Le mensonge en vue du bien est-il tolérable ? Comment interpréter les mensonges commis par des figures bibliques?

Publié le par Pénélope MAVOUNGOU

La recrudescence du mensonge interpelle plus d’une personne dans la société actuelle. Qu’il s’agisse du philosophe, du politicien, du sociologue, du théologien ou de l’éthicien, la question mensonge donne matière à réfléchir. En effet personne n’aime découvrir qu’on lui ment ou qu’on lui a menti, même dans la meilleure intention. Pourtant de nos jours, le mensonge, contraire de la vérité, est celui qui se rapproche davantage d’elle. On pourrait même dire que la vérité et le mensonge sont proches. Ce qui est réel dans la mesure où il n’y a pas de vérité sans mensonge et vice versa. Il est d’autant plus difficile pour un être humain d’être pris en flagrant délit de mensonge que de parler d’une conversation quotidienne dépourvue de mensonge. Quelques figures bibliques nous montrent que le mensonge peut avoir plusieurs sens.

Toutefois, retrouver un mensonge dans les écrits bibliques étonne plus d’une personne car, il est impensable de considérer que la bible véhicule des mensonges, d’autant plus qu’elle est supposée transmettre un message de vérité. De ce point de vue, comment dans le cadre de certains exemples bibliques, interpréter le mensonge commis par des figures bibliques ? Est-ce mentir que de s’abstenir de faire une déclaration embarrassante qui risque de coûter la vie à un être humain ? Le mensonge de certaines figures de la Bible est-il légitime ? Autant de questions universellement controversées auxquelles nous tenterons d’apporter une réponse. De prime abord nous définirons le mensonge selon la méthode de Thomas d’Aquin, c’est-à-dire par son contraire qui est la vérité. Après avoir exposé dans la deuxième partie quelques exemples bibliques, nous montrerons dans la troisième partie l’enjeu moral de ces figures de mensonge dans la Bible, pour montrer qu’au-delà de son caractère faux, le mensonge, dans certaines situations, peut être considéré comme un moindre mal.

I-Nature du mensonge

On définit souvent le mensonge comme un fait contraire à la vérité, c’est pourquoi, nous inspirant de la méthode thomasienne, nous définirons le mensonge en partant de son contraire qui est la vérité. Qu’est ce que donc la vérité ? Du latin Veritas, la vérité est la qualité de ce qui est vrai. C’est la conformité de l’idée avec son objet, c’est-à-dire, est vrai ce qui est conforme au réel. Thomas d’Aquin définit la vérité comme adéquation de l’intellect avec le réel : « veritas est adaequatio intellectus et rei ». C’est ainsi que dans l’article sur la vérité, il distingue trois sortes de vérité[1]. Premièrement il parle de la vérité logique, deuxièmement il parle de la vérité théologale, et puis de la vérité morale qui est le point focal de ce sujet. Car c’est la vérité au plan moral qui s’oppose au mensonge; vérité au sens d’une vertu morale, non pas comme adéquation de l’intellect à la réalité. Vérité ici reprend le sens de véridique dans le sens aristotélicien. Chez Thomas d’Aquin, il n’est possible de comprendre le mensonge que sur fond de vérité. La vérité ayant ainsi été défini, qu’est-ce que donc le mensonge ?

Il est plus facile d’entendre les gens dire : « c’est un mensonge » ou encore « espèce de menteur » que de leur entendre définir le mensonge. Cependant s’il est toujours entendu comme ce qu’il ya de plus négatif dans le rapport avec les êtres humains, il doit bien avoir une définition. Le mensonge est considéré comme l’énoncé délibéré d’un fait contraire à la justice vérité ou encore la dissimulation de la vérité. Toutefois certains auteurs le définissent comme une forme de manipulation qui vise à croire et à faire à l’autre ce qu’il n’aurait pas cru ou fait s’il avait su la vérité. En général le mensonge s’oppose à la véracité, à la sincérité ou à la franchise.

C’est dans les œuvres de Platon que nous retrouvons quelques textes sur le mensonge notamment dans les dialogues de Socrate avec les sophistes. Il en ressort donc que le mensonge qui est la capacité de dire faux, suppose une connaissance du vrai, car dire le faux et connaître le faux n’est pas symétrique. Celui qui ignore que ce qu’il dit est faux ne ment pas, puisque le mensonge est intentionnel. L’homme qui dit le faux ne se trompe pas par hasard. Il dit le faux parce qu’il a l’intention de tromper. Il est à noter aussi que le mensonge, en un sens, est lié au langage, parce que le nom imite la chose qu’il désigne. Connaître le nom c’est connaître la chose, car le nom est signe d’une réalité.

