qui comme tous ces jeunes de ces pays africains de la Post-modernité, ne sait pas ce qu’il deviendra à la fin de ses études. Il continuera certainement à être lui, mais comment se réalisera-t-il au niveau professionnel s'il n'a pas de piston? Ces jeunes issus des classes sociales entre le ciel et la terre. Bref ces jeunes sans classe sociale.

D’entrée de jeu, l’auteur à travers un sous titre accrocheur: « l’initiation », parle des recruteurs qui, investis d’un certain pouvoir, partent à la quête des futurs adeptes de leur secte « le Monolisme ».

Martial se pose la question du critère de sélection et ne parvient à y répondre. Toujours est-il qu’il fait partie des recrutés. Il a été choisi pour participer au bal des débutants. Parmi les Monolistes, il y a les élites du pays, mais il y a aussi les modestes, et quelques fois même les «sans classe » qui ont été choisi grâce à leur intelligence. Le bal des débutants est l’événement le plus important de la rentrée chez les Monolistes.

En dehors de Martial, le personnage principal, j'ai été frappée par le visage de Jean-Jacques. Transperçant et poignant, ce jeune symbolise une jeunesse sacrifiée. Une jeunesse envieuse qui ne sait pas se satisfaire de ce qui est à sa portée…et qui finit par se laisser entraîner : « Jean-Jacques l’ancien désœuvré du quartier, ripou et ambitieux dans l’âme, est l’exemple typique de l’affilié modèle » P.7 il a un métier: il est le trouveur des filles promptes à se donner pour des rituels mystiques, moyennant une somme d’argent :

 Extraction du clitoris, collecte de sang de menstruations ou de pertes blanches, sur des femmes volontaires souvent démunies qui ne réalisent pas les implications spirituelles de leur cupidité  

Jean-Jacques est indifférent à tout, sauf à l’argent. Il y trouve un lieu pour une ascension sociale permanemment rêvée et en montre les fruits : une voiture décapotable rouge et des fiches accrochées au coude.

Revenons à Martial, aîné de sa famille et orphelin de père est la proie idéale. Sa mère est vendeuse au marché. Il est recruté après l’obtention de son bac. Il s'y rend. D’abord par curiosité. Puis cette offre : « une bourse dans une grande école supérieure en Occident ». L’encouragement de la mère qui elle-même ne sait pas trop de quoi il s’agit. Elle ne compte que sur « le nom de Jésus ».

Martial décide de tenter sa chance. Finalement il est retenu parmi ceux qui doivent aller étudier à l'étranger. Les futurs cadres du pays. Un parrain a déjà été choisi pour lui. Cet éminent professeur pour qui il a tant d’admiration : un homme simple et droit. À la fin de la conférence organisée par les Monolistes, un livre initiatique lui est remis. Le détail est plus précis :

Fait marquant juste avant la grande parade, quelque chose me trouble. Je reçois un livre initiatique quelque peu étrange. Il s’agit d’un petit livre blanc avec en couverture une épée dorée dont le manche est pris par un nœud marin. Jusqu’ici nous étions restés dans du philosophique un peu étrange. Mais là, le champ sémantique change. Ce livre me pose problème, il me perturbe énormément des êtres bizarres et des objets étranges y sont mentionnés comme partenaires du processus initiatique… 

Cependant lors de la grande parade, Martial nous donne cette occasion de constater qu’après l’initiation, il est devenu membre de la grande famille des Monolistes. Cette grande famille qui tient les rênes du pays, tant au niveau politique qu’au niveau économique. Pourtant malgré qu'il soit déjà initié, il se sent encore étranger dans ce milieu :

Je suis sans doute le plus incrédule de toute la bande, les autres semblent bien savoir pourquoi ils sont là et ce dans quoi ils s’engagent. Ils sont stoïques et captivés tandis que moi je parais dubitatif. Mes yeux parcourent la salle, je scrute le moindre recoin à la recherche d’un regard complice, mais en vain. Les autres dans un silence froid regardant droit devant eux, rien ne semble les distraire. Pour mon voisin de gauche ce n’est qu’une formalité. Depuis trois générations ils sont membres de la secte …  

Jusqu’à la fin de cette parade, Martial se convainc au fond de lui qu’il ne s’agit pas d’une secte bien grave. Entre ces explications et ces détails, même pour le lecteur les choses semblent se préciser. Martial est bel et bien membre d’une secte dont sa réussite sociale lui fait renier certaines réalités. On a l’impression qu’il se brouille volontairement la vue pour ne pas voir ce qu'il doit voir. Alors que Martial se sent bien dans sa peau d’initié Monoliste, il reçoit la convocation du grand Maître « le Victus-Malia’ ». Une convocation urgente.

C’est alors que commence une série d’auto-questionnements.

