"Stigmate (…)" de Erwing Goffman…une lecture commentée.

Publié le par Pénélope MAVOUNGOU

Le titre lui-même au départ peut semer un trouble dans la compréhension, car le mot « Stigmate » a plusieurs sens, et notamment un sens profondément religieux en lien aux stigmates du Christ, par exemple. Mais, ce qu’il faut savoir du mot stigmate, c’est que c’est un mot qui, en lui-même, est également polysémique. Son premier sens est celui de « marque ». En effet la stigmate est une marque durable, presque indélébile qui reste sur la peau qu’on on a eu une maladie, ou encore la cicatrice d’une blessure qui ne disparaît pas. Ceci pourrait faire penser aux marques dont on imprimait les esclaves. En ce sens, le stigmate est quelque chose par lequel on peut identifier une personne. Son deuxième sens, fait de lui toute marque, toute trace qui révèle une dégradation, par exemple, les stigmates liés à la guerre ou à une maltraitance. Son troisième sens est issu de la science, elle représente, chez les angiospermes, la partie supérieure terminale du pistil, souvent élargie et visqueuse, sur laquelle les grains de pollen sont retenus et amenés à germer. Quant à son quatrième sens, lui aussi scientifique, le définit comme un orifice respiratoire des insectes, et autres arthropodes terrestres, constituant chacun l'extrémité d'une trachée plus ou moins ramifiée.

Ces définitions sont importantes, parce qu’elles permettent de comprendre le sens du mot « stigmate » dans l’œuvre de Goffman. Pour lui, « un individu stigmatisé se définit comme n’étant en rien différent d’un quelconque être humain, alors même qu’il se conçoit (et que les autres le définissent) comme quelqu’un à part. » Cet attribut constitue un écart par rapport aux attentes normatives des autres à propos de son identité (La sociologie de Erving Goffman, p. 26). D’après lui, tous les individus, nationaux ou immigrants, riches ou pauvres, sont toujours stigmatisés, par rapport aux contexte te lieu de temps, et même de circonstance. Mais ce n’est jamais à égalité, car il y a dans les groupes d’autres qui stigmatisent plus que les autres, une stigmatisation qui peut facilement conduire au mépris. C’est pourquoi dans son livre, Goffman ciblera les dévalorisations corporelles, les dévalorisations tribales et les dévalorisations tribales. Aujourd’hui, avec la diversité culturelle qui s’impose, les formes de stigmates ne font que s’accroître, c’est pourquoi Goffman en pointe quelques uns : le passé des individus, les handicaps, les tares de caractère, l’orientation sexuelle (notamment l’homosexualité est stigmatisé), l’appartenance à un groupe donné.

Dans son livre, il montre comment l’acteur social, pour ne pas mettre mal à l’aise son public, va tout faire pour que le stigmate soit toujours clean…quitte à l’assimiler, afin qu’il paraisse comme quelqu’un de « normal ». Pour illustrer ce qu’il entend par « Normal », Goffman, prend cet exemple (lié à la situations des Etats-Unis) : « Ex: "le jeune père de famille marié, blanc, citadin, nordique, hétérosexuel, protestant, diplômé d'université, employé à temps plein et pratiquant un sport". Page 151.

La stigmatisation n'existe finalement pas; le stigmate ne trouve son existence que dans la valeur qu'on lui donne. Il semble malgré tout être une notion nécessaire à l'évolution de la société, car chaque individu a besoin de s'identifier comme "normal" en se comparant à ce qu'il interprète comme différent

Plan du livre : le livre est divisé en cinq parties.

1-Stigmate et identité sociale

Ici, il répertorie les significations et implications sociologiques du mot « stigmate »En général, et partant des rencontres sociales, les individus sont souvent réparties selon trois catégories :

a)monstruosité du corps

b) tares de caractère

c) caractéristiques tribales (au sens large)

C’est de là, selon Goffman que vient la discrimination. Il prend un exemple à la page 16 de son livre :

Ex: "Chez certains, il peut exister une hésitation à toucher ou à guider les aveugles, tandis que chez d'autres une constatation d'une privation de la vue peut se généraliser pour former une perception globale d'inaptitude, si bien que ces personnes s'adressent aux aveugles en criant, comme s'ils étaient sourds, ou essayent de les soulever, comme s'ils étaient infirmes. Il est fréquent que, face aux aveugles, les gens présentent toute sorte de croyances ancrées dans le stéréotype. Ainsi, ils peuvent se croire jugés comme jamais auparavant car ils pensent que l'aveugle a accès à certains canaux d'information fermés pour les autres".

À partir de là, le regard porté par des « normaux va se généraliser » et les stigmatisés vont devenir « une identité ». Il arrive en général, que le stigmatisé utilise cette identification ou identité pour devenir un revendicateur. Mais le plus souvent, ne sachant pas à partir de quel groupe revendiquer, il arrive qu’il se perde et qu’il ait lui-même du mal à distinguer sa vraie identité.