Aristote est celui qui fait un dépassement de cette conception du mensonge. Dans L’éthique à Nicomaque, il définit le véridique et ses opposés. Ainsi c’est au plan du vice et de la vertu que le stagirite pose le problème du mensonge. Celui qui ment est un homme qui entretient le vice, voilà pourquoi pour Aristote, l’homme vertueux c’est celui qui se garde à la fois de l’excès et du défaut quand ses passions le sollicitent.

La tradition chrétienne quant à elle, considère le mensonge comme un mal en soi, comme un péché. Le mensonge est intentionnel, parce que celui ment sait qu’il trompe, mais il ment parce que son intention a un objectif précis. Ainsi les causes du mensonge sont multiples.

Saint Thomas d’Aquin considère le mensonge comme un manque de vérité. D’abord il situe ce manque au niveau de la parole à travers la relation entre le signifiant et le signifié. Selon lui, le mensonge exprime une réalité en s’appuyant sur les signes ; d’où le rapprochement entre les hommes et les animaux en matière d’acte intentionnel. Il stipule que le mensonge étant de l’ordre de la raison, l’animal ne peut ni mentir, ni dire la vérité. Saint Thomas d’Aquin explique que pour parler de mensonge, trois conditions doivent être réunies : « fausseté de ce qui est dit, volonté d’exprimer cette fausseté, intention de tromper [2]»et il> ajoute que de ces conditions découlent un résultat triple aussi : « fausseté matérielle, puisqu’on dit quelque chose de faux ; fausseté formelle puisqu’on veut le dire ; fausseté efficiente, puisqu’on a l’intention de le faire croire », mais ajoute l’Aquinate, « c’est la fausseté formelle qui constitue la raison de mensonge, à savoir la volonté d’exprimer ce qui est faux. C’est pourquoi on appelle « mensonge » (mendacium) ce que l’on dit "contre sa pensée" (contra mentem) [3]». A traves ces considérations, il apparaît clairement qu’à tous les niveaux, le mensonge s’oppose à la vérité. Thomas fait un dépassement de l’adéquation entre le signifiant et le signifié, car une expression ou énonciation ne peut être dit acte moral qu’à condition d’être volontaire et intentionnelle, puisqu’il a pour objet le vrai ou le faux.

II-Les récits bibliques du mensonge :

Parmi les récits qui nous présentent une pratique du mensonge, nous en avons retenu deux principalement : celui d’Abraham et Sara et celui des sages femmes égyptiennes

II-1/ Abraham et Sara

« (…) Lorsqu’il fut près d’entrer en Egypte, Abraham dit à sa femme Sara : vois-tu, je sais que tu es une femme de belle apparence. Quand les Egyptiens te verront, ils diront : « c’est sa femme », et ils me tueront et te laisseront en vie. Dis, je t’en prie, que tu es ma sœur, pour qu’on me traite bien à cause de toi et qu’on me laisse ne vie par égard pour toi(…) [4]»

II-2 / Les sages femmes égyptiennes

« (…) Le roi d’Egypte s’adressa aux accoucheuses des femmes des hébreux en leur disant : Quand vous accoucherez les femmes des hébreux, surveillez bien les deux pierres. Si c’est un fils, faites-le mourir. Si c’est une fille, laissez-la vivre. Les sages femmes égyptiennes craignirent Dieu. Elles ne se conformèrent pas à l’ordre du roi d’Egypte et laissèrent la vie sauve aux garçons. Le roi d’Egypte leur demanda pourquoi elles avaient agi ainsi. Elles lui répondirent : les femmes des hébreux sont vigoureuses. Avant que l’accouchement n’arrive auprès d’elles, elles se sont délivrées… [5]»

III-Enjeu moral du mensonge

Parler de l’enjeu moral du mensonge nous renvoie à la question de la légitimité du mensonge : le mensonge est-il tolérable ou acceptable ? Ce problème a fait l’objet d’une polémique entre Emmanuel Kant et Benjamin Constant. Le premier fait de l’interdiction de mentir une obligation morale inconditionnelle tandis que le deuxième qui rejette cet impératif, le taxant de trop abstrait.

III.1-Est-il permis de mentir ?