Le roman de Nadia est un roman d'actualité. Il parle du présent. Il pointe en dévoilant cette mode que personne n’ose nommer de peur de s’attirer la foudre de quelques initiés. Jamais dans les sociétés africaines post-modernes on a autant parlé de "groupes ésotériques" que de nos jours. L’écriture du roman est limpide. Empreinte d’un brin d’humour. Humour pour qui est souvent témoin de la crainte de ceux qui se savent comptables. Une crainte qui les plonge souvent dans une régularité spirituelle extrême, faisant d’eux des maniaques de la religion.

Mais…le monolisme qu'est-ce?

Mono vient du grec "monos"….il signifie "un seul" "l'unique" "l'exclusif"….Nadia pointe donc aussi l'individualisme…une caractéristique du siècle dans lequel nous vivons...

Dois-je conclure?

Nadia entraîne son lecteur dans le monde inconnu de ses groupes mystico-philosophiques qui se sont donnés une mission quasi incontournable au milieu de l’élite de certains pays. Une mission où l’homme « sans classe » est soit manipulé soit simplement écarté. Une mission où le climat social dégénère et où l’on finit par se demander si les notions de vertu, de fraternité et d’humanité prônées dans ces groupes ne sont pas que des slogans. Ce livre est un véritable plaidoyer social, politique et religieux… Il me rappelle la fable de l'écureuil et la noix de palme. L'écureuil savait bien qu'il était interdit d'en manger, mais la noix était tellement belle et pimpante qu'il s'est dit "je vais juste la cueillir et jouer avec elle"… Ensuite, il se dit "je vais juste la poser sur ma langue… mais je ne mâcherai pas"… On connait la suite de ce genre d'histoire. il finit par mâcher et même avaler et la noix se bloque quelque part… il en meurt… rires.

Je vous invite à lire la suite du livre de Nadia pour découvrir les aventures de Martial à travers deux sous-titres bien intrigants: le dilemme et l’exil forcé.

 

Nathasha Pemba

Références

Nadia Origo, Le Bal des débutants, Rungis, La Doxa édition, 2014. 10 euros (6500 cfa) 

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Commenter cet article

Monique 07/01/2015 14:40

Merci Pénélope, pour ce retour de lecture. Effectivement, le bal des débutants ainsi que sa suite la Valse des Initiés, captive l'auteur du début jusqu'à la fin on veut connaître la suite de l'histoire avant d'avoir ouvert la page suivante...

Pénélope-Natacha 07/01/2015 15:02

Un plaisir Réel Monique.
J'ai découvert une belle librairie…Et puis, ce roman qui m'a vraiment plu. J'ai beaucoup ri…j'en suis sortie avec une certaine prise de conscience. Et j'y retournerai pour "la valse des initiés"… :)

Pénélope-Natacha 07/01/2015 15:02

Un plaisir Réel Monique.
J'ai découvert une belle librairie…Et puis, ce roman qui m'a vraiment plu. J'ai beaucoup ri…j'en suis sortie avec une certaine prise de conscience. Et j'y retournerai pour "la valse des initiés"… :)

aubrive 07/01/2015 11:18

c'est vraiment captivant.Peut-on en trouver au congo-brazza?

Pauper 07/01/2015 09:47

La Bal des débutants est une rencontre ouverte entre prémodernes, modernes, et postmodernes. A savoir si sur le plan social, il ya de réels classes que tout s'y passe, mais je me demande si Karl Marx a fait son travail, car dans mon pays, il ya une telle lassitude qu'on se crée des problèmes à trouver la vie morne et ennuyeuse. Est-ce de notre faute, si l'on est né pauvre? Je ne pense pas. C'est de la mer à boire, continuer à vivre dans ce pays quand on a une tête bien pleine !
Le Bal des débutants est pour nous, le roman de l'avenir. Vous en entendrez parler, mais de moi aussi !

Pénélope-Natacha 07/01/2015 09:56

Merci Pauper…

Je suis une grande observatrice de la société…c'est pourquoi ce roman m'a séduite. Une africaine qui regarde et qui s'inquiète de vivre dans une société où l'on semble ne pas donner de choix à l'humain…S'engager en religion, dans un groupement ésotérique ou dans quoi que ce soit doit être l'oeuvre de la liberté…mais pas une contrainte voilée…Karl Marx…Il faut peut-être que je le lise ces jours-ci…Mais un auteur fait toujours son travail…je crois qu'il l'a fait…Mais le mal humain et dont se distingue de plus en plus les gouvernants africains c'est cette capacité à extrémiser les politiques et les idées…à extrémiser la misère et la richesse…bref…Je vous comprend…D'accord avec vous que ce roman est un roman de l'avenir…Et je l'espère qu'il réveillera la conscience des jeunes…Merci. Pénélope.