La conséquence qui pourrait en découler, selon Goffman, c’est qu’il y a, derrière cette attitude, toute la problématique de l'acceptation de soi et de son stigmate. Goffman recense trois réactions possibles du stigmatisé:

a)tentative de correction du stigmate (victimisation) ;

b) tentative de maîtrise des domaines d'activité qui lui sont normalement interdits (supplice de l'apprentissage) ;

c) se couper de la réalité (mépris) ;

2-Contrôle de l'information et identité personnelle

Ici, Goffman montre comment les individus « stigmatisables », vont avoir tendance à réaliser des manifestions sociales ou créer des situations en se créant une sorte de couverture. C’est pourquoi, selon lui, il est important de marquer une distinction entre la situation "de l'individu discrédité, forcé de s'accommoder d'une tension et celle de l'individu « discréditable », obligé de contrôler une information.

Bref, Goffman distingue L'identité pour soi de l'identité personnelle et de l'identité sociale en ce qu'elle est subjective, réflexive et ressentie par l'individu affecté d'un stigmate. Or celle-ci est ambivalente, notamment lorsqu'un individu « stigmatisable » s'allie trop souvent à des normaux et ne s'identifiant plus alors en rapport avec son groupe. Dans ce cas, il lui autant impossible "d'épouser son groupe que de s'en séparer".

3-Alignement sur le groupe et identité pour soi

Dans cette troisième partie, Goffman donne des pistes possibles pour éviter des écarts. Il propose le recours à un spécialiste qui édicte les règles d'un juste comportement. Il l’illustre : "J'ai appris aussi qu'un infirme doit prendre garde à ne pas agir différemment de ce que les autres attendent. Et, par dessus tout, ils attendent de lui qu'il soit infirme: invalide et impuissant; leur inférieur; et, s'il ne répond pas à leur attente, leur malaise les rend soupçonneux". Pages 131 et 132.

Goffman estime que ces spécialistes doivent convaincre les stigmatisés de suivre ces codes sous peine de perdre leur authenticité. L'alignement sur un groupe ("agrégat que forme les compagnons d'infortune de l'individu stigmatisé") est prioritaire. Il estime qu‘un individu « affligé d'un handicap » devrait non seulement se ranger sur son groupe pour acquérir les codes nécessaires, mais aussi intégrer les habitus des « normaux », non pas pour s’assimiler, mais pour « s'engager à réduire la tension créée par l'existence de son stigmate ». Il doit "briser la glace”:

"Et puis, pour faire rire, il y avait le coupe de la cigarette. Ça ne ratait jamais. Chaque fois que j'entrais dans un restaurant, dans un bar ou dans une réception, hop! Je sortais un paquet de sèches, je l'ouvrais avec ostentation, j'en prenais une, je l'allumais, et je m'asseyais en tirant dessus l'air ravi. C'était bien rare que je n'attire pas l'attention. Tout le monde ouvrait de grands yeux, et je les entendais presque s'exclamer: "ça alors! Arriver à faire ça avec une paire de crochets!" Chaque fois que quelqu'un lançait un commentaire sur mon exploit, je souriait en disant: "il y a au moins une chose que je n'ai pas à craindre. C'est de me brûler les doigts." Lourd, je sais, mais le meilleur moyen pour briser la glace." Page 139.

4-Le moi et ses autres

Pour Goffman, la saisie complète de la "différence", consisterait en ceci : « regarder non pas le différent, mais bien le normal ». C'est effectivement en fonction de la norme que se comprend la distance à la norme. Le stigmate, selon lui correspondrait donc à celui qui n’entre pas dans les canons de la normalité. Il reste donc marqué négativement. Par une tendance exagérée à vouloir revendiquer, le stigmatisé, sans le savoir va créer, aux yeux de la société, une déviance, laquelle peut être nuancée à partir de trois formes :

a)la norme peut être vue comme inatteignable par tout le monde (sorte d'idéal vers lequel nous devons nous efforcer de tendre sans jamais y parvenir)

b) nous pouvons nous écarter d'une communauté qui maintiendrait une norme à la quelle nous ne pouvons satisfaire

c) En cas de non respect des normes nous pouvons adopter un comportement de couverture ou de faux-semblant pour maintenir l'adhésion à un certain socle normatif.

Mais, pour Goffman, cette déviance est une déviance normale, car plusieurs sortes de stratégies vont lui faire accéder à une position dans la société, où finalement, il y aura une situation d’interdépendance entre le stigmatisé et le normal.

Somme toute, Goffman considère que le « normal » et le « stigmatisé » sont "des points de vue" qui sont construits par la société et qui ne se révèlent pas forcément lors des interactions mixtes durant lesquelles nous sommes conduits à jouer des rôles.

5-Déviations et déviance.

Dans cette partie, Goffman présente la différence qui existe entre le déviant et le stigmatisé, qui selon lui, ne doivent pas être confondus. Tant qu’il applique les règles édictées par la loi, dans sa culture d’origine et dan sa culture d’adoption, il ne peut pas être considéré comme un déviant. À la fin, il fait une distinction entre déviations, déviances et stigmatisation.

Nathasha Pemba

Publié dans Analyses Essais

Commenter cet article