Dans un Le droit de mentir, Kant rejette un prétendu droit de mentir, parce que selon lui, le mensonge nuit toujours à autrui, si ce n’est à un autre homme, à l’humanité en général. En effet pour cet auteur, le mensonge est un mensonge, et c’est un mal. Il ne peut exister de droit de mentir, d’abord envers soi même, puis envers autrui, car toute personne sans exception et devant n’importe quelle situation doit pouvoir dire ce qu’il croit être la vérité. Considérant le devoir moral comme un impératif catégorique, sans condition et s’appliquant à tous les cas, Kant explique que le devoir vaut universellement et nécessairement pour tout homme, car un devoir, originellement commande de manière absolue et sans contour, ni exception. Selon lui, il n’existe pas de bon mensonge. Même si grâce à un mensonge, on a sauvé une vie, juridiquement nous sommes responsables de toutes les conséquences qui pourraient en découler. Ainsi, refusant tout droit de mentir, Kant recommande à l’homme envers lui-même et envers autrui, le devoir de toujours dire ce que l’on pense sincèrement être vrai.

Le premier devoir de l’homme étant la véracité et la sincérité, la vérité indique donc une adéquation entre ce qui est dit et ce qui est pensé. Etre vrai ou véridique, c’est dire ce que l’on croit, ce qui n’exclut pas de dire involontairement faux. Il a donc un devoir absolu de véracité, mais nul n’a le droit de mentir fut-il exceptionnel. Kant pense qu’en mentant, rien ne garantit qu’on sauvera autrui, pas plus qu’on ne peut être sûr qu’en disant la vérité, on livrera notre ami. Selon la logique kantienne, Abraham n’était pas tenu de mentir que Sara était sa sœur. Il a manqué à son devoir moral, parce que rien ne prouve qu’il ait pu être tué en disant la vérité ou en se taisant. Ainsi, que ce soit Abraham ou les sages femmes égyptiennes, ils ont tous manqué à leur devoir moral non seulement envers eux-mêmes, mais aussi envers autrui.

III. 2- Le mensonge, un mal nécessaire

La nature même du mensonge ne facilite pas la tâche à ceux qui tentent d’apporter une explication aux mensonges commis par certaines figures bibliques, car si la Bible a pour rôle principal d’amener l’homme à la morale, le mensonge ne peut se justifier dans un tel contexte. S’il faut s’en tenir à la vision kantienne du mensonge, les mensonges de la Bible sont condamnables. Néanmoins, avant ou après Kant, des auteurs ayant réfléchi sur cette notion considèrent le mensonge comme une fausseté certes, mais en même temps, et devant certaines situations, ils soulignent la nécessité du mensonge, en s’appuyant sur l’idée d’intention. Saint Thomas d’Aquin le dit : « celui qui a l’intention de tenir sa promesse n’est pas un menteur, puisqu’il ne parle pas contre sa pensée (…)[6] »Cependant si le mensonge est intentionnel et a une finalité, une question s’impose : En vue de quoi le mensonge ? Pourquoi certaines figures bibliques ont-ils utilisé le mensonge pour vis-à-vis de certaines personnes?

Dans certains cas pourtant, il semble important de parler de « contexte du mensonge », car si le mensonge a pour objet le salut de l’autre, cela ne pose pas de problème, par contre si le mensonge est réalisé pour offenser le prochain, il devient un vice et un péché. Le mensonge peut aussi être lié à un but, une intention qu’on pourrait qualifier de bonne ou de mauvaise suivant des critères moraux. Or s’intéresser à ce contexte, outre qu’il est difficile à déterminer (même si on laisse de côté la question du critère moral) conduit encore une fois à négliger le mensonge (l’énoncé) en tant que tel, et à accepter le mensonge commis dans une bonne intention.

Il semble ici que le mensonge des personnages bibliques demeure en lien avec le respect de la dignité de la personne humain. En analysant ces textes bibliques, il est facile de se rendre compte que chaque mensonge évoqué a pour objectif de sauver des vies. Il faut reconnaître toutefois que l’impératif inconditionnel du devoir de véracité chez Emmanuel Kant relève d’une inconséquence morale, car en voulant considérer l’homme comme une fin, non pas comme un moyen, il oublie que ce qui importe c’est aussi respecter sa vie. Or tel qu’il présente sa vision, il met l’homme en danger, parce qu’en livrant son ami au meurtrier, l’ami manque au respect de la dignité de la personne. Saint Thomas quant à lui, considère que le mensonge n’est pas seulement un vice, mais aussi un péché, une mauvaise chose en soi ; il ne peut jamais être bon et tolérable, dans la mesure où l’action posée n’est jamais conforme avec la parole dite.

Néanmoins, parlant des visages du mensonge dans la Bible, il y a une exception, car entre laisser tuer quelqu’un en disant la vérité ou mentir pour le sauver, il semble que le mensonge s’avère comme une nécessité. Dans le cadre de l’exemple d’Abraham, par exemple, nous savons que c’est par lui et Sara que devrait se réaliser la promesse du salut ; alors en affirmant que Sara était sa femme, il courrait le danger de sa propre mort et donc peut-être une rupture dans la promesse de Dieu. Puisque même après avoir présenté Sara comme sa sœur, Pharaon a été puni par le Seigneur. La loi recommande de respecter la personne humaine et de l’aimer comme soi-même. Il est donc possible, si l’on croit certains auteurs de mentir au nom du respect de la vie humaine et de l’amour prochain. Pour Thomas d’Aquin, dans certains contextes, le mensonge peut être admis, mais comme un moindre mal ; il le dit en ces termes : « Il faut choisir un moindre mal pour en éviter un pire ; c’est ainsi que le médecin coupe un membre pour éviter l’infection du corps entier. Mais on fait moins de mal en communiquant une information fausse qu’en commettant ou en laissant commettre un homicide [7]». Dans le cas des sages femmes, aussi, dénoncer aurait créé un malaise et un déséquilibre total dans le monde juif ; on peut ici parler de dissimulation prudente de la vérité.

Cette question du mensonge à travers quelques personnages bibliques nous ramène à l’adage populaire qui consiste à dire que « toute vérité n’est pas bonne à dire ». En effet que serait-il arrivé si Sara s’était présenté comme étant la femme d’Abraham aux égyptiens ? Ces derniers n’auraient-ils pas tués Abraham pour prendre Sara comme femme. Il est important ici de se placer dans ce contexte qui n’oblige pas à tout dévoiler et non plus à se taire aussi. Ainsi Sara qui dit qu’elle est la sœur d’Abraham, dévoile une partie de la vérité, puisqu’elle est en réalité la sœur d’Abraham, par son père. Cette question du mensonge est tellement présente qu’il nous semble important, au nom de la personne humaine et du respect de la vie, qu’il y ait désormais une réflexion éthique sur le mensonge. Si mentir ne nuit pas à autrui, cela ne devrait pas poser de problèmes.

Conclusion

Au regard de tout ce qui vient d’être dit, force est de constater que comme tous les vices, le mensonge se situe aux antipodes de la morale. Une contradiction nette semble se présenter entre le commandement biblique « tu ne mentiras pas » et les figures de mensonges commis dans la bible. Toutefois, par rapport à sa nature qui consiste à dire le contraire de la vérité, il ne faut pas ignorer que le mensonge est un acte blâmable comme n’importe lequel (tuer, voler, injurier…). Si pour certains auteurs le mensonge est un manque dans la pratique du devoir moral, pour d’autres par contre, son existence n’est pas une mise en question de la vérité, car selon eux, il n’est qu’une des manières dont un énoncé peut manquer son but. Saint Thomas, à cet effet parle de dissimulation prudente de la vérité, lorsque la vie d’une personne est en danger ; cela peut même être un devoir que de mentir en sauvant une vie.

Ainsi dans certains cas, il est possible de tolérer le mensonge, sans pourtant enfreindre à la loi morale, comme le rappelle le pape Benoit XVI, lorsqu’il souligne : « (…) c’est pourquoi, même dans les moments les plus difficiles et les situations les plus complexes, nous devons non seulement réagir en conscience, mais aussi et surtout nous référer à son amour[8] ». Le mensonge est une faute, mais le manque de charité est pire. quand il s’agit de l’amour du prochain et du respect de la dignité humaine, le mensonge en vue du bien est-il tolérable ?

Pénélope Mavoungou.

[1] Thomas d’ Aquin, Somme de Théologie, II-II, Q.109, a.1

[2] II-II, Q.110, a.1, ad

[3] Idem

[4] Bible de Jérusalem, Genèse 12, 13.19 ; 20, 2.5

[5] Bible de Jérusalem Exode 1, 8- 21

[6] II-II, Q.110, a.3, solution 5

[7] II-II, Q.110, a.3, obj.4

[8] Benoît XVI, L’amour dans la vérité, Paris, Cerf, 2009, P 109

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